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replace sur un fond plus solide; il arrive enfin au jour, sur le bord de la rivière, dans un des quartiers les plus déserts de Paris. Mais une énorme grille qui ferme l'issue le rejette dans un nouveau désespoir. Tout à coup un homme l'a fait rouler sur ses gonds. C'est le brigand Thénardier qui s'est fait de l'égout un asile. Il prend ou feint de prendre cet homme chargé d'un cadavre pour un confrère en assassinat, et, moyennant rétribution, lui livre passage.

La grille s'est à peine refermée que Jean Valjean, sous le ciel libre, au bord du fleuve solitaire, se trouve en présence de Javert lui-même, son éternel vautour. L'inspecteur de police était venu jusque-là, sur les traces de Thénardier qui, en disparaissant dans l'égout, avait déjoué ses poursuites. Si ces rencontres paraissent extraordinaires, le voyage souterrain de Jean Valjean, pendant cinq ou six heures, dans un tel milieu, avec un cadavre sur les épaules on dans les bras, n’est guère moins invraisemblable.

Javert, dont la rigide nature est encore toute bouleversée par la conduite généreuse que l'ex-forçat a tenue envers lui le matin même, prête les mains au nouvel acte de dévouement qu'il est en train d'accomplir. Tous deux placent dans un fiacre le corps du malheureux jeune homme et le conduisent chez son grand père. La « rentrée de l'enfant prodigue de sa vie » au toit paternel amène des scènes déchirantes et originales jusqu'à l'étrangeté. Mais tandis que l'aieul exhale son délire auprès de ce corps glacé par la mort ou la léthargie, Jean Valjean se remet aux mains de l'inspecteur de police, résigné à la fatale destinée qui le ressaisit. Javert le reconduit à son domicile et l'y laisse

libre.

Il faut qu'une bien grande révolution se soit accomplie chez cet inflexible ministre des rigueurs légales pour qu'il oublie ainsi une première fois la lettre de la loi. Ce prêtre de l'espionnage, comme M. Victor Hugo l'appelle, ne se reconnaît plus lui-même : c'est « Javert déraillé, » dit

l'auteur par une métaphore qu'il pousse jusqu'à la plus violente allégorie.

« Ce qui se passait dans Javert, c'était le Fampoux d'une conscience rectiligne, la mise hors de voie d'une âme, l'écrasement d'une probité irrésistiblement lancée en ligne droite et se brisant à Dieu. Certes cela était étrange, que le chauffeur de l'ordre, que le mécanicien de l'autorité, monté sur l'aveugle cheval de fer à voie rigide, puisse être désarçonné par un coup de lumière! que l'incommutable, le direct, le correct, le géométrique, le passif, le parfait, puisse fléchir! qu'il y ait pour la locomotive un chemin de Damas ! »

Javert met fin au trouble inconnu qui l'envahit, en se précipitant dans la Seine.

Javert mort, une destinée plus riante va sans doutes'ouvrir devant le malheureux Jean Valjean. Personne ne sait plus le funeste secret de son passé; plus de recherches, plus de poursuites, plus de reconnaissances à craindre. Il peut être tout entier au bonheur de sa fille adoptive. Mais il a compris que son affection si jalouse, si exclusive qu'elle soit, ne suffit plus à Cosette. C'est par un autre amour, qu'elle peut désormais être heureuse. Son abnégation accepte tous les sacrifices : après avoir couru tant d'aventures pour conserver Marius à Cosette, il s'effacera devant le jeune homme; il rentrera dans l'ombre ; il se sévrera des joies paternelles auxquelles il a tant de droit, dật-il en mourir.

Marius que ses blessures avaient jeté dans un état cataleptique si voisin de la mort, est revenu peu à peu à la vie, au sentiment de lui-même, à la santé. Son aïeul ivre de joie donne les mains à tous ses rêves d'amour; l'union du jeune baron Pontmercy avec la fille adoptive d'un ancien jardinier est une mésalliance qu'on pardonne volontiers à tant d'amour, en apprenant que M. Fauchelevent réserve à la petite Cosette six cent mille francs de dot. Ce sont les épargnes que M. Madeleine avait déposées, lors de sa catastrophe, au pied d'un arbre de la forêt de Montfermeil. Marius et Cosette, heureux l'un par l'autre, confondent dans leurs rêves d'avenir, l'aïeul et le père adoptif. L'ex-forcat va donc avoir enfin une famille; il sera honoré et aimé tout ensemble; la maison de M. Gillenormand lui ouvre un charmant asile auprès de son enfant.

Bonheur tardif et trop mérité, que M. Fauchelevent refuse d'accueillir. Le lendemain même d'un mariage qui élève deux jeunes êtres a au huitième ciel, » Jean Valjean descend volontairement son « septième cercle. o ll boit « la dernière gorgée du calice. » Il révèle lui-même à Marius son passé et en accepte les conséquences. Le forçat ne peut habiter l'hôtel du gentilhomme. Il ne demande qu'une grace, c'est de venir voir chaque jour à la tombée de la nuit, dans une chambre basse du rez-de-chaussée, l'enfant qu'il a tant aimée. Les révélations de Jean Valjean contiennent des obscurités qui ont éveillé dans l'esprit de Marius d'amers soupçons. Peu à peu Jean Valjean s'aper çoit que ses visites sont importunes; il les fait plus rares, puis les suspend tout à fait. Mais cesser de voir sa fille, c'est cesser de vivre, et ce vieillard qui a tant aimé et tant fait pour l'être, s'éteint sur son grabat, dans la solitude de son misérable réduit. Au moment où il va mourir, il tente d'écrire de ses doigts tremblants le récit de la période de sa vie qui causait le plus d'inquiétude à la conscience de Marius. Efforts inutiles : la plume est trop lourde pour cette main naguère si vigoureuse, il lui faudra mourir sans justifier aux yeux de ses enfants l'origine d'une fortune qui leur est devenue suspecte.

