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RECUEILS PÉRIODIQUES.

Mouvement de la presse périodique littéraire en 1862.

L'étude du mouvement littéraire dans la presse périodique nous met toujours dans le même embarras. Nous restons dans l'alternative d'avoir trop à dire ou trop peu : trop, si nous voulions signaler tous les travaux littéraires et les articles de critique auxquels les journaux et revues de tout ordre donnent place; trop peu, si nous nous bornons à enregistrer les décès ou naissances de journaux et revues dignes d'une mention. C'est à ce dernier parti que nous nous arrêtons, sans reprendre ici nos réflexions des années précédentes sur l'importance que pourrait acquérir la partie littéraire des journaux et revues, par l'effacement des discussions politiques.

Il y a, chaque année, des organes littéraires qui naissent pour mourir ou qui meurent pour renaître. Avant de signaler ceux dont l'avénement ou la mort appartient à l'année 1862, il n'est pas hors de propos de dire quelques mots des conditions générales où sont placés les journaux littéraires et qui expliquent, pour la plupart d'entre eux, leur peu de viabilité.

La législation actuelle de la presse périodique est plus dé. favorable aux revues purement littéraires que ne l'a voulu sans doute le législateur. La nécessité de l'autorisation et d'un cautionnement pour tout recueil traitant des matières politiques ou d'économie sociale gêne étrangement les organes périodiques de la littérature. L'histoire touche de si près à la politique et la philosophie à la science sociale, que la littérature non autorisée et non cautionnée doit presque s'interdire les deux principales branches de son domaine. Jugez donc le passé sans fournir involontairement des conclusions pour ou contre le présent! Racontezle simplement, et vous ne serez jamais sûr de n'avoir pas l'air de toucher par des allusions aux hommes et aux choses du jour. Avec la crainte d'effleurer les questions d'économie sociale, vous n'oseriez seulement pas rendre compte de l'Esprit des lois. La poésie même devra se renfermer dans le genre didactique ou l'idylle, le roman dans la fantaisie ou l'intrigue, la critique, dans l'étude de la forme et la discussion des mots, sous peine d'être poursuivis par le pouvoir politique pour excursion sur des terres défendues, ou par le fisc pour simple contravention.

Qu'on juge alors de la terreur des directeurs et collaborateurs d'une revue qui veut être purement littéraire, de celle surtout de ses éditeurs et imprimeurs, sûrs d'être enveloppés dans la contravention, comme complices ou plutôt, selon la jurisprudence de ces dernières années, comme auteurs principaux. Et la meilleure foi du monde ne sauvera personne; car il est de règle qu'en matière de contravention l'excuse de la bonne foi n'est pas admise. Le gouvernement impérial a adouci, cette année même, la rigueur de la législation de la presse politique, en suspendant, par une modification législative du décret organique de 1852, les conséquences mortelles de deux avertissements ou de deux condamnations. Mais la littérature reste toujours aussi rigoureusement atteinte par l'interdiction faite aux recueils sans autorisation ni cautionnement de toucher à tous les objets sérieux de la pensée. Dans ces termes, toute revue nouvelle semble placée entre un arrêt de mort ou un parti pris de stérilité.

C'est ainsi que nous avons vu disparaître, cette année,

un recueil hebdomadaire qui s'était fondé quelques mois auparavant avec un certain éclat, la Réforme littéraire, rédigée par plusieurs des anciens collaborateurs de la Revue de Paris : MM. Laurent Pichat, E. Despois, F. Morin, E. Pelletan, Et. Arago, etc. (19 janvier). Après avoir essayé pendant quelques mois de pousser la hardiesse de la pensée littéraire aussi loin que la loi le permet, elle a succombé non devant les poursuites de l'administration, plus tolérante que la loi, mais devant les appréhensions des intérêts industriels engagés dans la manifestation publique de la pensée. Voici en effet la circulaire que les abonnés de la Réforme littéraire recevaient, le 7 septembre, au lieu et place du numéro accoutumé:

« Notre imprimeur refuse de nous imprimer. Il nous a présenté des raisons de sûreté personnelle contre lesquelles noue n'avions rien à dire. Depuis huit mois nous essayons d'exprimer notre pensée, à travers les difficultés causées à notre entreprise par l'instrument même chargé de la transmettre et de la propager. Qu'opposer à cette censure? Que répondre à un imprimeur dont l'industrie est mise en question tous les huit jours ? Telle était la situation. Nous voulions nous placer en face d'une lo. quelconque, sur un terrain légitime et défini; nous voulions parler loyalement, courageusement, prêts à répondre de nos paroles, s'il y avait lieu, devant le magistrat institué p ur juger les affaires de presse. Au lieu d'un tribunal, nous avons rencontré un bureau d'imprimeur; au lieu d'un juge, nous avons eu devant nous un commerçant qui nous demandait de ne pas compromettre sa propriété; au lieu d'attendre un arrêt, nous avions à discuter une complaisance.

