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Les problèmes de psychologie transcendante devant l'Université. L'union de l'âme et du corps. M. F. Bouillier.

Il s'accomplit en ce moment chez les meilleurs esprits qui représentent la philosophie universitaire un double mouvement, que nous avons déjà signalé et qu'il est curieux de suivre. D'un côté, par suite de concessions malheureuses faites au besoin d'arriver vite, l'enseignement philosophique, si brillant il y a douze ans dans nos collèges, a été successivement restreint, presque anéanti; les classes qui lui sont consacrées sont devenues désertes, et lui-même n'est plus qu'un accessoire insignifiant dans un programme universel. D'autre part, l'esprit philosophique semble reprendre des forces chez ceux-là mêmes qui sont chargés de distribuer du haut des chaires officielles un enseignement amoindri. Des problèmes difficiles, insolubles peut-être, devant lesquels reculait dans ses plus beaux temps la timidité de l'école psychologique, se posent aujourd'hui parmi les penseurs universitaires avec l'indépendance hardie qui convient à la science. Un de ces problèmes est celui de l'union de l'âme et du corps, le plus grand peut-être des mystères humains. Nous avons vu comment M. J. Tissot, l'auteur de la Vie dans l'homme, le discutait l'année dernière, avec vaillance, et l'éclairait de toutes les lumières de l'érudition '; nous le voyons reprendre cette année avec le même courage par M. Francisque Bouillier, sous ce titre : Du principe vital et de l'âme pensante, ou Examen des diverses doctrines médicales et psychologiques sur les rapports de l'âme et de la vie *.

1. Voy. t. IV de l'Année littéraire, p. 387-390.

2. J. B. Eailliere et fils, in-8, 43Î p.

Le savant et ingénieux doyen de la Faculté des lettres de Lyon se rencontre dans les conclusions de ses recherches avec l'infatigable professeur de la Faculté de Dijon. Il déploie moins d'érudition peut-être et concentre la lumière dans un plan moins vaste; il n'en réunit pas moius sous une forme accessible à tous les esprits curieux les opinions les plus saillautes qui se sont produites sur la question, depuis l'antiquité grecque jusqu'à Stahl et depuis Stahl jusqu'à nous. Il discute également les systèmes des philosophes et des médecins, et tient compte des deux ordres si distincts des phénomènes dont la conscience ou l'organisme sont le théâtre. En général, les traditions du spiritualisme paraissaient accréditer le système du duodynamisme humain : il semblait plus facile d'assurer la distinction de l'âme d'avec le corps et sa survivance, en reconnaissant dans l'homme deux forces distinctes, l'une expliquant les opérations intellectuelles et morales, l'autre les fonctions de la vie. M. Bouillier préfère le monodynamisme, comme rendant mieux compte des faits. Il l'appuie de toutes les observations favorables, le défend contre toutes les objections, le rattache à des traditions philosophiques qui n'ont pas moins d'autorité que les traditions en apparence contraires.

Enfin, préoccupé des conclusions morales et religieuses de toute doctrine psychologique, il s'efforce de montrer que l'animisme est le système qui s'accommode le mieux de la spiritualité de l'âme. Les accusations de panthéisme ou de matérialisme ne sont pas sérieuses contre les modernes disciples de Stahl, et quant aux philosophes spiritualistes, qui, comme Maine de Biran ou Jouffroy, ont exagéré la séparation entre l'ordre intellectuel et moral et l'ordre animal, pour mieux assurer le spiritualisme, ils l'ont engagé dans une voie dangereuse et compromis dans des abstractions imaginaires. On comprend qu'il n'entre pas dans un plan comme le nôtre de discuter de telles questions, mais il importait de signaler le mouvement de curiosité intellectuelle qui les ramène à la surface, au milieu de l'indifférence apparente de l'époque pour la philosophie. Ajoutons que M. Bouillier traite ces matières ardues avec une lucidité et une élégance de formes propres à nous les rendre de plus en plus familières '.

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L'histoire de la philosophie dans l'Université et au dehors. Grandeur et influence du cartésianisme. MM. E. Saisset et F. de Careil.

