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talent qui, dès le départ, parait faire fausse route, mais qui peut revenir à temps sur ses pas.

Je reconnais aussi la trace de beaucoup de soin et de travail dans un roman de très-longue haleine, Blanche de Lausanne, par M. Am, Désandré ". Le sujet , qui ne brille pas par la nouveauté, est l'amour d'un artiste de talent pour une grande dame du monde. L'un et l'autre ouvrent toute leur âme aux joies intimes du sentiment, mais ils s'arrêtent sur la pente qui les conduirait à des fautes. La pas. sion lutte, en chacun d'eux, avec le devoir auquel la victoire reste. Il est vrai que l'artiste meurt de cette victoire et que la femme en garde pour toute sa vie un deuil mélancolique. On respire, d'un bout à l'autre de ce roman, des sentiments honnêtes. L'auteur, en passant du boudoir ou du salon de la grande dame à l'atelier du peintre, ne cherche pas la violence des contrastes. Il fait régner partout une atmosphère pure. Toutes les élégances du monde ne sont qu'un ornement de plus pour la vertu; le travail, le désintéressement, l'enthousiasme du beau, le respect du devoir, forment la couronne de l'artiste aimé et digne de l'être. On ne peut reprocher aux héros de M. Am. Désandré que d'être trop parfaits. La société réelle n'offre point le triomphe si complet de la vertu, et celle-ci trouve rarement dans la piété mondaine une pareille sauvegarde.

A titre de livre honnête et pénétré de sentiments pieus, on peut citer l'Esprit de Famille par le docteur E. Mathieu : L'auteur qui avait publié des Études cliniques sur les maladies des femmes, a voulu faire à l'usage de ses clientes, un cours de clinique morale. Mais celui-ci ne sentira pas l'amphithéâtre. Le médecin-romancier ne couche pas ses sujets sur les tables de dissection; il les place plutôt sur un autel, au milieu de nuages roses et bleus, tout parfumés d'encens. « La femme, dit-il en épigraphe, est l'ange du foyer, » C'est un ange dont M. E. Mathieu a eu le soin de couper les ailes. Il ne volera plus ni bien loin ni bien haut, il est ainsi plus facile à garder. Le bon docteur lui fait une jolie cage qui tient à la fois d'un magasin de pharmacie et d'une petite chapelle. Il entreniêle, pour le charmer, les fruits de la morale et les fleurs de la poésie. Où ne va-t-il pas cueillir ces dernières ? Il nous prie de ne point nous scandaliser de ses vers. « Apollon, nous dit-il, est le dieu de la médecine : j'ai pu chagriner parfois mon patron, mais on ne saurait m'accuser d'avoir déserté ses autels. » Chagriner Apollon! Serait-ce en formulant en rimes une « conversation des drogues, la nuit chez un apothicaire ? »

1. Dentu, in-18 compacte, 544 p. 2. Hachette et Cle, in-18 compacte, 458 p.

Bonsoir Opodeldoch ! comment vas-tu mon cher ?
Reconnais-tu ma voix ? c'est moi qui suis l'Éther!

Je suis sûr que le dieu de Delphes, s'il s'occupe encore de nous, sera charmé qu'on n'oublie point qu'il était auss i le dieu d'Epidaure. Le roman du docteur E. Mathieu, avec sa forme épistolaire, coupée de pièces de vers, est, coinme il le dit, tout à fait en dehors des habitudes des hommes de sa profession. Il a à la fois des intentions de haute morale et de belle littérature; aussi a-t-il deux fois droit au succès dans les pensionnats de demoiselles. Est-ce assez d'agréments littéraires pour faire dire que l'Esprit de Famille est de la famille des livres d'esprit ?

Il y a des romans de débutants qui arrivent à une certaine originalité par la couleur locale, nous citerons, de M. Camille Périer : Meryem, scènes de la vie algérienne".

1. Dentu, in-18 compacte , 338 p.

C'est, pour les événements, un roman d'amour dans la vie de garnison, avec les relations ordinaires des officiers au café et chez leur colonel; c'est une suite de promenades, de diners, de bals, de galanteries de soldats. Un tel tableau, assez long et peu nouveau, d'intéresserait guère s'il ne s'associait à celui de la lutte, de la fusion de la vie arabe et de la civilisation européenne dans nos possessions d'Afrique. Cette fusion, violente comme celle du feu et de l'eau, se résume d'une façon remarquable dans le type à double face d'une jeune fille arabe de paissance et élevée à la française. Marie ou Meryem, - ces deux formes du même nom marquent une double nationalité — laisse éclater les éléments contraires que le sang et l'éducation ont déposés en elle, dans des situations attachantes et des scènes d'une vivacité passionnée. Elle est tour à tour l'béroïne d'une idylle charmante et la victime d'une sanglante tragédie où la forme ne manque ni de grâce ni de force.

