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l'imagination ; ils peuvent offrir plus ou moins d'intérêt dramatique; mais ils donnent peu d'autorité aux thèses, quelles qu'elles soient, que l'auteur des Misérables prétendait avoir pour but d'établir.

La quatrième partie des Misérables par son titre seul, Dous promet des contrastes : lIdylle rue Plumet et l'Épopée rue Saint-Denis (tomes VII-VIII). Paris sera le théâtre d'innocentes amours et de jeux héroïques et sanglants. Nous débutons par des chapitres d'histoire politique. De Jean Valjean, échappé aux mains homicides des Thénardier et aux mains dangereusement libératrices de Javert, il ne peut être question de sitôt. C'est l'habitude et le système de M. Victor Hugo, comme narrateur : le lecteur doit y être fait et attendre patiemment qu'il plaise à l'auteur de reprendre le fil de l'action. Pour le moment, M. Victor Hugo s'est proposé de nous peindre la physionomie du règne de Louis-Philippe. Il résume d'abord, sous des titres bizarres, - la bizarrerie des titres est une de ses recettes d'originalité; – la révolution d'où la monarchie de Juillet est sortie. « Bien coupé, » « Mal cousu, » voilà les étiquettes de deux chapitres sur 1830. Les réflexions y tiennent plus de place que les faits. Des idées, plus justes peut-être que neuves, y sont rajeunies par des tours de force d'amplification prétentieuse, trop fréquente chez M. Victor Hugo pour que nous n'en donnions pas un échantillon. Voici, par exemple, une idée des plus simples : Ceux au profit desquels une révolution est faite, s'efforcent dès le lendemain de la modérer à cause de la frayeur qu'elle excite. M. Victor Hugo va tourner et retourner cette idée sous vingt formes différentes, avec plus d'imagination que de goût.

« Voici donc le grand art : Faire un peu rendre à un succès le son d'une catastrophe, afin que ceux qui en profitent en tremblent aussi, assaisonner de peur un pas de faire, augmenter la courbe de la transition jusqu'au relentissement du- pro

grès, affadir cette @uvre, dénoncer et retrancher les âprêtés de l'enthousiasme, couper les angles et les ongles, ouater le triomphe, emmitoufler le droit, envelopper le géant-peuple de flanelle et le coucher bien vite, imposer la diète à cet excès de santé, mettre Hercule en traitement de convalescence, délayer l'événement dans l'expédient, offrir aux esprits altérés d'idéal ce nectar étendu de tisane, prendre ses précautions contre le trop de réussite, garnir la révolution d'un abat-jour.o

Au milieu de ce feu roulant de concettis, dont la préciosité triviale fait songer à un nouveau Rambouillet, le Rambouillet vulgaire, nous rencontrons un certain nombre de pages très-remarquables sur le règne de Louis-Philippe. M. Victor Hugo parle du roi avec modération et de l'homme avec sympathie. Il aime à représenter ses efforts pour rendre la peine de mort plus' rare s'il ne peut l'abolir, et il cite à ce sujet des mots historiques dignes de Trajan. Mais les institutions ne valent pas l'homme; il y a des a lézardes sous la fondation. » L'auteur des Misérables, en racontant des « faits d'où l'histoire sort et que l'histoire ignore, o nous fait entendre les craquements de l'édifice monarchique et les grondements de l'émeute prochaine.

Tout ce livre de « pages d'histoire » semble en effet l'inIroduction naturelle des scènes d'émeute que M. Victor Hugo se propose de retracer. Ces scènes ne viendront pourtant que beaucoup plus tard, et cette introduction qui a coupé le récit des événements romanesques, restera isolée et perdue au milieu d'eux. Ce sont là des tours que les romanciers jouent volontiers à leurs lecteurs; on aime à dérouter la curiosité pour l'aiguillonner davantage. Le récit, tour à tour repris et suspendu, n'avance que par soubresauts. Ce procédé, ingénieux à l'origine, a été une des ressources factices du roman-feuilleton ; dans la continuité du livre, il ne produit que de petits effets dont on voit trop les moyens.

Les événements qui composent l'idylle sont d'ailleurs

assez simples, Jean Valjean s'est choisi une retraite à peu près sûre : il habite, dans une rue déserte, la rue Plumet, une maison à secret, qui a été construite, au dernier siècle, par un magistrat, pour la sécurité de ses illégitimes amours. C'est là qu'au milieu de la solitude et sous l'ombre d'une affection toute paternelle, Cosette grandit, s'épanouit et devient, sans le savoir, la plus brillante des fleurs de son sauvage parterre. Mais à la fin, comme dit M. Victor Hugo : « La rose s'aperçoit qu'elle est une machine de guerre » – ceci est encore un titre de chapitre. Elle a la conscience de sa beauté; elle sait l'effet qu'elle produit, elle en multiplie instinctivement la puissance par toutes les armes d'une innocente coquetterie. Alors, pour rappeler un nouveau titre de chapitre, « la bataille commence. . C'est contre Marius qu'elle se livre, et les deux combattants sont également vainqueurs et vaincus. Cosette adore Marius autant qu'elle en est adorée. Jean Valjean, témoin des métamorphoses de sa fille adoptive, en conçoit une vive douleur. Il lui semble que la solitude du coeur se refait autour de lui. Un affreux spectacle, celui de la cadene, c'est-à-dire d'une chaîne de galériens, conduits, sous le fouet, des prisons de Paris au bagne, ajoute encore à la tristesse de ses pensées.

