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A l'heure dite, le bienfaiteur revient, et, pendant que les deux époux lui témoignent toute leur reconnaissance, la chambre se remplit de comparses à figures horribles. Enfin, l'ex-aubergiste se déclare, et, au milieu d'incidents très-dramatiquement racontés, la scène du guet-apens, si habilement préparée, se déroule dans toute sa violence. Thénardier décline son nom, sa qualité; il rappelle au richard anonyme, qui feint de ne pas le reconnaître, les circonstances de son voyage h Montfermeil; il lui reproche l'enlèvement de la fille de Fantine; il l'insulte pour la sotte et aveugle charité qui l'a fait tomber dans un pareil panneau.

Déjà des instruments de mort se lèvent sur le vieillard qui, malgré ce qu'il montre encore de vigueur, ne peut rien contre le nombre des bras qui le saisissent. Marius veille en vain sur cette scène de meurtre ; il aurait dû depuis longtemps presser la détente du pistolet qu'il tient à la ■nain. Mais la révélation du nom de Thénardier l'a frappé de stupeur, de paralysie. Voilà donc le sauveur du colonel Pontmercy au champ de mort de Waterloo! Voilà l'homme que les dernières volontés de son père recommandaient à sa reconnaissance! Pour arracher le père de celle qu'il aune aux mains des assassins, il faut qu'il livre le libérateur de son propre père à la justice, et sans doute au supplice capital.

Mais le projet de Thénardier n'est pas que le protecteur de Cosette meure avant de l'avoir enrichi de ses dépouilles. Il arrête les bras de ses complices et commence l'exécution dun plan infernal. Le vieillard s'engagera à payer une somme de deux cent mille francs, puis il écrira sous la dictée de l'ex-aubergiste, une lettre qui devra décider sa fille a suivre sur-le-champ la Thénardier, et l'enfant servira d'otage aux brigands aussi longtemps que l'exigera leur sécurité. M. Madeleine écrit en effet cette lettre; mais il y inscrit une fausse adresse. Il n'a voulu que gagner du temps, et le retour de la mégère est le signal d'un redoublement à°. fureur contre lui. Son supplice va donc s'accomplir, pendant que Marius, dont l'hésitation se prolonge trop, se demande toujours s'il doit « respecter le testament de son père » ou « secourir le prisonnier. »

Tandis 'qu'il découvre un moyen très-invraisemblable pour « épargner l'assassin et sauver la victime, » l'inspecteur Javert, las d'attendre le signal convenu, fait irruption dans la chambre, d'où les scélérats veulent sortir tous à la fois. Un tel sauveur est presque aussi dangereux pour M. Madeleine que la bande de Thénardier. Aussi, pendant que Javert fait garrotter les brigands, leur prisonnier débarrassé de ses liens, s'est échappé par la fenêtre, où Thénardier avait disposé pour lui-même une échelle de corde. « Ce devait être le meilleur, » dit Javert désappointé. Le lendemain, le petit Gavroche, le gamin de Paris venait à la masure, pour voir sa famille, et apprenait avec insouciance que son père, sa mère et ses sœurs étaient dans trois différentes prisons.

Ainsi se suspend le troisième récit des Misérables, sur un nouveau danger de ce bon M. Madeleine, devenu, de forçat récidiviste, un apôtre de charité et un saint. Convenons que la charité ne lui porte pas bonheur. C'est par bonté d'âme qu'il s'est jeté une première fois dans le panneau de la police; c'est par bonté d'âme qu'il tombe dans le guet-apens de ces bandits. Livré deux fois par les mêmes vertus aux mains de Javert, il s'en échappe deux fois par les mêmes ressources, celles qu'il tient du bagne. M. Victor Hugo nous avait déjà montré Jean Valjean possédant deux besaces et ayant dans l'une les qualités d'un saint, dans l'autre les talents d'un forçat. 11 est pénible de voir le saint avoir si souvent besoin du forçat pour sortir des mauvais pas où le jette le caprice du romancier. Ses extrêmes dangers et ses moyens extrêmes de salut ne paraissent, pour leur invraisemblance, que des jeux ds

l'imagination; ils peuvent offrir plus ou moins d'intérêt dramatique; mais ils donnent peu d'autorité aux thèses, quelles qu'elles soient, que l'auteur des Misérables prétendait avoir pour but d'établir.

La quatrième partie des Misérables par son titre seul, nous promet des contrastes : l'Idylle rue Plumet et l'Êpo~ pée rue Saint-Denis (tomes VII-VIII). Paris sera le théâtre d'innocentes amours et de jeux héroïques et sanglants. Nous débutons par des chapitres d'histoire politique. De Jean Valjean, échappé aux mains homicides des Thénardier et aux mains dangereusement libératrices de Javert, il ne peut être question de sitôt. C'est l'habitude et le système de M. Victor Hugo, comme narrateur : le lecteur doit y être fait et attendre patiemment qu'il plaise à l'auteur de reprendre le fil de l'action. Pour le moment, M. Victor Hugo s'est proposé de nous peindre la physionomie du règne de Louis-Philippe. Il résume d'abord, sous des titres bizarres, — la bizarrerie des titres est une de ses recettes d'originalité; — la révolution d'où la monarchie de Juillet est sortie. « Bien coupé, » « Mal cousu, » voilà les étiquettes de deux chapitres sur 1830. Les réflexions y tiennent plus de place que les faits. Des idées, plus justes peut-être que neuves, y sont rajeunies par des tours de force d'amplification prétentieuse, trop fréquente chez M. Victor Hugo pour que nous n'en donnions pas un échantillon. Voici, par exemple, une idée des plus simples: Ceux au profit desquels une révolution est faite, s'efforcent dès le lendemain de la modérer à cause de la frayeur qu'elle excite. M. Victor Hugo va tourner et retourner cette idée sous vingt formes différentes, avec plus d'imaçination que de goût.

