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Le culte des souvenirs virgiliens. Ch. de Bonstetten.

Il y a un emploi agréable de l'érudition, consistant à grouper autour d'un livre ancien qui nous est cher et familier tous les souvenirs d'histoire ou de géographie que ce livre rappelle. C'est un plaisir délicat et ingénieux dont peu d'amateurs de l'antiquité sentent aujourd'hui le besoin. Où sont les hommes qui s'identifient assez au plus beau poëme grec ou latin pour chercher à travers les siècles toutes les traces de ses récits historiques ou de ses légendes ? Comme exemple d'un zèle tout filial s'ingéniant à mettre en lumière les moindres souvenirs d'un auteur aimé, nous citerons un livre déjà bien ancien, mais qu'une réimpression opportune vient de rendre aux amis des lettres latines : c'est le Latium ancien et moderne, ou Voyage sur la scène des six derniers livres de l'Énėide, par Charles Victor de Bonstetten', l'un des représentants les plus distingués des lettres classiques en Suisse au commencement de ce siècle.

L'auteur suit avec amour et sagacité toutes les traces des héros de lEnéide dans le Latium. Ici campaient les Troyens; là Turnus déployait son armée; voici le chemin suivi par le généreux couple de Nisus et Euryale, et presque la trace de leur sang; voilà le théâtre d’un exploit de guerre ou d'un prodige accompli par les dieux. L'aspect des lieux a changé depuis; mais on peut encore, son Virgile à la main, reconnaître à une foule de traits la fidélité pittoresque des images, et il est curieux de voir ce qu'est devenu le théâtre de ces légendes poétiques qui tenaient autrefois lieu d'histoire. Il ne serait pas sans charme pour

1. J. Cherbuliez, nouvelle édition, in-8, 370 p., avec cartes.

l'homme lettré de parcourir, avec Bonstetten pour guide, l'antique Latium : il est plus facile, et non moins agréable, de relire avec lui les six derniers chants de l'Énėide et de les mieux comprendre.

L'érudition rendue accessible aux gens du monde. M. Larousse.

J'ai dit, l'année dernière, comment M. Larousse, dans la Flore latine, avait mis à la portée des dames et des gens du monde tous ces oracles de la sagesse des anciens ou ces saillies de leur bon sens qui viennent, plus souvent qu'on De croit, sous la plume des écrivains les moins pédants, pour ajouter plus d'autorité à leur propre raison et à leurs traits d'esprit plus de vivacité. Le même auteur, encouragé par le succès, continue son oeuvre d'initiation facile et agréable aux secrets de l'érudition; il la reprend même sur un plan plus étendu dans ses Fleurs historiques des dames et des gens du monde', volume magnifique d'exécution typographique, servant de pendant au précédent, et dont il est également l'auteur et l'éditeur tout ensemble.

Parmi les agréments qui se glissent involontairement dans les livres et dans la conversation même des gens instruits, il en est de plus délicats que les citations et qui septent encore moins le pédantisme: ce sont les allusions aux faits et aux mots célèbres dont l'histoire de tous les temps et de tous les pays a gardé le souvenir. Si l'on s'étonne du nombre d'auteurs, même légers et mondains, qui émaillent leur style de belles paroles latines, sans se demander si leurs lecteurs et leurs lectrices en comprendront le sens profond ou charmant, il n'y en a pas moins qui, pour donner à leur pensée plus de force ou de grâce, la relèvent par des allusions ou des souvenirs historiques; et c'est souvent lettre close pour les lecteurs, grâce à l'ignorance des uns et, pour les autres, aux défaillances de la mémoire. .

1. Larousse et Boyer, gr. in-8, XXIV-696 p., avec 7 photographies.

M. Larousse emprunte à près de trois cents auteurs différents les exemples des allusions dont il juge le plus utile de donner la clef. On pourrait lui reprocher, comme pour la Flore latine, de prendre ces exemples de préférence parmi les vivants, et quelquefois parmi les plus humbles de ces derniers. Sans remonter au règne de Louis XIV, qui lui fournit peu de citations, il aurait pu faire plus d'emprunts au dix-huitième siècle, dont le chef seul, Voltaire, revient assez souvent dans son livre. A cette époque d'esprit léger et de savoir élégant, on cultivait volontiers les ornements délicats du style, et le savoir élégant de nos pères se traduisait volontiers par de fines allusions aux souvenirs de l'histoire. Mais M. Larousse nous dirait peut-être qu'en prenant ses plus nombreux exemples chez les contemporains de tout étage, il fait mieux sentir l'utilité de son livre, puisque tous, tant que nous sommes, nous avons plus de science que nous ne croyons et que nous supposons tant de mémoire chez nos lecteurs.