M. Victor Hugo ramène ici une figure épisodique, qui n'est pas l'une des moins originales : c'est le père Mabeuf, l'ancien marguillier, vieux bibliomane qui conserve, au sein de la misère, le culte des livres précieux et qui, après avoir vendu un à un ses plus rares exemplaires pour acheter du pain, ira mourir sur les barricades de Juin, victime solennelle et résignée de notre mauvaise organisation sociale. Le père Mabeuf se trouve ainsi mêlé de temps en temps à l'action, sans y être lié par un intérêt particulier. Comme la plupart des personnages accessoires des Misérables, il a une physionomie frappante de vérité et de vie.

Le poëte revient ensuite aux amours de nos deux héros. L'idylle marche grand train. Le jardin de la rue Plumet reçoit bien des visites nocturnes et de douces confidences. Pourtant le bonheur de Marius a couru un grand danger. Dans le temps où il avait perdu la trace de Cosette, celleci, par un effet de « La solitude et la caserne combinées, » - autre titre de chapitre, – n'était pas insensible aux beautés de l'uniforme d'un jeune officier qui n'était autre que le cousin du jeune baron Pontmercy. Mais quand Marius est revenu, toute autre pensée s'évanouit. Il a apporté « Un cæur sous une pierre, » ce qui veut dire une déclaration d'amour, à laquelle une pierre servait de lest. On pense quel incendie allume ce brandon dans un caur si bien préparé. C'est pour la jeune fille une nouvelle transformation, c'est « Cosette après la lettre, » Car M. Victor Hugo, pour rendre ses titres plus piquants, ne s'interdit pas les jeux de mots.

Cependant de sombres menaces planent sur la petite maison de la rue Plumet. Jean Valjean, aujourd'hui paisible rentier sous le nom de M. Fauchelevent, en possession d'une sorte de nouvel état civil, jouit du côté de la police d'une entière sécurité. Il fait même partie de la garde nationale et est un des habitants notables de son quartier. Mais si la société d'en haut l'accepte ou l'oublie, la société d'en bas jette encore une fois les yeux sur lui et le marque comme une proie. Il y a, comme dit M. Victor Hugo, une « Formation embryonnaire des crimes dans l'incubation des prisons, » et la maison habitée par un vieillard et une jeune fille a été désignée par la bande des Thénardier enfermée à la Force à des complices encore libres, comme le but d'une expédition fructueuse et sans périls. Les complices en sont détournés par le dévouement de la fille aînée des Thénardier, cette vagabonde Eponine, qui aime Marius d'un amour sans espoir. Mais Thénardier et ses compagnons s'échappent de la prison. Leur évasion audacieuse est le sujet d'un de ces récits émouvants qui sont le triomphe de M. Victor Hugo. Leur premier soin est d'aller exécuter eux-mêmes l'exploit nocturne dédaigné par leurs pusillanimes associés. Nous voilà retombés dans le monde des échappés du bagne ou des hommes que le bagne attend et réclame. Ils vivent, ils agissent devant nous; ils parlent leur langue, leur propre langue, c'est-à-dire l'argot.

L'auteur des Misérables justifie pompeusement l'emploi fait jusqu'ici par Balzac, par Eugène Sue ou par lui-même du patois des prisons. A ses yeux, toute langue spéciale est un argot, depuis les termes techniques de l'industrie jusqu'à la pbraséologie de la métaphysique. Il traite donc l'argot comme une langue ordinaire. Il nous en dit l'origine, les racines, et nous en déroule les tristes richesses. L'argot est la langue de la corruption, et il en est le signe; il rappelle à la société son double devoir : Veiller sur la réalité présente, espérer dans l'idéal.

La réalité, en attendant l'idéal, est représentée par Thénardier et ses amis, les illustres Gueulemer, Claquesous, Montparnasse, etc. La nuit qu'ils ont choisie pour leur expédition, est celle où Marius et Cosette se sont livrés le plus complétement à l'étourdissement de leur bonheur. Ils viennent à peine de se séparer, quand les brigands se présentent. Cosette sera encore une fois sauvée par sa rivale inconnue, la généreuse Eponine, qui soutient contre son père lui-même une lutte terrible mais victorieuse. Jean Valjean, saisissant enfin les indices des visites nocturnes que reçoit sa maison, va se réfugier dans un autre domicile qu'il s'est choisi prudemment d'avance au fond d'une ruelle du quartier Saint-Denis. L'action change avec le lieu de la scène : en quittant la rue Plumet, nous passons de l'idylle à l'épopée.

L'épopée, c'est l'insurrection de juin 1832. M. Victor Hugo reprend à trois cents pages d'intervalle ses réflexions

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