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disciples. Descartes est le chef d'un des plus grands mouvements intellectuels de tous les temps. Il a suscité de prétendus continuateurs qui ont altéré ses principes en les appliquant, et des contradicteurs qui ont développé son œuvre en s'efforçant de réagir contre elle. Voici Spinosa que les cartésiens du dix-septième siècle repoussent avec horreur, et dont Leibniz appelle la doctrine un cartesianisme exagéré; voici Malebranche qui pousse les doutes de Descartes sur la réalité du monde sensible aux sublimes extravagances de la vision en Dieu; voici Leibniz qui, en réformant l'idée de Descartes sur la substance, prétend réformer la philosophie tout entière et ramène le cartesianisme dans des voies plus sûres. M. Saisset suit le mouvement cartésien jusqu'au milieu des doctrines les plus hardies de la dernière philosophie allemande; et il a raison. Car il y a moins loin qu'on ne pense de Descartes à Kant, et les systèmes les plus radicaux ou les plus ambitieux de la métaphysique germanique ne sont souvent que des retours d'idées qui ont déjà fait leur chemin chez nous. La grande figure de Descartes plane sur toute l'histoire de la philosophie. C'est encore à lui, disait d'Alembert, que nous empruntons même les armes qui nous servent à le combattre. C'est une belle tâche pour les écrivains philosophes de notre pays de faire ressortir cette perpétuité de la philosophie cartésienne, et M. Saisset est un de ceux qui sont, par le savoir et le talent du style, les mieux doués pour la remplir.

L'histoire de la philosophie, prouvant ainsi par l'appréciation critique dont elle est pénétrée, que la philosophie elle-même n'est pas morte et n'a pas même envie d'abdiquer, n'a pas son foyer unique dans l'Université; elle a aussi des représentants dans le monde, et ce ne sont ni les moins sérieux ni les moins dévoués. Nous avons déjà dit par quel immense travail le comte Alex. Foucher de Careil

a entrepris d'élever à la philosophie du dix-septième siècle un monument qui lui manquait, en donnant une édition complète des OEuvres de Leibniz, publiées pour la première fois d'après les manuscrits originaux'. Aux deux volumes dont nous avons rendu compte, il a ajouté deux volumes nouveaux, sur lesquels nous ne manquerons pas de revenir lorsque l'état d'avancement de cette vaste publication nous permettra d'en juger le plan et les proportions. En attendant, nous pouvons dire que M. Foucher de Careil a attaché son nom à, un grand nom, et que, si le courage ne lui manque pas avant la fin d'une si lourde tâche, il n'aura pas d'autre titre à conquérir pour se faire une place durable en philosophie que celui d'éditeur de Leibniz.

Ce titre ne lui suffit pas cependant, et nous le voyons aborder la critique des systèmes les plus grandioses ou les plus obscurs de nos voisins d'outre-Rhin. Il publie, sous le titre de Hegel et Schopenhauer', une étude sur la philosophie allemande moderne, depuis Kant jusqu'à nos jours. C'est en effet, comme on sait, de Kant que procède Hegel, tout en dépassant singulièrement, dans ses constructions hardies, les limites où l'esprit critique, sinon sceptique, retenait le théoricien de la raison pure. C'est aussi à Kant que l'esprit allemand, fatigué d'un dogmatisme exubérant, retourne avec Schopenhauer, pour se renfermer dans une synthèse moins étendue, mais non plus solide. La force de Schopenhauer, comme celle de tous les philosophes qui veulent bâtir dans le vide, est toute négative. Il a bien montré que, du criticisme de Kant, Hegel n'avait tiré que des créations fantastiques; il a soufflé dessus, au milieu

1. Voy. t. III de l'Année littéraire, p. 416-417.

2. Hachelte et Cie, in-8, XXXLI-380 p. Qu'on me permette de rappeler ici que le Dictionnaire des Contemporains (ire édit. 1858) est un des premiers livres, en France, qui aient donné à la doctrine de Schopenhauer l'importance qu'on paraît y attacher aujourd'hui.

du reste de vénération qu'elles inspiraient encore, et les a dissipées sans retour. Mais, quand à ces conceptions grandioses évanouies il veut substituer une philosophie dogmatique nouvelle, il condense dans un moule plus modeste un peu des mêmes nuages qui s'évapore à son tour dans le même vide. Le livre de M. Foucher de Careil, en rapprochant deux systèmes contraires, finit, comme il le dit, sur des ruines. Il appelle Hegel et Schopenhauer les deux frères ennemis de la philosopbie de l'absolu. Leurs doctrines ne sont que des ombres sans réalité, mais deux ombres rivales et qui se dévorent elles-mêmes.

