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avec le sentiment, pour arriver, par cette gradation, de l'émotion à une telle chute, pour éteindre enfin un si beau feu dans cette glace, il faut avoir plus de tête que de cœur, plus de fantaisie que de passion, il faut unir à la jeunesse des années la maturité précoce du scepticisme.

Si j'en juge par le titre, le Roman de la vingtième année', est un recueil de vers de jeune homme. L'auteur, M. Francis Pittié, qui fait la publication rétrospective, suit aujourd'hui la carrière militaire et continue de consacrer ses loisirs à la poésie. Un petit sonnet servant d'avis au lecteur, comme dans l'un des recueils précédents, nous dit assez lestement qu'il espère bien obtenir de l'avancement dans l'armée des poëtes.

De l'indulgence cependant.
Si mon début est d'un enfant,
Après le maillot.... les culottes !
L'enfant devient homme. Qui sait?
Je puis un jour chausser les bottes

Les bottes du Petit Poucet. Tous les poëmes du petit volume n'ont pas cette désinvolture; ce sont des vers de débutant, où les idées et les sentiments personnels font défaut, où quelques essais de rbythme, les moins imparfaits, ne sont que des réminiscences. Les Cloches du village, par exemple, ont un tour et un refrain heureux; mais le couplet est moins bien rempli par de pieuses périphrases.

Quand le prêtre, comme Dieu même,
Purifiait, avec le sel,
Mon ceur du vice originel,
Cloches vous sonniez au baptême.
Et le jour où de Dieu le fils
J'ai reçu le corps en partage,

1. Le Vanier, in-12, 72 pages.

Aux anges vous l'avez appris,
Vieilles cloches de mon village.

Quand les idées et le style ne sont pas plus forts, je voudrais les rimes plus riches. En voici une qui est trop à son aise.

Poëte au souple gosier,
Bulbul chante dans les branches,
Les amandiers ont hier,
Revêtu leurs robes blanches.

Est-ce là cette poésie « en maillot » pour laquelle on réclame notre indulgence ? Nous attendons la poésie « en culottes. » M. Pittié en donne pour échantillon une pièce détachée, intitulée Credo'. Nous trouvons ici, dans des vers meilleurs, un certain souffle des idées émancipatrices. Ce Credo est l'affirmation du progrès et de la fraternité humaine.

Qui! je crois aux rayons d'une aurore meilleure.
Et si ma mort pouvait håter, fut-ce d'une heure,
Le lendemain promis aux hommes rachetés,
Imitateur pieux des martyrs insultés,
Aux clameurs du bourreau répondant toujours : j'aime!
Sur le bûcher sacré je monterais moi-même!

Ainsi des idées généreuses, même devenues banales, peuvent inspirer un mouvement heureux et jeter quelques étincelles de poésie dans une forme qui ne révélait pas encore une très-forte personnalité.

1. Le Vanier, in-18, 12 pages.

Encore un début. La poésie du panthéïsme. M. André Lefèvre.

L'empreinte personnelle de la forme et l'influence féconde de l'idée, dont je ne cesse de réclamer l’union dans la poésie, se trouvent associées dans un volume de vers qui est aussi un livre de début : c'est celui que M. André Lefèvre intitule la Flúte de Pan'. Je ne regrette pas de m’arrêter un peu longuement à ce recueil d'une remarquable unité de ton et d'inspiration. Il me fournit une occasion Daturelle de répéter, sur le rôle et les conditions de la poésie, des choses utiles à redire parce qu'elles sont faciles à oublier. Il n'y a point de poési”, j'entends de poésie sérieuse, sans une idée élevée et un sentiment profond; mais ces deux conditions essentielles de la poésie ne serviront qu'à l'étouffer, si elles ne sont pas associées à l'instinct de la forme et à l'amour du beau. L'art, digne de ce nom, puise ses inspirations dans la philosophie, la religion, la science, les grandes et nobles passions; mais il leur donne une manifestation à part; il transfigure la vérité, la justice, la nature, les sentiments humains ou la pensée divine, et les fait rayonner de l'éclat particulier de la beauté. Si l'art pour l'art, interprété mesquinement, est une formule stérile, l'art subordonné, jusqu'à perdre toute indépendance, aux nobles causes qu'on le charge de défendre, arrive par une autre voie à s'anéantir lui-même.

