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duire d'une façon exacte les monuments de la poésie chinoise, il n'était pas sans intérêt du nous en faire comprendre le mécanisme. De là, l'attrait de curiosité qui s'attache au recueil publié par le marquis d'Hervey-Saint-Denis sous ce titre : Poésies de l'époque des Thang, traduites du chinois pour la première fois, avec une Étude sur l'art poétique en Chine et des notes explicatives".

L'introduction de cet ouvrage, où nous avons puisé les notions qui précèdent, est un travail aussi remarquable par la clarté que par la nouveauté ou l'importance des résultats. On y trouve, avec le mécanisme de la prosodie, une histoire abrégée de la poésie chinoise. L'auteur la suit depuis les Chi-King, ces curieux 'monuments de la Chinc ancienne, jusqu'à la grande époque des Thang, où la langue est fixée d'une manière à peu près définitive. Cette dernière époque est le grand siècle littéraire de la Chine : siècle de trois cents ans, car elle s'étend du septième au neuvième siècle de notre ère; c'est elle que le marquis d'Hervey-Saint-Denis a fait spécialement connaître par le recueil des poésies de trente-cinq auteurs qu'il traduit et par les notices et commentaires qui les accompagnent.

Nous sommes, de nos jours, très-curieux de ces révèlations littéraires, sous lesquelles nous ne voyons plus les amusements de l'oisiveté d'un peuple, mais la manifestation de ses moeurs, de son esprit, de sa vie intime, plus intéressante que sa vie publique elle-même. La littérature ne peut se séparer de la civilisation dont elle reçoit et conserve le reflet; la poésie surtout en est l'expression fidèle et naïve. Elle révèle le naturel d'un peuple comme la fleur les qualités du sol qui la produit : fleur sauvage ou délicate, aux acres senteurs ou aux subtils parfums. Telle poésie, tel peuple. Il n'y a point de monuments historiques pour nous faire connaître les anciens Grecs aussi bien qu'un

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1. Amyot, in-8, CIV-302 p.

chant de l'Odyssée ou de l'Iliade; aucune histoire ne jettera jamais autant de jour sur l'Inde antique que les Vėdas, et rien ne nous donne une idée aussi vive de la Chine antédiluvienne que le recueil des Chi-King.

Les Poésies de l'époque des Thang nous font connaître une civilisation déjà très-raffinée; elles offrent pourtant encore une grande fraîcheur d'impressions et beaucoup de vivacité de sentiments. Ces poésies chantent tour à tour la sagesse et le plaisir; elles rappellent l'usage qui doit être fait de la vie et la brièveté de nos jours qui nous avertit de nous hâter d'en jouir. Le Céleste Empire a ses Horace, ses Tibulle, ses Béranger. On y chante volontiers la grâce de la femme et la puissance du vin. Il y règne un sentiment profond de la nature, et quelques paysages sont esquissés à grands traits par de véritables peintres. Les arts qui reproduisent fidèlement la campagne sont loués avec enthousiasme. On y célèbre aussi le prix de la science, comme on doit le faire au pays des fonctionnaires lettrés. La guerre, en revanche, tient peu de place dans ces chants; un ou deux hymnes de triomphe s'y rencontrent à peine. Le sage éclipse le brave. On accepte, on subit le guerrier sans l'admirer beaucoup; on déplore « le temps où le chef de cent soldats est tenu en plus haute estime qu'un lettré de science et de talent. »

Les deux strophes suivantes sur une peinture de OuangTsaï, qui prouvent contre l'opinion commune que les Chinois ont connu les lois de la perspective, montrent jusqu'à quel point ils comprennent ce que la nature a de poétique et la poésie de pittoresque :

Voici la ville de Pa-ling et le lac Thoung-ting qui déverse ses eaux dans la mer du Japon.

Leur cours argenté s'éloigne à perte de vue jusqu'à ce qu'il se fonde avec la ligne empourprée de l'horizon.

Des nuages traversent l'espace, semblables à des dragons volants.

Un homme est là dans une barque : c'est un pêcheur pressé d'atteindre cette baie qu'on aperçoit sur le rivage.

Les torrents de la montagne me le disent, et ces flots écu-, mants et ce vent furieux.

Le merveilleux travail! Jamais on ne porta si loin la puissance de l'éloignement.

Dix pouces de papier ont suffi pour enfermer mille lieues de pays !

Qui me donne de bons ciseaux, que j'en coupe vite un morceau ?

Je me contenterai du royaume de Ou, avec le territoire de Soung et la moitié du grand fleuve.

