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Toute cette suite de passions de tête ou de cæur, ou d'entraînements sans passion dont Madelon est l'objet, est le fil même de l'action du roman, action décousue et toute en fragments, qui intéresse moins par elle-même que par le récit des épisodes et les peintures accessoires. M. About ne possède pas cette puissance de composition dramatique par laquelle un vrai romancier-feuilletoniste s'empare du lecteur, le jette dans un monde fantastique et l'y retient, le fait vivre, un mois durant, de la vie de ses personnages, suivant avec anxiété toutes leurs luttes, prenant parti pour les uns et contre les autres avec une même passion et assistant enfin à leur triomphe ou à leur chute avec de véritables transports de joie ou de douleur.

L'intérêt qui manque à l'ensemble est racheté par le plaisir que produit la vérité des détails. M. About sait observer les hommes et la société; il voit bien nos travers, pos ridicules, nos vices et il les reproduit avec une fidélité d'autant plus impitoyable qu'elle est indifférente. Ne demandez à son esprit juste mais léger ni indignation, ni colère, ni mépris. Il saisit vivement et sur le fait la pauvre nature humaine, en délit continuel de sottise, de méchanceté ou de bassesse, et il est trop heureux de nous peindre dans toutes nos misères pour songer à s'en irriter ou à y compatir. Je crois même qu'il serait bien fåché que nous fussions meilleurs ou plus sages : il y perdrait la matière de ses plus amusantes caricatures.

Pour former des types odieux ou ridicules, M. About se croit permis de copier trait pour trait des personnages réels, ou de mettre en œuvre dans le livre la légende que les journaux charivariques ont brodée, pendant des années entières, sous certains noms. Toute l'université a conna les côtés excessifs de ce professeur de morale, célèbre par ses flatteries envers la jeunesse libérale de la Restauration, qui lui parle, au milieu d'applaudissements prolongés, de progrès, de civilisation, de liberté, en répétant vingt fois

les mots : ma conscience, mes principes, ma foi politique, ma mission, mon drapeau; qui, sur vingt-quatre leçons, en consacre huit à l'exposé de la question et les seize autres à l'analyse des diverses solutions que les anciens et les modernes en ont données. M. About prend comme son bien toutes les exagérations d'un enseignement qui eut tant d'éclat. Ce sont les éléments d'une charge toute faite. Plusieurs traits non moins connus de la vie privée de l'illustre professeur sont aussi transportés de la tradition universitaire dans le personnage de Noël Champion. Ils sont mêlés, båtons-nous de le dire, à des développements de caractères, à des actes de conduite particulière et publique qui ne permettent pas de reconnaître jusqu'au bout l'original dans la copie; mais ces emprunts à la vie réelle n'en contribuent pas moins à donner à des êtres de fantaisie une vie, une vérité à laquelle l'imagination créatrice atteint avec plus d'honneur et plus de peine.

La même remarque pourrait se faire sur certains hommes politiques mis en scène par M. About. Les journaux d'hier ou d'aujourd'hui lui ont souvent préparé et fourni les élé. ments de ses peintures. Ce sous-préfet d'Alsace qui du fond de sa province travaille pour les petits théâtres de Paris, qui fait journellement des calembours et les envoie à ses collaborateurs avec des couplets de vaudeville, qui, en rentrant le soir, fait tapage, agace les chiens et coupe les cordons de sonnette : tout le monde l'a connu sous le règne de Louis-Philippe, et le Charivari a donné vingt fois le bulletin de ses exploits comme homme d'esprit et homme de plaisir. Ce procédé est familier à M. About. Il ne faudrait pas gratter bien profondément le masque de la plupart de ses personnages pour y retrouver, encore sensible et chaud, l'épiderme d'hommes réels.

Le roman de Madelon, avec son fil si léger, ses personnages si divers et étonnés de se rencontrer si souvent dans les mêmes intrigues, avec ses situations médiocre

ment intéressante, ses aventures peu nouvelles et pourtant peu vraisemblables, se sauverait par cette exactitude des peintures, quand même le lecteur ne serait pas séduit et retenu par le talent naturel du style. Le tableau que retrace M. About de la vie de province, est de main de maitre. Chacun connaît en France sa petite ville de Frauenbourg, où l'esprit dort du plus épais sommeil, où les prétentions des coteries sont le seul intérêt public, où l'administration, suivant la main qui en tient les rênes, est tour à tour nulle ou toute-puissante. Il y a une série de pages sur l'autorité publique mise au service des intérêts particuliers d'un homme par la réunion dans sa main des fonctions et des honneurs administratifs. Ce sont des scènes à ajouter au tableau déjà tracé par l'ami de M. About, M. Fr. Sarcey, dans son Nouveau seigneur de village'. Seulement, fidèle à ses habitudes d'indifférence artistique, il se borne à esquisser des scènes vives et vraies, là où un écrivain moins maître de ses sentiments est entrainé par l'indignation sur la pente de la satire.

