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déjà quelque chose pour un début. Généralement, on ne prélude à des œuvres vraiment personnelles qu'en rappelant involontairement les œuvres des autres. C'est un grand point de se rattacher, même sans en avoir conscience, à de pareils modèles. Nous ne connaissions de l'auteur qu'un essai d'esthétique : A propos d'un cheval, étude sur bas-relief du Parthenon. « Ces causeries athéniennes • indiquent des préoccupations d'artiste qui ne sont jamais inutiles aux littérateurs.

Si l'on veut voir comment les artistes se font hommes de lettres et débutent comme tels, par des romans, il faut prendre celui de Dominique par M. Eug. Fromentin ', dont la Revue des Deux-Mondes a eu également les prémices. L'auteur, peintre distingué, n'avait encore pris la plume, que pour rédiger des notes de voyage, servant de commentaires à ses dessins. Son roman est plutôt, chose étonnante, d'un philosophe que d'un peintre. C'est une étude psychologique intime, approfondie. Ce n'est point le tableau de la passion et de ses luttes, avec les obstacles de l'heure présente, les crises de l'action et les incertitudes du dénoûment. Tout est fini, quand le livre commence; le sacrifice est accompli "accepté; le héros, le martyr d'un amour malheureux, s'est résigné à la vie réelle. Il en porte 8Tec une noble lermeté tous les devoirs. Il s'efforce de procurer aux autres les joies de la famille qui sont, pour lui, empoisonn es par d'amers souvenirs.

En quelques mots, Dominique est marié, et il se donne tout entier à son foyer, comme un honnête homme, partageant son temps entre ceux qu'il doit aimer et les travaux des champs, par lesquels il tâche d'engourdir l'activité de sa pensée. Il a aimé, dès l'enfance, une femme à laquelle il ne devait pas être uni, et cette passion, qui a lentement envahi toute son âme, gronde encore sourdement au fond de sa vie, comme la voix étouffée d'un orage lointain. Un ami, qui a gagné sa confiance, le ramène, par un épanchement sympathique, à des souvenirs qu'il s'efforce de chasser. Si les derniers restes d'une flamme mal éteinte troublent la paix intérieure de son âme, ils ne se trahissent pas au dehors et respectent le bonheur de tous les êtres dont Dominique est devenu le soutien.

1. Hachette et O', in-18, 372 p.

M. Laurent-Pichat dit avec plus encore de raison que de grâce: « Le tableau de Dominique, marié, entouré d'enfants, rendu sage par le devoir, resté brisé par le souvenir, nous représente une ruine qui supporte des plantes grimpantes et entretient des existences sous lesquelles la mort se cache presque en souriant*. »

Parmi les meilleurs romans signés de noms que je rencontre ici pour la première fois je placerai les Sensations d'une morte de Mme la comtesse Marie Montemerli2. C'est, comme le Comte Kostia, une histoire étrange, pleine de mystère, de passion et de terreur. L'action est plus sombre et le cadre tout à fait lugubre. Les événements ne se multiplient pas ou se concentrent dans l'intérêt d'un seul, le retour à la vie d'une femme que toutes les apparences de la mort ont fait mettre dans la tombe. Les sentiments sont plus profonds que variés; les situations sont pathétiques. L'opposition de l'amour dans le mariage et des passions qui peuvent le combattre est fortement tracée, et une haute moralité ressort de la peinture des fautes et des malheurs qui les expient.

La comtesse d'Aramant, voyant que son mari qu'elle adore est détourné d'elle par un autre amour, a voulu se donner la mort; elle a pris un poison qui l'a plongée dans

I. Correspondance littéraire, n* de février 1863.
J. Hachette et C'*, 305 p.

une léthargie profonde. Son inhumation, un peu précipitée, s'est faite au milieu de la plus poignante douleur, puis toute la famille a quitté le château tout plein encore des scènes de deuil. Un frère de la comtesse y revient senl. Savant comme un alchimiste, avide d'enlever à la nature ses secrets, à la mort une proie, il tire du caveau funèbre le corps de sa sœur; il y ranime peu à peu la vie; il rend tour à tour aux membres la force, à l'esprit la raison ; cette dernière tâche est la plus rude. Enfin, après des mois de dévouement et de luttes, son œuvre est achevée, la famille, le mari surtout, sont discrètement préparés à la réunion, et la morte est rendue au monde et au bonheur. Le mari, qui a expié ses infidélités de cœur par une douleur sincère, est digne de la femme que la tombe s'est laissé arracher. Un sérieux talent d'analyse se déploie à l'aise dans cette composition romanesque étrange et lui donne un air d'originalité de bon aloi.