Le système de Hegel, malgré ses abstractions et ses proportions ambitieuses, est assez connu en France. Il a été maintes fois exposé, commenté, jugé; aujourd'hui, il est généralement condamné en Allemagne, et il ne compte plus guère d'adorateurs parmi nous. Celui de Schopenhauer est plus moderne, et, quoique moins vaste, beaucoup moins connu. Il a une certaine analogie avec celui de Maine de Biran, et trouve dans la volonté le phénomène par excellence, subjectif en l'homme, objectif dans la nature et en Dieu. La volonté est à la fois le fondement du moi et du non-moi, le sujet de la conscience, le principe des êtres, la substance même du Cosmos. Hors de la volonté, seul élément stable et persistant, tout le reste, la raison non exceptée, n'est que phénomène.

A cette philosophie générale si étroite, mais qui semble favorable à l'expansion de l'activité et à l'épergie du caractère, Schopenhauer rattachait une morale inattendue, celle de la résignation, de la passivité pratique, de l’abnégation de soi-même ultra-chrétienne. Contradiction flagrante, mais plus fréquente qu'on ne le croit, en philosophie, entre les principes de la métaphysique et de la morale des mêmes hommes. C'était par une contradiction inverse que les stoïciens professaient le fatalisme absolu, dans leur philosophie générale, quand leur doctrine pratique n'était que l'exaltation de la liberté. C'est qu'on fait généralement sa morale avec son caractère et sa métaphysique avec son esprit. Celle-ci est souvent d'emprunt, l'autre est nousmêmes. Ajoutons que Schopenhauer est considéré en Allemagne comme un artiste habile et un grand écrivain, et que M. Foucher de Careil n'oublie pas de le considérer comme tel. Son talent a été le passe-port de ses idées.

Il est curieux néanmoins de voir un disciple de Kant recourir, pour combler l'abîme de la subjectivité ouvert en Allemagne par la critique de la raison pure, aux mêmes tours de force métaphysiques qu'un disciple de Condillac pour combler l'abîme analogue creusé par la théorie exclusive de la sensation. Il y a moins de distance qu'on ne pense entre les aberrations de la pensée allemande et de la pensée française, et l'on peut remarquer souvent, en philosophie, en critique, en exégèse religieuse même, que nos propres idées, vingt-cinq ou cinquante ans après être tombées en désuétude chez nous, nous reviennent de l'Allemagne, můries et grandies quelquefois par la science, d'autres fois gonflées de vent et chargées de brouillards. Il y aurait un rapprochement intéressant à faire entre les doctrines tour à tour convaincues d'impuissance dans les deux pays : ce serait d'en chercher la source commune dans les exagérations de méthode de Descartes lui-même, auquel nous nous trouvons ainsi ramenés. Le criticisme de Kant, c'est le doute méthodique de Descartes pris trop au sérieux ; c'est un artifice dangereux transformé en un système impossible; c'est un jeu de l'esprit français devenu pour des siècles l'achoppement de l'esprit humain. Mais ce n'est pas ici le lieu de placer cette thèse, qu'on appellera peut-être un paradoxe historique; c'est assez d'avoir à rendre compte des paradoxes de doctrine d'autrui.

Histoire des persécutions contre la liberté de penser.

M. J. Barni.

La liberté de penser, condition de tout développement scientifique, est l'âme même de la philosophie, l'histoire de ses progrès est celle de la philosophie elle-même, et l'histoire des philosophes en particulier n'est souvent que celle des persécutions et des souffrances qu'ils ont endurées pour elle. C'est là la pensée qui a inspiré à M. Jules Barni, ancien professeur de philosophie de notre Université, devenu professeur à l'Académie de Genève, une série de leçons populaires, professées dans la salle du Grand Conseil de cette ville, et publiées ensuite sous ce titre : les Martyrs de la libre pensée'. La liste des hommes qui ont souffert pour la liberté de penser, soit philosophique, soit religieuse, était trop considérable pour que M. Barni pât la parcourir entièrement dans les dix entretiens dont se compose son livre; il a dû choisir dans ce vaste martyrologe, et il s'est arrêté à un certain nombre de figures qui pouvaient représenter la libre pensée sous tous ses aspects et ses destinées fatales au milieu des civilisations les plus diverses.

C'est ici Socrate mis à mort comme un corrupteur et un impie, parce qu'il a sur la Divinité et la vertu des idées plus pures que ses concitoyens. Plus loin, ce sont les stoïciens dont les måles et libres vertus sont poursuivies par le despotisme des empereurs romains, comme une conspiration permanente. Un peu plus tard, les chrétiens, de persécutés deviennent bourreaux, et une femme dévouée à la science pure, Hypatie, devient leur victime. Bientôt l'Eglise triomphante poursuivra la libre pensée chez ses

1. Genève, chez les principaux libraires, in-18, 304 p.

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