La Providence n'abandonnera pas jusqu'au bout le martyr de tant d'injustices. Il s'élève encore contre Jean Valjean un nouveau flot d'accusations, qui servira à le justifier de toutes les autres : « Bouteille d'encre qui ne réussit qu'à blancbir. » C'est Tbénardier qui reparaît. Il a suivi la trace du père de Cosette. Il est remonté de M. Fauchelevent à M. Madeleine, de M. Madeleine à Jean Valjean.

Il vient tout révéler à Marius et lui dénoncer surtout le dernier assassinat commis par l'ex-forçat et dont il a saisi les preuves à la grille de l'égout. Marius, qui avait en vain cherché à retrouver son sauveur, est heureux de le reconnaître dans le père adoptif de sa fillé. Le reste des révélations de Thénadier font évanouir les griefs qu'il s'était forgés lui-même contre le vieillard. Il pousse Thénadier hors de chez lui, en le comblant d'or en souvenir de son père sauvé à Vaterloo ; puis il s'élance avec Cosette vers la maison où Jean Valjean expire. Ils arrivent trop tard pour le sauver; mais ils adoucissent, ils consolent ses derniers moments. L'ex-forcat, ce saint, ce héros, ce martyr meurt inondé d'une joie infinie, et d'une lumière céleste.

Ainsi finit ce fameux livre des Misérables, si longtemps promis, si impatiemment attendu, si avidement accueilli. A-t-il justifié tant d'empressement, soit par l'intérêt du roman, soit par la portée philosophique des idées ; c'est ce que laisse déjà entrevoir cette longue et fidèle analyse ; c'est ce que nous essayerons de déterminer avec toute la franchise que le lecteur attend de nous'.

1. Les pages qui suivent sont extraites de la Revue de l'Instruction publique (18 août), où l'analyse précédente avait elle-même paru, sauf quelques modifications. Elles ont été publiées à part sous ce titre : Appréciation générale des Misérables de M. Victor Hugo, avec le petit avertissement que voici :

« Est-il besoin d'avertir que cette étude de critique indépendante n'a rien de commun avec les diatribes sans mesure qui sont en train de se produire contre l'auvre de M. Victor Hugo, comme pour lui faire expier des apothéoses insensées ? L'auteur ne doit pas être plus oflensé des unes que flatté des autres : après le panegyrique, l'injure; après les flots d'encens, ceux de boue; après le Panthéon, les Gémonies. Pour moi, en présence d'un grand nom et d'un aussi gros ouvrage, je me sens également loin du fétichisme littéraire et de la fureur des iconoclastes, de la complaisance qui déifie et de la bassesse qui insulte. Entre ces excès il y a, pour la vraie critique, un milieu où je serais heureux de me placer et de me tenir. L'indépendance du jugement, malgré le bruit ou l'importance même des cuvres, témoigne du respect pour le public qui prononce sur elles en dernier ressort, >>

L'euvre des Misérables, prise dans son ensemble, peut donner lieu à autant d'appréciations contradictoires que l'a fait successivement chacune de ses diverses parties. Il y a dans le talent même et dans toute la nature de M. Victor Hugo, un tel amalgame d'éléments contraires, que dans un volume comme dans dix, dans une page comme dans un chapitre, il y a tour à tour à louer ou à reprendre. A quelques lignes de distance on applaudit des deux mains et l'on repousse le livre avec dépit; les mêmes passages expliquent tous les engouements et toutes les colères. C'est le sort ordinaire de ces oeuvres de chefs d'école, fortes, mais malsaines, où les qualités et les défauts sont également poussés à des exagérations de parti pris.

M. Victor Hugo, dans la sphère littéraire, a peu changé depuis 1830; il a peu appris et peu oublié; il a conservé, en les épurant quelquefois, ses puissantes facultés; il a poussé à des excès nouveaux un système dont l'excès même était la base. Il s'est développé dans son propre sens, à côté d'une société qui, obéissant à une impulsion contraire, inclinait en toutes choses à la modération, à l'équilibre, à l'harmonie ; il est resté le même chef d'école, lorsque l'école n'était plus qu'un souvenir; et cette grande voix, toujours éclatante et trop souvent fausse, en retentissant au milieu de nutre littérature assoupie, a produit une impression étrange de surprise, plus ou moins semblable à un retour d'admiration.

Une æuvre aussi considérable, au moins sous le rapport de l'étendue, demande à être examinée et jugée sous des points de vue différents. L'auteur s'y présente à la fois comme philosophe, comme historien et comme romancier. Le philosophe aborde en passant tous les problèmes ; il touche à tous les intérêts humains et sociaux ; il embrasse les rapports de l'homme avec la nature et de l'un et l'autre avec Dieu ; il prétend approfondir les mystères de notre destinée religieuse et apporter des remèdes aux maux de

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