J'aime, en général, que les romans des débutants soient assez courts. Parmi ceux des plumes les plus exercées, les plus longs ne sont pas toujours les meilleurs. Pour le jeune écrivain, des proportions modestes, un cadre facile à remplir, un petit nombre de pages à soigner, une action simple et quelques situations à approfondir; c'est tout ce qu'il faut pour se faire juger, pour donner sa mesure comme penseur comme artiste, comme écrivain. C'est quelquefois une habileté; on est plus sûr de se faire lire; moins on semble demander d'attention, plus on en obtient.

Tel est le premier mérite du Petit-fils cTObermann, de M. René Biémont1, ce n'est pas le seul. J'ai dit plus haut, i propos d'un petit volume de vers avec discours préliminaire, que j'aimais mieux la prose de ce nouveau venu que sa poésie Son roman témoigne particulièrement d'un grand soin. C'est l'histoire d'une passion trop timide pour jouir d'elle-même, assez profonde pour laisser après elle un vide douloureux. Le jeune homme en qui l'auteur fait revivre Obermann est, comme le héros de Senancourt, * malheureux et triste. * c Jamais l'existence ne lui a été bonne, disait ce dernier; il n'a eu que des douleurs, et maintenant il n'a plus rien. Je l'ai vu, je l'ai plaint; je le respectais, il était malheureux et bon. Il n'a pas eu des malheurs éclatants; mais en entrant dans la vie, il s'est trouvé sur une longue trace de dégoûts et d'ennuis ; il y est resté, il y a vécu, il y a vieilli avant l'âge, il s'y est éteint. »

1. Versailles; Beau jeune; pet. in-18, HO p. On peut voir dans 1» Revue nationale (février 1863) un article de M. Eug. Despois sur 0», petit livre, article d'une critique judicieuse et élevée, comme tout ce qui sort de la plume trop peu féconde de l'auteur.

Tel est, exactement, le héros de M. Biémont. Il a aimé sans faire connaître son amour, sans le bien connaître luimême avant que la mort de celle qui aurait pu le partager, ne vînt lui dire : il est trop tard. Alors rien ne le retient plus dans la vie, ni le travail utile, ni l'art, ni la fortune et ses jouissances; il va cacher ses remords, * les remords de l'innocence, » dit l'auteur, de l'impuissance, dirionsnous, au fond d'un couvent. Je reprocherai moins à la donnée du Pelit-fils d'Obermann de n'être pas nouvelle que de ne pas convenir à notre génération. Nous avons mieux à faire aujourd'hui que de couver complaisamment en nous les maladies d'un autre âge. La conscience plus claire des besoins intellectuels et moraux du présent et de l'avenir, fait de l'action un devoir pour tous et pour chacun. Nos pères et nos aînés se livraient à une mélancolie stérile; ils avaient, comme on disait, du vague à l'âme. C'est qu'ils ne savaient pas ce qui leur manquait. Nous le savons trop bien, pour recommencer de sitôt les rêves impuissants i'Obermann ou de René. Les analyses délicates et plus ingénieuses que fortes de M. R. Biémont témoignent d'un talent qui, dès le départ, paraît faire fausse route, mais qui peut revenir à temps sur ses pas.

Je reconnais aussi la trace de beaucoup de soin et de travail dans un roman de très-longue haleine, Blancht de Lausanne, par M. Am. Désandré '. Le sujet, qui ne brille pas par la nouveauté, est l'amour d'un artiste de talent pour une grande dame du monde. L'un et l'autre ouvrent toute leur âme aux joies intimes du sentiment, mais ils s'arrêtent sur la pente qui les conduirait à des fautes. La passion lutte, en chacun d'eux , avec le devoir auquel la victoire reste. Il est vrai que l'artiste meurt de cette victoire et que la femme en garde pour toute sa vie un deuil mélancolique. On respire, d'un bout à l'autre de ce roman, des sentiments honnêtes. L'auteur, en passant du boudoir ou du salon de la grande dame à l'atelier du peintre, ne cherche pas la violence des contrastes. Il fait régner partout une atmosphère pure. Toutes les élégances du monde ne sont qu'un ornement de plus pour la vertu; le travail, le désintéressement, l'enthousiasme du beau, le respect du devoir, forment la couronne de l'artiste aimé et digne de l'être. On ne peut reprocher aux héros de M. Am. Désandré que d'être trop parfaits. La société réelle n'offre point le triomphe si complet de la vertu, et celle-ci trouve rarement dans la piété mondaine une pareille sauvegarde.

A titre de livre honnête et pénétré de sentiments pieux, on peut citer l'Esprit de Famille par le docteur E. Mathieu'. L'auteur qui avait publié des Etudes cliniques sur les maladies des femmes, a voulu faire à l'usage de ses clientes, un cours de clinique morale. Mais celui-ci ne sentira p*s l'amphithéâtre. Le médecin-romancier ne couche pas ses

1. Dentu, in-18 compacte, 544p.

2. Hachette et C", in-18 compacte. 458 p.

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