< Voici donc le grand art : Faire un peu rendre à un succès le son d'une catastrophe, afin que ceux qui en profitent en tremblent aussi, assaisonner de peur un pas de faire, augmenter la courbe de la transition jusqu'au relentissement du- progrès, affadir cette œuvre, dénoncer et retrancher les âprêtés de l'enthousiasme, couper les angles et les ongles, ouater le triomphe, emmitoufler le droit, envelopper le géant-peuple de flanelle et le coucher bien vite, imposer la diète à cet excès de santé, mettre Hercule en traitement de convalescence, délayer l'événement dans l'expédient, offrir aux esprits altérés d'idéal ce nectar étendu de tisane, prendre ses précautions contre le trop de réussite, garnir la révolution d'un abat-jour.»

Au milieu de ce feu roulant de concettis, dont la préciosité triviale fait songera un nouveau Rambouillet, le Rambouillet vulgaire, nous rencontrons un certain nombre de pages très-remarquables sur le règne de Louis-Philippe. M. Victor Hugo parle du roi avec modération et de l'homme avec sympathie. Il aime à représenter ses efforts pour rendre la peine de mort plus rare s'il ne peut l'abolir, et il cite à ce sujet des mots historiques dignes de Trajan. Mais les institutions ne valent pas l'homme; il y a des « lézardes sous la fondation. » L'auteur des Misérables, en racontant des « faits d'où l'histoire sort et que l'histoire ignore, » nous fait entendre les craquements de l'édifice monarchique et les grondements de l'émeute prochaine.

Tout ce livre de « pages d'histoire » semble en effet l'introduction naturelle des scènes d'émeute que M. Victor Hugo se propose de retracer. Ces scènes ne viendront pourtant que beaucoup plus tard, et cette introduction qui a coupé le récit des événements romanesques, restera isolée et perdue au milieu d'eux. Ce sont là des tours que les romanciers jouent volontiers à leurs lecteurs; on aime à dérouter la curiosité pour l'aiguillonner davantage. Le récit, tour à tour repris et suspendu, n'avance que par soubresauts. Ce procédé, ingénieux à l'origine, a été une des ressources factices du roman-feuilleton; dans la continuité du livre, il ne produit que de petits effets dont on voit trop les moyens.

Les événements qui composent l'idylle sont d'ailleurs assez simples. Jean Valjean s'est choisi une retraite à peu près sûre : il habite, dans une rue déserte, la rue Plumet, une maison à secret, qui a été construite, au dernier siècle, par un magistrat, pour la sécurité de ses illégitimes amours. C'est là qu'au milieu de la solitude et sous l'ombre d'une affection toute paternelle, Cosette grandit, s'épanouit et devient, sans le savoir, la plus brillante des fleurs de son sauvage parterre. Mais à la fin, comme dit M. Victor Hugo: « La rose s'aperçoit qu'elle est une machine de guerre » — ceci est encore un titre de chapitre. Elle a la conscience de sa beauté; elle sait l'effet qu'elle produit, elle en multiplie instinctivement la puissance par toutes les armes d'une innocente coquetterie. Alors, pour rappeler un nouveau titre de chapitre, c la bataille commence. i C'est contre Marius qu'elle se livre, et les deux combattants sont également vainqueurs et vaincus. Cosette adore Marius autant qu'elle en est adorée. Jean Valjean, témoin des métamorphoses de sa fille adoptive, en conçoit une vive douleur. Il lui semble que la solitude du cœur se refait autour de lui. Un affreux spectacle, celui de la cadène, c'est-à-dire d'une chaîne de galériens, conduits, sous le fouet, des prisons de Paris au bagne, ajoute encore à la tristesse de ses pensées.

M. Victor Hugo ramène ici une figure épisodique, qui n'est pas l'une des moins originales : c'est le père Mabœuf, l'ancien marguillier, vieux bibliomane qui conserve, au sein de la misère, le culte des livres précieux et qui, après avoir vendu un à un ses plus rares exemplaires pour acheter du pain, ira mourir sur les barricades de Juin, victime solennelle et résignée de notre mauvaise organisation sociale. Le père Mabœuf se trouve ainsi mêlé de temps en temps à l'action, sans y être lié par un intérêt particulier. Comme la plupart des personnages accessoires des M'aèrabUs, il a une physionomie frappante de vérité et dévie.

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