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ROMAN.

L'art et la morale dans le roman contemporain. MM. Th. Gautier.

et Ern. Feydeau.

Le roman est, avec le théâtre, l'un des genres littéraires qui mettent le plus souvent l'art aux prises avec la morale et qui soulèvent devant la critique, à propos des jeux de l'imagination, les plus grosses questions de philosophie sociale ou religieuse. Plus libre dans sa marche et dans ses développements que la comédie ou le drame, le roman se prête facilement aux discussions d'une thèse, et, comme il n'est pas exposé aux protestations bruyantes du parterre, il n'est pas mis en garde contre ses propres bardiesses par la crainte des révoltes du public. Aussi rien ne l'arrête, rien ne l'effraye dans le choix des peintures ou celui des théories. On a fait du roman un instrument de propagation pour toutes les idées, un plaidoyer pour toutes les causes. On a eu des romans où l'art était secondaire, où même il n'entrait pour rien ; le but était tout; on avait retourné la maxime de l'histoire: Non ad narrandum, sed ad probandum. On écrivait pour répandre une idée, servir son parti ou combattre celui de ses adversaires. On a eu tour à tour le roman d'éducation pour les enfants, de vulgarisation et d'édification pour les adultes; on a eu le roman moral, le roman religieux, le roman politique, le roman socialiste. Chaque secte, chaque école inspirait les siens; en politique, il y eut le roman libéral, le roman par

lementaire, le roman absolutiste; en religion, il y eut le roman protestant et le roman catholique; il y eut le roman mystique et le roman athée. Puis, au milieu de cette mélée, il y eut encore quelquefois le roman pur, le roman qui peint et raconte sans vouloir rien prouver, le roman dont la devise est a l'art pour l'art. »

Un des maîtres de ce dernier genre de roman a été, de tout temps, M. Théophile Gautier. Soit dans la simple nouvelle, soit dans un récit de longue haleine, il considérerait comme une faute, comme un crime contre l'art, de vouloir prouver quelque chose. L'art est, pour lui, souverainement désintéressé; il n'est pas un moyen, il n'a pas un but étranger, il est son but à lui-même. Le beau n'est pas plus la splendeur du bien que du vrai ou de l'utile ; il rayonne de sa propre splendeur. L'artiste qui s'inféode à une cause quelconque n'est plus un artiste; il trahit son propre culte, en l'asservissant, en l'associant même à un culte étranger. Toute l'ouvre littéraire de M. Th. Gautier témoigne de ces sentiments; ils font l'unité de sa vie. Poëte, critique, romancier, il n'a cherché pour lui-même et n'a jamais compris chez les autres qu'un seul mérite, celui de la forme. Nous n'avons à voir en lui que le romancier, et nous le retrouvons fidèle à lui-même depuis Mademoiselle de Maupin' qui a déjà près de trente ans de date, jusqu'au Capitaine Fracasse”, sa dernière ceuvre.

La répugnance de M. Th. Gautier pour les questions de morale, de politique ou de religion si souvent mêlées au roman, s'est manifestée par deux sortes de protestations : d'abord par le caractère de ses romans eux-mêmes, aussi étrangers que possible à toute idée de propagande, ensuite par une préface célèbre et divers avis au lecteur où l'horreur des théories devient en quelque sorte une théorie. Voyez, par exemple, les quelques lignes d'avertissement mises en tête de Fortunio. M. Th. Gautier nous déclare que « Fortunio ne prouve rien. » Il ajoute pourtant : «.... si ce n'est que la richesse est une bonne chose, en dépit des poëtes qui, comme Casimir Bonjour, chantent la médiocrité dorée. » Il ajoute encore : « Fortunio est un hymne à la beauté, à la richesse, au bonheur, les trois seules divinités que nous reconnaissions. Il est temps d'en finir avec les maladies littéraires. Le règne des phthisiques est passé. » Et l'auteur se range à la doctrine exprimée dans cette boutade du bourgeois Chrysale:

1, Charpentier, nouv. édit., in-18, 384 p. 2. Même librairie, 2 vol. in-18, IV-376-384.

Guenille, si l'on veut, ma guenille m'est chère. M. Th. Gautier ne rappelle-t-il pas ici les contradictions inévitables où tombent les sceptiques ? Ceux-ci, en voulant prouver qu'on ne peut rien prouver, travaillent encore à prouver quelque chose. De même, lui que les thèses du spiritualisme agacent si fort, ne se jette-t-il pas dans une autre thèse, celle du matérialisme ? Seulement, il la met en tableaux et non pas en arguments; ses romans en sont la défense en action, comme ils sont la protestation en action contre la thèse contraire.