L'auteur, soutenu sans doute dans Meryem par une donnée originale, ne nous offre au contraire dans Marcel qui complète le volume, qu'une complication, sans nouveauté ni couleur locale, des éléments romanesques les plus ordinaires. C'est une preuve de plus que, même dans le roman, ce genre favori des débuts littéraires, les jeunes gens doivent trouver dans leur sujet même ce quelque chose de nouveau et de personnel qu'ils ne peuvent encore avoir dans le style. Autrement, leurs essais, leurs études n'ont aucune raison de passer de l'ombre de leur portefeuille au grand jour de la publicité.

Je ne trouve pas autant de couleur locale que je l'avais espéré dans le roman de M. Jules Lenglart, intitulé Johanna, scènes de la Révolution polonaise'. Si jamais titre et sujet de roman ont eu de l'à-propos, ce sont ceux-là. La Po

1. Amyot, in-18, 314 p.

logne est plus que jamais à l'ordre du jour, et l'on s'étonne que le roman ne fasse pas davantage concurrence à la brochure, pour exploiter l'intérêt qui s'attache à ce malheureux pays. Johanna mêle les tableaux d'un amour qui finit bien à ceux d'une désolation nationale qui menace de ne jamais finir. On y voit la fidélité des Polonais à leurs souvenirs patriotiques, les efforts impuissants de leurs maîtres pour les étouffer, les châtiments infaillibles qui attendent non-seulement les actes de rébellion, mais toute pensée insoumise. Cependant, comme la nature et la passion maintiennent partout leurs droits, malgré ce qu'il rejaillit des malheurs de la patrie sur les individus, les héros de notre roman polonais trouveront dans l'amour toutes les consolations que des jours si tristes peuvent comporter encore. Sans contenir sur le caractère slave les révélations lumineuses qui jaillissent des livres de M. Tourguenef, Johanna offre des détails intéressants sur l'état actuel de la Pologne russe et ses agitations révolutionnaires.

Recueils de nouvelles. MM. Ch. Dollfus, E. Renaut, Ad. Belot,

E. Richebourg, Beauvois.

Parmi les romans qui précèdent, il s'est glissé quelques volumes de simples nouvelles ; j'en aurais beaucoup d'autres à citer. On a remarqué de M. Ch. Dollfus, la Confession de Madeleine, le Saule et le Docteur Fabricius 1. Le premier de ces trois récits a donné lieu à quelques contestations. Madeleine a fait un mariage d'amour, mais la vie pratique lui montre, dans le héros de ses rêves, un homme ordinaire et qui ne répond pas à l'idéal de son imagina

1. Hetzel, in-18.

tion romanesque. La naissance d'un enfant ne fait pas cesser, entre les époux, une séparation morale que la mort de cet enfant rend bientôt plus profonde, et Madeleine, consultée par une jeune amie, la prémunit contre les mariages d'amour par l'exemple de ses propres déceptions. « Nous ne comprenons pas, dit M. Cherbuliez", l'intention de l'auteur.... Madeleine à force d'exagérer les tendances idéalistes, devient tout à fait ridicule. Son exemple de prouve rien.... un mariage de raison, l'aurait moins satisfaite encore ; les souffrances dont elle se plaint excitent peu de sympathies.... M. Dollfus se fourvoie en attribuant aux illusions de l'amour le résultat d'une éducation mal dirigée. » Voilà bien de la théorie pour un petit tableau. Les récits qui complètent le volume, sont de simples drames qui émeuvent sans mettre en humeur de discuter.

On n'est pas tenté de se lancer dans les dissertations, à propos du petit volume de nouvelles que M. Em. Renaut intitule Histoire de quatre fous et d'un sage?. Si j'en juge par la première, Un Divorce, l'auteur a les qualités du genre, la simplicité, la grâce, la moralité sans prétention, la raillerie légère. La folie humaine est un thème inépuisable, et notre prétendue sagesse p'en est le plus souvent qu’une variation. C'est ce dernier paradoxe que M. Em. Renaut prend pour fond de ses broderies, et celles-ci font honneur à sa plume, si la pensée générale fait un peu murmurer la raison.

Le volume de M. Ad. Belot, simplement intitulé : Trois nouvelles, toute question de mérite littéraire à part, doit surtout ê re mentionné pour les essais dramatiques qu'il rappelle trop ou qu'il ne rappelle pas assez, comme on

1. Revue critique des livres nouveaux, p. 284. 2. Hachette et Cie, in-16. 3. Hachette et Cie, in-16, 266 p.

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