«Nous pouvons trouver un autre imprimeur, c'est vrai; mais qu'arrivera-t-il? Le second sera nécessairement plus pruden que le premier. A ses yeux, nous aurons reçu un premier avertissement d'un de ses confrères; nous serions donc obligés d'alténuer encore l'expression de nos idées, de chercher des symionymes aux synonymes, de devenir pâles, incolores, inutiles.

« Notre journal se proposait un but que nous ne pouvons atteindre. Nous prenons le parti de cesser de paraitre. Les symie pathies qui nous ont accueillis nous ont donné du courage; mais il ne dépend pas d'elles de nous porter plus loin. )

On voit que la Réforme littéraire a pris au pied de la lettre la maxime antique; elle a mieux aimé cessé de vivre que de vivre sans raison d'être :

Et propter vitam vivendi perdere causas. D'autres cependant croient que la littérature périodique peut encore exister honorablement, dans les conditions où la loi l'enferme. Telle est l'opinion des collaborateurs d'une nouvelle Revue française qui, sous la direction de M. Adolphe Amat, vient d'entrer dans sa seconde année. Fondée et rédigée, en grande partie, par des jeunes gens, encouragée par les hommes sympathiques à la jeunesse, elle est un organe littéraire aussi libre et aussi hardi que le temps présent le comporte. La critique y est franche, indépendante, honnête, sans parti pris de dénigrement, ni louange outrée. Je m'aperçois même qu'on y traite assez séyèrement, comme romanciers, de jeunes écrivains dont on accueille la collaboration, comme critiques. On y voit figurer quelques vers et parfois de bons. Des études de biographie littéraire sur des auteurs contemporains plus ou moins célèbres indiquent le besoin de se rendre compte de ses sympathies ou de ses répulsions. Le roman, qui est aujourd'hui partout, trouve une place dans la Revue francaise, sans l'envahir. Une chronique des faits littéraires ou plus ou moins relatifs à la littérature s'ouvre dans une mesure convenable aux informations indiscrètes et se fait l'écho des bruits de l'actualité ; elle côtoie la limite du scandale, mais ne la franchit pas. On pourrait peut-être désirer quelquefois dans l'ouvre de certaines plumes inexpérimentées une critique plus sûre d'elle-même, un style plus fort, mais on y trouve ce qui fait le charme et la force de la jeunesse, le mouvement, la séve, le zèle de l'art, la foi dans la dignité des lettres, le désir de servir les nobles causes : vérité, liberté, justice, qui ont été de tout temps les meilleures inspirations des jeunes talents.

Les organes politiques quotidiens de Paris qui ouvrent leurs colonnes à la littérature se sont augmentés d'une nouvelle recrue, la France, placée sous la direction de M. de la Guéronnière (9 août). Le nom de son fondateur, qui doit sa fortune politique à sa plume, indique assez que la nouvelle feuille, quelle que fût sa couleur poiitique, devait chercher à prendre rang parmi les journaux les plus littéraires. La France, en effet, a fait appel à toute une phalange d'écrivains rompus à toutes les élégances et à toutes les souplesses de la phrase; elle les a demandés aux journaux des nuances voisines de la sienne, à l'Université et aux administrations qui avaient déjà fourni des plumes habiles à ces revues officielles ou officieuses, organes de ce qu'on appelle la littérature d'État.

La critique et la bibliographie ont aussi trouvé un organe de plus dans une revue hebdomadaire qui, pour échapper à une partie des exigences de notre législation, est allée chercher son imprimeur et son éditeur à Bruxelles : c'est la Semaine universelle qui, fondée par un jeune Grec, M. Marino Vréto, semble organisée pour être une sorte de tribune internationale. Elle n'en est pas moins, par sa rédaction, empruntée aux Débats, au Courrier du dimanche, à l'Opinion nationale, la plus française des revues. Nous souhaitons à tous les recueils périodiques qui s'ouvrent: ainsi à la littérature une fortune proportionnée aux services qu'ils peuvent rendre aux intérêts des choses de l'esprit.

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