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dernier reste d'habitude à des exagérations de langage qui sentent la charge et comme le parti pris de se moquer des autres et de soi-même. Un de ses personnages, rassasie jusqu'au dégoût des femmes à la mode, termine ainsi une sortie très-vive et jusque-là très bien écrite : « J'ai effacé avec mes lèvres des kilomètres de rouge végétal, j'ai avalé de la farine de riz autant qu'il en faudrait pour ravitailler dix places fortes; si l'on mettait bout à bout les fausses nattes où j'ai plongé mes mains avec admiration, elles feraient deux fois le tour du monde. » Ajoutez la réflexion suivante faite par le narrateur lui-même : « Hélas ! l'homme parfaitement logique n'est pas de ce monde : Derosne et Cail ne l'ont pas encore fabriqué; » et vous aurez à peu près tous les traits d'esprit de mauvais aloi que s'est permis, dans plus de six cents grandes pages, un écrivain qui sait que sa plus grande puissance consiste dans l'esprit.

Mais c'est trop prouver notre sentiment sur un livre que chacun voudra lire et juger par lui-même. Il importe assez peu, d'ailleurs, que l'auteur de Madelon, en triplant ou quadruplant les dimensions ordinaires de ses récits, n'ait pas grandi comme romancier: il suffit que l'écrivain soit resté digne de lui-même, non moins vif, mais plus sobre, non moins amusant, mais plus épuré. C'est le meilleur résultat des années de travail que son nouveau livre lui a coûtées. J'aimerais mieux pour le public et pour l'auteur, qu'il nous eût donné, au prix du même temps et du même travail, deux ou trois récits plus courts et mieux en rapport avec la nature de son talent. Le roman a compté de nos jours assez de machinistes capables d'élever de ces grandes constructions à peu près littéraires qui résistent quelque temps au flot de la mode par leur masse, par l'enchevêtrement de leur charpente et par la multitude tumultueuse qu'elles abriient; mais le style peut faire survivre à la mode même un modeste drame, une simple idylle, les

moindres compositions, Que M. About se souvienne de l'abbé Prévost qui a écrit un petit récit de mince format et de gros romans en six volumes. Ces derniers, qui les connaît? qui les a lus? mais le petit récit, qui l'ignore? C'est en deux à trois cents pages de format modeste qu'un homme doué comme M. About, du talent d'écrire, a chance de produire sa Manon Lescaut.

Romanciers et romans divers. Anciennes connaissances : VM. L.

Enault, A. Achard, Fr. Wey, E. Berthet, A. Frémy, E. Gonzales, Al. de Lavergne; Mmes Ancelot, Léonie d'Aunet; MM. E. Serret, P. Féval, P. de Molènes.

Il y a chaque année une demi-douzaine environ de romans qui font un bruit à part, soit parce qu'ils répondent directement aux idées et aux besoins du jour, soit à cause du nom de l'auteur, de son talent, de son passé ou de toute autre circonstance favorable. Il faut s'arrêter à ces æuvres privilégiées tantôt pour leur valeur propre, tantôt à cause du jour qu'elles jettent sur l'état moral du siècle; mais ces romans dont toute la critique périodique s'occupe, que les moralistes, les politiques mêmes dénoncent comme des signes du temps, sont loin de donner une idée de l'immense activité qui règne dans ce genre de littérature. Le roman est toujours le livre de cabinet de lecture par excellence; il est la matière intarissable du feuilleton des grands journaux, la pièce de résistance de mainte revue, Il a ses organes à lui, et on se figure difficilement quelle consommation de romans est faite par des feuilles plus ou moins illustrées comme le Journal pour tous et ses rivaux. La plupart des romans et nouvelles qui paraissent en volumes ont déjà reçu dans le journal ou la revue une première publicité, une première existence, et leur réapparition

sous forme de livres n'est souvent que la consécration d'un succès.

Qu'on ne s'étonne donc point de nous voir courir un peu rapidement à travers cette foule de livres d'imagination, dont la seule énumération, si elle devait être complète, remplirait un grand nombre de nos pages. Nous en omettrons, comme toujours, d'estimables peut-être, sinon des meilleurs. Hors des études un peu longues que les préoccupations de notre époque ou un succès exceptionnel nous imposent, c'est le hasard qui décide de notre choix, et nous demandons la permission de ne pas classer trop rigoureusement les livres qui, entra tant d'autres, nous sont tombés sous la main ou ont attiré nos regards.

Voyons d'abord les romans de quelques-unes de nos anciennes connaissances. Il y a des noms que nous retrouvons presque tous les ans dans ce chapitre, et nous ne Dous en plaignons pas, quand les livres qui les ramènent, ramènent aussi les qualités de pensée et de style qui nous les ont fait distinguer.