Les poésies de l'époque des Thang ne nous laissent rien sentir dans la traduction de ces effets de parallélisme ingénieux, qui semblent condamner l'exercice le plus élevé de la pensée à devenir un simple jeu de patience et l'inspiration à s'évanouir dans les tours de force d'une nouvelle espèce de casse-tête chinois. On y retrouve les sentiments et les idées qui sont chez tous les peuples l'âme même de toute poésie. L'esprit humain est identique à lui-même, jusque dans la variété de ses formes les plus excentriques.

Quel spectacle singulier pour nos sociétés si mobiles en toutes choses que celui d'une littérature et d'une langue plus de trente-six fois séculaire! « Le chinois, dit M. d'HerveySaint-Denis, est peut-être la seule des langues primitives qui se soit conservée, qui se parle, ou du moins qui se comprenne encore, sous les formes adoptées à l'origine des temps. » Les altérations qu'elle a subies ne ressemblent en rien aux révolutions qui ont tant de fois transformé les langues modernes; entre les poëtes qui vivaient deux mille ans avant notre ère et ceux d'aujourd'hui, il n'y a pas plus de différence qu'entre les contemporains de Jean de Meung et la fin de notre dix-huitième siècle. La pbilosophie et l'histoire tireront de l'étude de cette langue et de cette poésie, presque immuables, autant d'enseignements que la curiosité littéraire y trouve de plaisir. Populariser comme le fait le traducteur des Poésies de l'époque des Thang, des notions à peine entrevues jusqu'ici par les savants, c'est vraiment agrandir l'esprit humain.

La critique savante de l'antiquité classique. M. Egger.

Ce n'est point ici le lieu de pénétrer dans les arcanes de l'érudition classique, et les découvertes des savants dans l'ancien monde grec ou romain, où la plupart des gens un peu lettrés connaissent déjà maintes choses, excitent moins notre curiosité que celle des orientalistes et des sinologues dans des régions littéraires où tout nous est inconnu. Et cependant que d'études intéressantes sont encore à faire sur l'antiquité grecque et latine; que d'obscurités à éclaircir, de doutes à lever, de notions inexactes à rectifier, de fausses appréciations à combattre, de connaissances superficielles à rendre plus profondes ! Les questions de critique littéraire elles-mêmes sur les modèles classiques sont loin d'être épuisées, et la carrière est toujours immense devant le fidèle ami des Muses anciennes, soit qu'il se tourne vers les recherches patientes de l'érudit, soit qu'il demande à l'appréciation des grandes euvres les jouissances de l'homme de goût.

Pour ces deux sortes d'études, on ne peut désirer un guide plus sûr, plus savant et d'une science plus aimable que M. Em. Egger, membre de l'Académie des inscriptions et belles lettres, professeur à la Sorbonne et maître des conférences à l'Ecole normale. A ses travaux d'un caractère étroitement spécial sur des ouvrages difficiles ou peu connus, ainsi que sur les points les plus arides de la langue et de la grammaire, il vient d'ajouter un livre d'un intérêt plus général et accessible à la curiosité intelligente

d'un plus grand nombre de lecteurs ! C'est, sous le titre de Mémoires de littérature ancienne', une suite d'opuscules publiés depuis plus de vingt ans dans différents recueils littéraires. C'est donc encore un volume de mélanges, de variétés, mais avec un lien, une unité qui manque souvent aux volumes de ce genre. Malgré une certaine diversité, tous les sujets se rapportent directement ou indirectement à la littérature grecque, représentée à toutes ses époques, sinon dans tous ses genres. L'histoire et la critique, les questions d'art et celles de langue arrêtent tour à tour le savant auteur. Il est impossible de parler plus pertinemment des génies du premier ordre, comme Homère, et des écrivains secondaires, comme Babrius. Des rapprochements ingénieux entre Athènes et Rome, entre les anciens et nos écrivains modernes donnent lieu à des parallèles ou à des contrastes intéressants. Telle est la comparaison de Lucien et de Voltaire. Des points de science ardue sont traités avec assez de clarté pour ne pas effrayer les gens du monde; des sujets de critique le sont avec assez de charme pour les attirer. Les discussions de textes, de versions, de manuscrits, de variantes sont en général écartées. De son vaste savoir, M. Egger n'étale rien de ce qui effarouche, il n'en retient que l'autorité. C'est bien dans cette mesure que la science doit se présenter au monde lettré, sans se prodiguer ni se dérober, sans affectation de pédantisme et sans la vaine recherche d'ornements qui doivent lui rester étrangers.

1. A. Durand, in-8, XXIV-520 p.

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