M. André Lefèvre me paraît réaliser les diverses conditions de la vraie poésie. Il est imbu, jusqu'à l'excès peutêtre, de certaines idées éminemment inspiratrices; il est de la famille des poëtes voués aux relations harmonieuses et à une sorte de communion entre l'homme et la nature. C'est un adepte de ce panthéisme rêveur, qui n'est pas fait pour soutenir la liberté morale dans les luttes du devoir, mais qui répond trop bien à certaines aspirations d'un siècle intelligent et fatigué. Il s'est fait autour de nous, en une cinquantaine d'années, tant de bruit, tant de mouvement; nous avons vu s'élever et tomber tant de choses; nous avons assisté à tant de batailles et subi tour à tour, les uns et les autres, tant de défaites, qu'une grande lassitude s'est emparée de nos générations, et que nous aimons à nous laisser bercer par la poésie dans le vaste sein de la nature. Nous sommes prêts à revenir, par le sentiment, au paganisme grec et au panthéisme oriental. M. André Lefèvre marie heureusement l'un et l'autre, et le titre même de la Flûte de Pan annonce un hymne en l'honneur du grand Tout et des belles divinités qui lui font cortége.

1. Hetzel, (2® édition), in-18, XII-11-318 pages.

Toute la mythologie va revivre dans ses vers, non par un artifice d'imitation surannée ou par de puériles réminiscences classiques, mais par un instinct véritable des éternelles beautés de la nature, personnifiées dans les anciennes légendes. De là ces chants intitulés : Danaë, Léda, Aurore, Vulcain, la Naissance de Vénus, Diane, etc.; de là ces panegyriques enthousiastes de la pature, de ses formes, de ses changements, de la variété et de l'unité de ses spectacles; de là la déification de toutes les forces extérieures au sein desquelles l'homme s'endort, s'oublie, se console ou s'anéantit. Mais le repos du panthéisme n'est qu'un mouvement éternel où la suspension de la conscience marque les étapes de la vie. En voici, sous ce titre : le Mouvement, l'étourdissante image :

Roue active plongée en un flot écumant,
Tourne dans l'infini l'éternel mouvement.
En poussière sonore il fait jaillir les choses;
Les effets délivrés se dégagent des causes !
Il passe, tout s'émeut : l'astre monte, pareil

A ces bulles d'azur que dore le soleil ;
Et l'homme ouvre les yeux, fugitive étincelle.
L'océan de la vie incessamment ruissellel
Quand les êtres ont eu leur heure et fait leur bruit,
Pour remonter au jour ils tombent dans la nuit;
Et de levers sans nombre une chute est suivie.
Tout renait, et la mort renouvelle la vie.

Prométhée enchaîné par Jupiter vainqueur

Triomphait du vautour qui lui rongeait le coeur; *Car son caur renaissait sous la bête assouvie, Ainsi la mort en vain s'acharne sur la vie. Tout meurt et tout renaît, fleurs et fruits, séve et sang; Sous le vaste moteur, toujours monte et descend Dans le cercle éternel de ses métamorphoses Le flux et le reflux de l'océan des choses.

De tels vers sont d'une forte facture. Peut-être leur reprochera-t-on de rappeler de loin certaines formes de M. Victor Hugo, quoique, d'ordinaire, M. A. Lefèvre se rattache plutôt, par l'ampleur et l'harmonie, à l'école de Lamartine. Les idées sont, d'ailleurs, celles auxquelles la la Légende des siècles avait donné une expression merveilleuse dans la pièce, le Satyre, chargée de représenter le paganisme renaissant du seizième siècle '. Le même sentiment philosophique nous ramène à l'homme avec moins d'éblouissement, dans quelques stances intitulées : Pensée de Sénèque.

Amis, la fin se cache en tout ce qui commence;
La vie est de la mort la première semence.

Sans donc se disputer au sort,
Le sage en paix attend le terme inexorable;
Car il sait que la vie est le mal incurable

Qui nous condamne tous à mort.

Sur les rives du temps dont les flots sont les heures,
Le sage aime à cueillir les choses les meilleures,

Gloire, plaisir, science, amour;

1. Voy. t. III, l'Année littéraire, p. 1-29.

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