Voilà six ans que nous sommes habitués à enregistrer les succès de M. Louis Enault, l'un des conteurs qui savent maintenir tous les droits de la morale, sans rien faire perdre au charme d'une œuvre d'imagination. Après avoir peint les sites pittoresques et la vie originale des peuples en dehors de notre civilisation, il aime à faire revivre les élégances mondaines de cette dernière et à donner à ses héroines aristocratiques tous les triomphes, ceux des arts, ceux de la beauté et de l'amour: Dans Stella, il encadre tour à tour une de ces figures éblouissantes dans la large existence d'un château écossais et dans le luxe de bon goût de la société parisienne. Pour faire juger de sa fidélité à

1. Hachette et Cie, in-16, 388 pages. - Voir t. I-IV de l'Année lit

téraire, passim.

ses procédés de style, je citerai au hasard cette phrase sur un paysage écossais : « Stella regarda au loin, aussi loin que ses yeux pouvaient aller. L'atmosphère n'était point complétement transparente : on eût dit que tous les arbres avaient un vil de poudre; et une brume légère, fine et bleuâtre, que la pointe d'or des rayons ne traversait pas toujours, enveloppait les objets comme d'une gaze diaphane; çà et là, dans l'air, pendaient et flottaient ces fils légers que les âmes poétiques croient tombés des fuseaux de la Vierge, pour rattacher la terre au ciel, » Ce paysage est bien l'image de la plupart des romans de M. Louis Enault : ils ont tous leur vil de poudre, leurs rayons d'or légèrement voilés de brume; et les sentiments terrestres y prennent un reflet religieux. C'est le mysticisme avec un petit air régence.

Un autre romancier, non moins habitué aux succès mondains les obtient par un mélange d'habileté et de vigueur plutôt que par la grâce et les dangereuses séductions de la manière. C'est M. Amédée Achard, dont l'Histoire d'un homme: a paru dans le Journal des débats, avant de passer dans la Bibliothèque des chemins de fer. L'auteur est revenu cette fois au roman de cape et d'épée; il fait revivre dans la personne de M. de Maupert un des types de la vieille aristocratie qui ne veut pas transiger avec les idées modernes et qui verrait sans sourciller s'abimer sa famille et son nom plutôt que de consentir à une mésalliance. C'est une sorte de Don Quichotte, avec les grandeurs et les travers des natures chevaleresques; l'inaction à laquelle le monde actuel le condampe, pèse à son caractère violent, mais il faudrait à ce gentilhomme ou la guerre de Vendée ou une vraie croisade. Solitaire, mécontent, d'hu

1. Hachette et Cie, in-16. - Voy. aussi les volumes précédents de l'Année littéraire.

meur difficile, il ne connait d'autre distraction que la chasse sur ses terres, et fait longtemps le malheur d'une jeune orpheline qui vit auprès de lui et dont il condamne les jeunes et sympathiques amours. Enfin il se casse le cou dans une fôret, ainsi que son cheval, son seul véritable ami, et se donne lui-même cette épithaphe : « J'ai vécu seul. » Des épisodes d'amour jettent de la variété dans ce roman où le ton de la vaillance domine et qui est d'ailleurs écrit tout entier avec un grand soin.

M. Am. Achard revient franchement aux romans historiques de cape et d'épée, comme l'indique assez le titre d'un roman qui a paru dans les derniers jours de l'année, les Coups d'épée de M. de la Guerche". Ceux qui aiment les aventures vivement menées, les rencontres de toutes sortes, les duels, les batailles, les dangers, les coups d'éclat, d'habileté et de force, trouveront ici de quoi se satisfaire. C'est une véritable invasion de l'imagination dans l'histoire. Et ce qui n'a jamais rien gâté, cette peinture d'une vie et d'un temps qui ne sont plus est enlevée à la pointe de la plume, d'une main exercée et sûre d'ellemême.

Trop heureux ? de M. Francis Wey est une étude ingénieuse et délicate, comme la plupart des conceptions romanesques de l'auteur. Elle est, de plus, très-habilement développée. Un jeune diplomate qui a fait un mariage d'amour s'est enfermé dans un château solitaire avec sa jeune femme et y prolonge outre mesure ce qu'on appelle la lune de miel. Ils sont morts au monde et le monde entier est mort pour eux. Un ami pénètre enfin dans leur solitude et s'aperçoit que leur bonheur n'est qu'une comédie, sous laquelle se joue un drame terrible. La jalousie

1. Hachette et Cie, 2 vol. in-18, compactes.

2. Hachette et Cie , in-16. 266 p. — Voy, aussi chacun de nos volumes précédents.

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