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sortir du cercle des écrits ordinaires à leur profession sans tomber dans le travers de ce qu'ils appellent le beau style; mais la vie de province, qui affaiblit le sentiment du ridicule littéraire, expose particulièrement à ces peccadilles contre le bon sens. On pardonnera, j'espère, à l'auteur de l'Année littéraire d'avoir signalé même un peu largement un écueil que beaucoup de gens ne voient pas, puisqu'un si grand nombre s'y brisent.

Du bon sens et de la simplicité en philosophie. La question

du vrai principe moral. M. F. Voisin.

Si les philosophes sont conduits, par le désir d'éclaircir les mystères de l'union de l'âme et du corps à faire des excursions dans le domaine des sciences physiologiques, les physiologistes, à leur tour, sont attirés par la même cause sur le terrain des études philosophiques. La science de l'homme doit être double, en effet, comme l'homme l'est lui-même, sinon dans son principe de vie et d'activité, du moins dans les manifestations de ce principe. Qu'il y ait en nous plusieurs forces vivantes ou une seule, la distinction n'en reste pas moins profonde entre les faits de la conscience et ceux de l'organisme. Les uns et les autres s'étudient par des procédés différents. Ils ont des lois à part, et leur classification se résume en un langage scientifique particulier. Il importe que le physiologiste, en abordant le monde moral, renonce à ses habitudes d'observations extérieures et à l'emploi d'une langue qui montre aux sens des faits sensibles; autrement, loin de porter, comme il le croit peut-être, plus de lumière dans la psychologie, il sera dupe d'une clarté fausse et n'embrassera que le néant daus de pompeuses formules. Quand Broussais énonçait cette prétendue loi : « La pensée est une sécrétion du cerveau, » et que, pour plus de clarté encore, il ajoutait : « Le cerveau şécrète la pensée, comme le foie sécrète la bile, » il paraissait apporter à ses disciples quelque chose comme un oracle; il exprimait moins une hérésie philosophique qu'une monstruosité physiologique. Son tort était d'appliquer les procédés et le langage d'une science à des faits qui réclament d'autres procédés et un autre langage.

M. Félix Voisin, médecin psychologue, ne tombe pas dans cette erreur. Il ne garde pas dans la psychologie la méthode et les formules de la physiologie ; il ne matérialise pas la pensée et le sentiment en les faisant sécréter par un organe; il leur laisse leur élan naturel, leur libre essor, et il s'emporte lui-même sur leurs ailes dans les vastes régions de l'imagination et de la poésie. L'exubérance et l'enthousiasme sont ce qui frappe le plus dans le livre qu'il intitule: Nouvelle loi morale et religieuse de l'humanité, analyse des sentiments moraux '. Ses doctrines philosophiques ne justifient pas par leur nouveauté les formes solennelles où elles se produisent. Ce sont, dit l'auteur, des lois qui ont exigé, pour être découvertes, des siècles d'analyse et d'observation. « Personne, ajoute-t-il, ne les a inventées : elles sont invariables, antérieures à tous les législateurs et communes à tous les peuples.... Elles étaient renfermées dans les Archives de la Création. Je les en ai tirées, et, si je les promulgue, c'est que je suis convaincu qu'elles détruiront une foule de préjugés, qu'elles agrandiront l'âme et l'esprit de mes semblables, et qu'elles les appelleront définitivement à l'existence heureuse et complète de leur espèce, »

Voilà l'espérance, ou plutôt la foi que professe M. Voisin au début de sen livre. On trouvera dans le cours de l'ouvrage beaucoup de bonnes idées philosophiques sur la liberté de la pensée, sur l'influence émancipatrice de la

1. J. B. Baillière et fils, gr. in-8, 464 p.

science, sur la solidarité des institutions avec les préjugés ou la vérité, sur la religion et la superstition, sur l'éducation, sur les révolutions intellectuelles et morales, sur les progrès constants, malgré les reculs apparents de l'humanité. Plusieurs de ces idées, si familières à la philosophie il y a trente ans, paraissent tellement tombées aujourd'hui en désuétude, que M. Voisin croit avoir besoin de beaucoup de courage pour les mettre au jour, et il se voit d'avance accusé, malgré ses bonnes intentions, d'impiété et de matérialisme. Ce qu'il y a de vrai sur ce double point, c'est que M. Voisin nie plus qu'il n'affirme. Il parle beaucoup de Dieu et de l'àme; il dégage la notion de l'un et de l'autre d'une foule de préjugés auxquels elle est mêlée; mais, cette épuration faite, il ne lui reste qu'une religiosité assez vague et un spiritualisme assez indécis.

