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connaitre à nos lecteurs, l'année dernière", dans toute la vigueur de sa radieuse jeunesse, n'a rien perdu, pendant six mois entiers, de sa nouveauté. Il tenait triomphalement la scène quatre fois par semaine; il l'aurait tenue avec le même succès tous les jours, tant il exerçait de fascination sur le public. Le jour même de la clôture théâtrale, dans ces premiers jours de la Semaine-Sainte, où les théâtres sont un peu délaissés, le Fils de Giboyer faisait encore salle comble. Il s'est éternisé sur la scène jusqu'aux derniers jours de juin. La ville et la cour l'ont vu; la province a voulu le voir à son tour, qu plutôt la province qui l'a vu chez elle, a voulu le revoir à Paris. On se souvient que la fameuse comédie satirique a fait son tour de France, au milieu d'une agitation universelle, accueillie ici par des orages, là par des triomphes. Soit que l'interprétation de l'auvre de M. Emile Augier fût insuffisante partout ailleurs qu'à Paris, soit que le public des départements eût besoin d'être initié aux traits d'esprit, de courage ou de malice dont la pièce étincelait, le Fils de Giboyer n'a produit tout son effet sur ses amis ou sur ses ennemis qu'au théâtre de la rue Richelieu. La plupart de ceux qui l'avaient vu jouer ailleurs ou qui s'étaient bornés à le lire déclaraient naïvement ne pas comprendre pourquoi il s'était fait tant de bruit autour de cette pièce. L'interprétation supérieure d'artistes qui donnent à chaque idée sa portée, à chaque mot son relief, leur a fait comprendre, l'influence de l'atmosphère intellectuelle de Paris aidant, ce que l'oeuvre de M. Emile Augier devait exciter de sympathies et de colères.

Comme intermèdes de ce succès plus que centenaire, deux petites pièces en un acte, qui ne sont pas faites pour prétendre à des destinées aussi brillantes ni aussi agitées, ont été vues avec plaisir.et ne méritent pas d'être passées sous silence. L'une d'elles, en simple prose, est la Loge d'Opéra, de M. Jules Lecomte (12 juin)'. C'est la mise en scènes et en dialogues d'une de ces nouvelles comme le chroniqueur du Monde illustré, l'un des maîtres de la causerie périodique, s'entend à les raconter. C'est !'histoire d'une veuve jeune, riche, spirituelle, charmante enfin, qui se voit mise en demeure par une tante de faire un choix entre les nombreux prétendants à sa main, à son cour, à sa fortune. Sa rencontre avec le plus âgé d'entre eux, dans une loge de l'Opéra, doit marquer sa préférence le soir même. Ne voulant pas encore abdiquer sa liberté, elle prend le parti de rester chez elle. Elle s'y ennuie bientôt, quand un visiteur, qui est aussi un de ses prétendants importuns, vient lui offrir une loge pour la représentation. Elle consent à l'y accompagner, et le congédie pour achever sa toilette.

1. Voy. t. V de l'Année litttéraire, p. 168-179.

Aussitôt nouvelle visite, mais qu'une femme peut recevoir en déshabillé, ou même en s'habillant. C'est celle d'un malheureux artiste aveugle, pour lequel la jeune femme a une affectueuse pitié. Tandis qu'elle se livre en toute confiance, devant ce témoin qui n'en est pas un, à l'élaboration mystérieuse destinée à rehausser ses charmes, elle se laisse entraîner par la causerie à l'expression de sentiments assez tendres pour son pauvre ami. Celui-ci s'élance tout à coup vers elle et l'enveloppe d'un regard de bonheur et d'amour. Il n'était plus aveugle, un savant allemand lui avait rendu la vue. La belle veuve ne lui refusera pas de jouir des trésors de beauté et de tendresse que, grâce à son ancienne cécité, elle lui a laissé entrevoir. C'est lui qui la conduira ce soir à l'Opéra, et plus tard à lrautel. De la grâce, de l'esprit, de la sensibilité, un peu

1. Acteurs principaux: Henri Dorsay, MM. Bressant; Anatole, Coquelin; — Célestine, Mmes Rosa Didier; Mme de Liria, Madeleine Brohan

d'afféterie et de recherche, voilà les qualités que l'on demande au proverbe dramatique et les défauts sans lesquels peut-être ce genre plairait moins.