M. Saisset est un de ces représentants de la philosophie universitaire qui ne la laissent s'endormir ni dans l'orgueil de son ancienne gloire, ni dans l'abattement de ses récentes humiliations. Son Essai de philosophie religieuse nous a prouvé qu'il ne craignait pas d'attaquer directement les problèmes les plus difficiles de la métaphysique *; il paraît cependant plus disposé à les aborder par le chemin détourné de l'histoire, qui jouit de tant de faveur à notre époque. Par ses articles de revue ou par ses livres, M. Saisset aura beaucoup fait pour la vulgarisation et l'interprétation de plus d'un grand système jusqu'ici plus véritablement célèbre que vraiment connu. L'histoire du cartésianisme lui devra particulièrement une nouvelle et ample lumière. Il aura surtout fait comprendre le maître par le développement de ses doctrines entre les mains des principaux disciples. Un travail aussi utile qu'ingrat, et auquel son nom restera attaché, est la traduction des Œuvres de Spinosa, ce pauvre panthéiste, le plus commenté, le plus maudit, le plus exalté, mais, avant cette première interprétation, le moins lu de tous les philosophes modernes. Dans un cadre moins sévère, M. Saisset vient de recueillir sous le titre de Précurseurs et Disciples de Descartes1 une dizaine d'études très-intéressantes sur les origines et les destinées de notre philosophie nationale.

1. Un intéressant résumé des détails relatifs a ces grands problèmes a été présenté à l'Académie des sciences morales par M. Ad. Garnier. Son mémoire, plein de savoir et d'autorité, a paru ensuite sous forme ■le brochure, avec ce titre même : Du principe vital et de t'dme pensante (m-8, 24 p.). On peut encore citer comme preuve du mouvement qui reporte la philosophie officielle jadis trop exclusivement enfermée dans la psychologie, vers les problèmes d'anthropologie générale: CAme et le corpt, Études de philosophie morale et naturelle, par M Alb. Lemoine, professeur au lycée Bonaparte. (Didier, in-18, rr-4M p.)

1. Voy. t. III de l'Année littéraire, p. 395-398.

Avant Descartes, en qui se personnifie la liberté de penser devenue invincible, l'esprit de réforme avait eu en philosophie de remarquables manifestations. M. Saisset en signale deux rattachées à deux grands noms, Roger Bacon et Ramus. A propos de ces deux hommes, il résume les travaux récents et distingués qui les faisaient mieux connaître: Roger Bacon, sa vie, ses œuvres, ses doctrines, d'après des documents inédits, par M. Emile Charles, jeune professeur au lycée de Bordeaux ; Ramus, sa vie, ses écrits, ses opinions, par M. Ch. Wadington, que l'enseignement de la théologie protestante a pris aux chaires de l'Université. Avec ces deux ouvrages pour guides, et grâce à la connaissance générale de l'histoire de la philosophie, il nous représente fidèlement les doctrines de ces deux grands penseurs et la physionomie animée de leur temps. Descaxtes occupe le centre du livre de M. Saisset, qui nous esquisse à grands traits, mais avec fidélité et clarté, la vie et l'œuvre du père de la philosophie moderne. De gros problèmes se lèvent naturellement à chaque pas sur les traces de Descartes, et son interprète ne recule devant aucun.

Mais les maîtres se jugent le plus sûrement par leurs

1. Didier et C", in-18, xvi-468 p.

disciples. Descartes est le chef d'un des plus grands mouvements intellectuels de tous les temps. Il a suscité de prétendus continuateurs qui ont altéré ses principes en les appliquant, et des contradicteurs qui ont développé son œuvre en s'efforçant de réagir contre elle. Voici Spinosa que les cartésiens du dix-septième siècle repoussent avec horreur, et dont Leibniz appelle la doctrine un cartésianisme exagéré; voici Malebranche qui pousse les doutes de Descartes sur la réalité du monde sensible aux sublimes extravagances de la vision en Dieu; voici Leibniz qui, en réformant l'idée de Descartes sur la substance, prétend réformer la philosophie tout entière et ramène le cartésianisme dans des voies plus sûres. M. Saisset suit le mouvement cartésien jusqu'au milieu des doctrines les plus hardies de la dernière philosophie allemande; et il a raison. Car il y a moins loin qu'on ne pense de Descartes à Kant, et les systèmes les plus radicaux ou les plus ambitieux de la métaphysique germanique ne sont couvent que des retours d'idées qui ont déjà fait leur chemin chez nous. La grande figure de Descartes plane sur toute l'histoire de la philosophie. C'est encore à lui, disait d'Alembert, que nous empruntons même les armes qui nous servent à le combattre. C'est une belle tâche pour les écrivains philosophes de notre pays de faire ressortir cette perpétuité de la philosophie cartésienne, et M. Saisset est un de ceux qui sont, par le savoir et le talent du style, les mieux doués pour la remplir.

L'histoire de la philosophie, prouvant ainsi p*ar l'appréciation critique dont elle est pénétrée, que la philosophie elle-même n'est pas morte et n'a pas même envie d'abdiquer, n'a pas son foyer unique dans l'Université; elle a aussi des représentants dans le monde, et ce ne sont ni les moins sérieux ni les moins dévoués. Nous avons déjà dit par quel immense travail le comte Alex. Foucher de Careil

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