Cette indifférence, calculée ou naturelle, n'enlève pas leur utilité aux peintures de M. About, mais elle en supprime la moralité, ou du moins elle la voile. Je crois que, dans tout livre qui s'adresse à des hommes, la vérité est toujours utile et par elle-même, n'eût-elle pour objet que l'amusement. En me présentant la société, la vie, la nature, telles qu'elles sont, et non telles que je voudrais qu'elles fussent, vous me. rendez plus de service qu'en la fardant sous des couleurs aimables et en tirant des conclusions arbitraires d'un spectacle de fantaisie. Par aversion pour les enseignements de convention, l'auteur de Madelon daigne les leçons qui peuvent sortir naturellement de la vérité des peintures. Après avoir montré sans aucune colère les ravages que son héroïne a portés dans tant de

1. Voy. t. V de l'année littéraire, p. 389-391.

familles, il ferme le livre sur un dernier succès de l'aventurière, le plus grand de tous : il met sous sa main, par la folie d'un jeune prince allemand, toute la fortune d'un petit Etat, et il ne nous laisse pas entrevoir que ce dernier exploit sera suivi, après tant de vicissitudes, d'une chute plus profonde. J'avoue que, malgré mon peu d'estime pour les moralités factices et forcées de certains romans immoraux, je suis fàché que, dans le livre de M. About, une créature comme Madelon ait le dernier mot et le dernier avantage. Je ne demande pas que la justice humaine, qui poursuit le vice, on le sait, d'un pied boiteux, vienne la ressaisir, comme Tartufe, au milieu de son triomphe :

Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude! Je ne demande pas qu'un honnête homme indigné lui réserve le coup de pistolet qui dénoue le Mariage d'Olympe; mais je regrette que, sans faire intervenir prématurément la justice d'en haut, ni celle d'en bas, l'auteur de Madelon ne prenne nulle part, au nom de l'une ou de l'autre, des conclusions contre son héroïne. La nature même et les lois de la vie portent contre de tels ètres des arrêts qu'il faut rappeler, ne fût-ce que pour être vrai, et sauf à laisser à l'avenir le soin de l'exécution.

Un reproche plus grave à faire à l'auteur de Madelon, au point de vue de la morale et de l'art tout ensemble, c'est que non-seulement il ne condamne pas son héroïne, mais il ne la fait pas haïr. C'est, du reste, une des plus grandes lacunes du talent de M. About comme romancier. Nous De nous sentons ni assez de répulsion pour ses personnages les plus odieux, ni assez de sympathie pour les plus aimables. Cette remarque fait perdre à ses livres, comme à ses drames, le bénéfice de la belle doctrine de Corneille sur la moralité des ouvres où la vertu peut n'être pas récompensée ni le vice puni : « celle-ci se fait toujours aimer, quoique malheureuse, et celui-là se fait toujours haïr, bien que triomphant. » Or c'est là, nous l'avons dit plusieurs fois, et nous l'avons répété dans la première étude du présent chapitre, c'est là la première loi de toute composition dramatique ; c'est celle de l'histoire même et du roman. Par elle la vraie morale est d'accord avec la meilleure poétique.

Il n'y a dans les oeuvres d'art de personnages vraiment humains que ceux qui se font aimer ou haïr. La vie dont ils sont doués se mesure aux sentiments de sympathie ou d'antipathie qu'ils inspirent. La vivacité, le mouvement de peuvent y suppléer. Faites mouvoir avec dextérité les fils de tout un monde de marionnettes, donnez avec une minutieuse exactitude à des acteurs de bois ou de carton le rôle, le costume, le masque, les manières et le langage des hommes que je connais le mieux, vous pourrez offrir ao spectateur une comédie amusante ; mais ces personnages dont l'auteur semble s'amuser lui-même, ne laisseront qu'une impression passagère; ils ne restent pas dans la mémoire effrayée ou charmée ; ils ne vont pas gravir les rangs de ces créations gracieuses ou puissantes dont le romancier aussi bien que l'auteur dramatique peuple pour une génération entière les régions de l'idéal et de la fantaisie.

Le style de M. About, dont nous avons loué, en commençant, la vivacité naturelle et les franches allures, reste le principal mérite de Madelon, comme de toutes ses euvres antérieures; il sera la meilleure cause du succès qui lui est assuré. J'ajouterai que, malgré l'étendue de son nouveau roman, M. About s'est mieux défendu que par le passé des entraînements qui naissent de la facilité de la plume à suivre la rapidité de l'esprit. M. About ne se permet plus que très-rarement des rapprochements inattendus, comme celui-ci : a Ses deuts, petites et blanches, n'étaient pas aussi bien rangées que des soldats prussiens sous le drapeau, » Il ne se laisse plus aller qu'en passant et par un

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