Il lui est arrivé une fois pourtant de plaider sa cause en forme, et assez longuement. Ce plaidoyer est la fameuse Préface de Mademoiselle de Maupin. C'est une des excentricités les plus fortes d'une époque féconde en excentricités. Elle fit scandale dans un temps où on ne se scandalisait pas pour si peu, et où l'on ne connaissait guère la pruderie littéraire. Que devons-nous penser aujourd'hui de tout ce bruit et de cet éclat? et quel accueil notre critique, si facile à effaroucher, devrait-elle faire, soit à la thèse de M. Gautier, soit à sa manière de la défendre ?

Oserai-je le dire? Prise en soi, la thèse de l'art pour l'art ou du culte désintéressé du beau n'est pas une hérésie aussi monstrueuse qu'on se plait à le répéter. Elle peut

soutenir le grand jour de la discussion ; elle a pour elle des maîtres éminents de l'esthétique, soit anciens, soit modernes. Elle n'a pas même contre elle, autant qu'on le croit, toute l'antique école platonicienne; car le fameux mot que chacun cite , de centième main : « le beau est la splendeur du bien, » est un de ces mots historiques auxquels il ne manque qu'une chose, l'authenticité. Des gens qui connaissent bien leur Platon, disent l'avoir cherché dans tous les Dialogues et ne l'avoir trouvé textuellement dans aucun. Dira-t-on que ce mot exprime au moins l'esprit général de ses ouvrages ? On y trouverait aussi bien le germe d'une théorie plus indépendante. Le beau, selon le disciple de Socrate, est, comme le bien, comme le vrai, une manifestation de l'ètre, et ces trois idées, unies dans l'essence divine, peuvent briller ensemble dans les choses créées, sans se confondre. Leur distinction, dans leur union même, suffit à séparer profondément l'art de la science et de la morale. Le beau étant un des aspects particuliers des choses, l'art a ses lois propres; c'est une des sphères indépendantes de l'activité humaine.

Cette théorie que j'indique à peine et dont je ne puis mesurer ici la portée, M. Th. Gautier ne la soutient guère que par des boutades. Aurait-il cent fois plus raison au fond, il gâterait encore sa cause par le sans-façon insolent avec lequel il la produit au milieu de ses innombrables adversaires. Jamais on n'a poussé plus loin, dans le détail, le dévergondage des idées et du style. Rien de plus risqué que celles-là, rien de plus débraillé que celui-ci. M. Th. Gautier confesse qu'il pousse l'amour de la forme jusqu'à l'adoration ; il regrette le paganisme, et il y retourne. Un des personnages de son roman tiendra ce langage : « Je suis un homme des temps homériques; le monde où je vis n'est pas le mien, et je ne comprends rien à la société qui m'entoure. Le Christ n'est pas venu pour moi ; je suis aussi païen qu'Alcibiade et Phidias. » C'est, en style convenable, la disposition d'esprit de l'auteur lui-même; la Préface l'exprime plus crument dans des phrases qui ne peuvent plus aujourd'hui se citer. Il nous dit qu'il « renoncerait très-joyeusement à ses droits de Français et de citoyen, pour voir un tableau authentique de Raphaël, » Passe encore; mais il ferait joyeusement le même sacrifice, pour jouir de la vue de beautés qui ne peuvent avoir, de leur vivant, une exhibition dans nos musées, pour prendre la place de Gygès dans la chambre à coucher de Candaule. Une triple gaze ne suffirait pas ici pour rendre un peu de décence au déshabillé d'un pareil style. · Et cependant qui a jamais compris mieux que M. Th. Gautier la sublime inutilité du beau et la profonde distinction qui sépare les jouissances immatérielles de l'art des ignobles satisfactions de la vie matérielle ? Quelle guerre il fait aux utilitaires, aux économistes, aux politiques mêmes qui ne comprennent rien en dehors des intérêts vulgaires et des grossiers besoins! « On supprimerait les fleurs, dit-il, le monde n'en souffrirait pas matériellement; qui voudrait cependant qu'il n'y eût plus de fleurs ? Je renoncerais plutôt aux pommes de terre qu'aux roses, et je crois qu'il n'y a qu'un utilitaire au monde capable d'arracher une plate-bande de tulipes pour y planter des choux. o Et un peu plus loin : « A quoi bon la musique ? à quoi bon la peinture ? Qui aurait la folie de préférer Mozart à M. Carrel et Michel-Ange à l'inventeur de la moutarde blanche!

Quelle ironie dans ces boutades! Insensiblement il va dogmatiser, lui, l'ennemi de tout dogmatisme : « Il n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c'est l'expression de quelque besoin, et ceux de l'homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature. » Sommes-nous assez loin de Chrysale et de sa triviale philosophie ! Est-ce assez de mépris pour la guenille, tout à l'heure tant prisée !

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