Parmi les souvenirs qui forment la grosse gerbe ou plutôt la moisson des Fleurs historiques, il en est de communs et dont le sens ou l'origine n'échappent à personne. Tels sont, en général, ceux tirés de l'histoire romaine : le Capitole voisin de la roche Tarpéienne, le cercle de Popilius, la chaise curule des sénateurs, la charrue de Cincinnatus, le passage du Rubicon, etc. L'histoire grecque en a aussi de très-connus : l'épée de Damoclès, le sommeil d'Epiménide, la lanterne de Diogène, la maison de Socrate, le neud gordien, la queue du chien d'Alcibiade, le brouet noir de Sparte, l'ivresse des Ilotes. Il y en a également d'un usage banal qui nous reportent à d'autres époques

et à d'autres pays. M. Larousse ne croit pas devoir les omettre à cause de leur apparente popularité, et il a raison. Souvent on les comprend, mais on n'a pas une idée assez précise de leur origine ; il était bon de la rappeler. Peutêtre réunit-il trop d'exemples de quelques-unes de ces vieilles fleurs qui n'en sont plus à force d'être fanées. Nous montrer que maints esprits réputés élégants ou même quelques écrivains du premier ordre se parent encore d'oripeaux usés, c'est presque nous donner une leçon de banalité. Quelques-uns pourtant n'emploient les ornements vieillis qu'en les rajeunissant. Ainsi, l'on n'ose plus parler des lauriers de Miltiade qui vous empêchent de dormir; M. Prévost-Paradol n'en dit pas moins avec beaucoup de distinction: « Les nations sages favorisent le sentiment de l'émulation,qui n'est pas étranger à leur grandeur; elles savent que les plus faibles dans le monde et les moins honorées « dans l'histoire ne sont point celles où un grand nombre « d'hommes ont connu le sommeil agité de Thémistocle. « Voilà encore, au service d'une belle idée, un style de bon exemple.

Le principal intérêt des Fleurs historiques se montre surtout quand les allusions dont M. Larousse donne la clef se rapportent à des faits peu connus, à des souvenirs qui s'effacent ou se dénaturent facilement. Ces allusions sont encore plus nombreuses qu'on ne pense, et je ne suis pas sûr que leur origine soit toujours bien connue de ceux mêmes qui en font parade. Mais je veux croire qu'aucun de ceux qui parlent du Pirée ne le prend pour un homme, en seraitt-il de même de ceux qui en entendent parler ! Dans l'histoire ancienne, le saut de Leucade, la divinité de Psaphon, le renard du jeune Spartiate, la victoire de Pyrrhus, les funérailles d'Alexandre, la mère de Brutus, la biche de Sartorius, la robe de César, le labarum; dans l'histoire sainte, l'ange de Jacob, le manteau de Joseph, la prière de Moise, l'âne de Balaam, le Léviathan, la statue de Na

buchodonosor, le chemin de Damas; dans l'histoire moderne, la montagne de Mahomet, la béquille de Sixte Quint, la robe rouge du cardinal, le baiser Lamourette, l'ordre à Varsovie; dans les souvenirs littéraires ou anecdotiques, l'âne de Buridan, le quart d'heure de Rabelais, le président qui ne veut pas qu'on le joue, les perruques de maitre André, les manchettes de Buffon, le ruisseau de la rue du Bac : voilà, entre des centaines, des faits ou des mots sur lesquels le plus grand nombre des lecteurs n'ont que les idées les plus vagues. Ce sont ceux-là que M. Larousse éclaircit de préférence par ses commentaires historiques et littéraires, et les exemples multipliés qu'il groupe prouvent que trop souvent les finesses et les élégances du langage ne seraient sans un tel secours que des énigmes.Chemin faisant, il recueille une foule de belles pensées auxquelles ces souvenirs ajoutent du relief, des mots ingénieux, des sentiments délicats dont l'allusion aiguise la finesse ou rehausse la grâce. Ses Fleurs historiques deviennent ainsi, comme la Flore latine, une sorte d'anthologie, où les auteurs secondaires qu'il admet si complaisamment à côté des maîtres ne figurent du moins que pour ce qu'ils ont de meilleur dans la forme et dans la pensée.

Dictionnaires et encyclopédies : les mots, les idées, les choses.

MM. Dupíney de Vorepierre et Boissière.

Malgré le dédain affiché pour les dictionnaires par les personnes qui souvent s'en servent le plus, j'ai déjà entretenu mes lecteurs de deux grands travaux lexicographiques, qui supposent dans leurs auteurs beaucoup de courage, de persévérance et un grand désir d'être utiles. Je demanderai la permission d'y revenir, pour signaler l'achèvement de l'un et l'état d'avancement de l'autre. Le

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