Quand on voit la place que M. Voisin donne au sentiment dans sa psychologie, on comprend mal pourquoi il a mis en tête de son livre, comme le dominant tout entier, cette question : « Quel est dans l'organisme le siége des qualités morales? » Question capitale à laquelle il ne veut pas répondre par lui-même, de peur d'être accusé de partialité. Il fait faire la réponse par M. Flourens, dont il cite textuellement un chapitre remarquable d'anatomie cérébrale. On dirait que le lecteur doit chercher là une pensée mère que le livre tout entier a pour objet de voiler en s'appuyant sur elle. En résumé, je voudrais dans les idées du physiologiste plus de franchise, et, dans le langage du philosophe, plus de simplicité. Quand les savants nous enseignent que le temps de l'inspiration prophétique est passé, il ne faut pas qu'ils en prennent eux-mêmes le ton; on dirait qu'ils n'ont détrôné les prophètes qu'à leur profit.

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La question de l'éducation moderne. M. Nadault de Buffon.

Les études de philosophie pratique doivent plaire particulièrement à l'esprit positif de notre époque, et l'un des plus importants objets auxquels la philosophie puisse s'appliquer est l'éducation. Les Allemands, qui font de chaque ordre de questions une science à part, ont eu raison de faire une science spéciale de l'éducation : la pédagogie. Le mot déplait en France; mais la chose mérite assez notre attention pour nous faire passer sur le mot. Je suis donc prêt à applaudir à tout essai de science pédagogique; mais j'avoue que je demande beaucoup à celui qui se propose de développer philosophiquement le grand art d'élever les enfants, c'est-à-dire l'art de faire des hommes, de développer des germes si faciles à étouffer, de diriger un essor que mille influences vicieuses compriment ou égarent, enfin de créer des êtres forts, intelligents et libres, au milieu de tant de causes de faiblesse, d'ignorance ou d'esclavage.

C'est cet art que j'ai cherché dans le livre assez considérable de M. Nadault de Buffon, qui a pour titre : lÉ lucation de la première enfance, et pour sous titre : la Femme appelée à la régénération sociale par le progrès !. Cette étude, a morale et politique, » à laquelle je demande trop peut-être, ne me donne pas assez. Je n'y trouve point le sentiment de la vie moderne, qui doit être la première inspiration des travaux de cette nature; il y manque le souffle de cet esprit laïque qui a transformé, depuis deux siècles environ, les sociétés européennes et auquel la

1. Paris et Lyon, librairie Périsse, in-18, 546 p.

science sociale doit sa naissance, comme toutes les autres sciences leur progrès. Pascal accusait injustement Descartes « d'avoir voulu se passer de Dieu en philosophie; » il serait plus étrange encore qu'on voulůt s'en passer en pédagogie; il ne faut pas pourtant lui donner dans l'éducation toute la place qu'il peut réclamer dans la vie ascétique, et enfermer les générations nouvelles dans une atmosphère d'idées et de sentiments qui convient mal aux droits, aux devoirs, aux besoins de l'activité moderne. M. Nadault de Buffon adopte la devise du progrès; il & appelle à la régénération sociale » la femme qui doit en être, en effet, le plus utile instrument; et, par une contradiction flagrante, il la soumet, cæur et åme, aux idées et aux influences contre lesquelles le progrès et la régénération sociale ont tant lutté dans le passé et ont encore à lutter de nos jours.

L'auteur de l'Education de la première enfance emprunte cependant à l'école philosophique quelques-unes de ses bonnes innovations. Avec les disciples de Jean-Jacques Rousseau, il a le souci intelligent des premiers soins que réclame l'éducation physique. Il veut que la mère nourrisse elle-même son enfant, et il montre ce qu'elle perd de jouissances et ce qu'elle fait courir de dangers au nouveau-né, quand elle « délègue, sans une nécessité absolue, ce soin pieux de la maternité. » Il s'élève aussi, à l'exemple du philosophe de Genève, contre l'usage du maillot, usage absurde et, malgré cela ou à cause de cela, éternel. Pour tout homme qui tient compte de la raison et même d'une expérience décisive, quoique trop restreinte encore, la routine, en matière d'éducation physique, est jugée et condamnée. L'affranchissement du corps de l'enfant n'a plus d'adversaires. Pourquoi n'en est-il pas ainsi de l'affranchissement moral ? S'il faut de l'air à ses poumons, de la liberté à ses organes, de l'espace à ses mouvements, faut-il surcharger de bonne heure leur esprit de préjugés, emplir leur âme

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