La seconde nouveauté du Théâtre-Français est en vers; mais, malgré l'emploi du rhythme noble, la petite pièce intitulée : Trop curieux de M. Ed. Gondinet (25 juin)', n'appartient pas à un genre sérieux ou élevé. C'est une comédie amusante, bouffonne même, et qui, suivant plusieurs critiques, aurait dû être renvoyée au théâtre du PalaisRoyal. Je ne suis pas de cet avis. Le théâtre de la rue Richelieu est la maison de Molière, sans doute; mais Molière a écrit maintes et maintes farces, dont le grand roi n'a pas dédaigné de lui commander quelques-unes et auxquelles applaudirent franchement les heureux spectateurs de l'Avare, des Femmes savantes et du Misanthrope. Si Boileau, dans un accès de pruderie, reprochait à l'auteur de ce dernier chef-d'ouvre « le sac où Scapin l'enveloppe, o il riait de bon cœur à quelques autres bouffonneries du grand homme,

Le petit acte de M. Gondinet a de la verve et de la gaieté; le vers est vif et pittoresque. Le principal défaut du héros de ces plaisanteries est d'être un peu trop connu. Cet Anglais, riche, maniaque, ennu yé, ennuyeux,qui, après avoir fait de toute sa vie un spectacle ridicule, trouve le moyen de se donner ridiculement en spectacle par sa mort, est un type plus grotesque que nouveau; mais ces folies, cette roideur, cette morgue, appellent encore à bon droit le rire. La comédie peut toujours considérer comme de son domaine, dans les nations comme chez les individus, tous les travers dont elle ne les corrige pas.

Ces deux petites pièces sont, jusqu'à l’hiver, les seules nouveautés qui se produisent au Théâtre-Français au milieu d'une suite d'intéressantes reprises auxquelles nous donnerons tout à l'heure un juste souvenir. La saison des grandes productions nouvelles est enfin inaugurée par une comédie-drame de M. Vacquerie, Jean Baudry (19 octobre)', dont le succès contraste heureusement avec les chutes sur d'autres scènes des pièces romantiques Tragaldabas et les Funérailles de l'honneur. L'accueil fait à l'auteur, dès la première représentation, par un public évidemment favorable était mérité, à beaucoup d'égards, par l'œuvre ellemême. On y pouvait applaudir justement des situations intéressantes, quelquefois fortes, dénouées ou rompues d'une manière neuve, des sentiments gracieux et touchants, des idées ingénieuses, des mots heureux. Avec un peu plus de sévérité, on y aurait trouvé å blåmer des pensées parfois recherchées, du cliquetis dans les mots, des sentiments faux ou volontairement faussés, des entrées et des sorties malheureuses, des scènes heurtées, choquantes, à la suite des scènes les plus naturelles et d'une vraie beaaté. Le premier acte qui engage péniblement l'action, se rachete par des détails d'un sentiment exquis; le second et le troisième surtout, sont plus fortement noués; le quatrième, malgré quelques belles situations, faiblit beaucoup, mais il se relève heureusement par une belle scène finale, où le dénoûment, attendu depuis trop longtemps, se présente sous des formes saisissantes et originales.

1. Acteurs principaux : lord Blount, MM. Leroux; Léon Rodat, Got; John, Coquelin; - Clarisse, Mmes E. Riquier; Stella, Royer. 1. Acteurs principaux : Jean Baudry, MM. Regnier; Olivier, Delaunay; Bruel, Barrė; Barentin, E. Provost; Gagneux, Coquelin ;Andrée, Mmes Favart; Mme Gerrais, Jouassain,

Les mérites et les défauts de Jean Baudry ne proviennent pas d'une parenté plus ou moins lointaine du sujet avec celui des Misérables; ils m'ont paru tenir aux qualités mêmes de l'auteur et aux défaillances presque inévitables de son talent plutôt qu'aux principes d'une école habituée à gåter des beautés réelles par des faiblesses on

des exagérations de parti pris. Malgré quelques sacrifices à des traditions de secte ou de famille, c'est une cuvre et un homme que nous avions à apprécier, et non un système à discuter et à combattre. Nous aimous mieux cela, et nous nous empressons de justifier par l'analyse de la pièce nos critiques et nos éloges.

Jean Baudry est un riche commerçant du Havre qui a arrêté, dans la foule, une quinzaine d'années auparavant, un enfant en haillons et flétri déjà par le vice autant que par la misère, au moment où il s'exerçait au vol, aux dépens de ses poches. Au lieu de le livrer à la justice qui, grâce à l'influence corruptrice des prisons, aurait fait du voleur naissant un bandit consommé, il le recueille chez lui, l'élève avec soin, lui fait faire ses études, puis suivre les cours de médecine. Le jeune Olivier se distingue dans cette carrière libérale et promet d'y prendre une grande position. Mais à l'heure où ces espérances de fortune sont encore incertaines et d'une réalisation éloignée, il se laisse éprendre d'une ardente passion pour la fille d'un riche négociant du Havre, ami de son père adoptif. Cet amour est sans espoir, quoiqu'il semble partagé: la fortune d'Andrée met une distance trop grande entre elle et son jeune soupirant. Sur ces entrefaites, le père d'Andrée est atteint par des crises conimerciales qui le ruinent. Son ami, le père adoptif d'Olivier, veut au moins l'arracher à la faillite au prix d'une partie de sa fortune. Ses offres géDéreuses sont repoussées, et, pour les faire accepter, il demande la main de la jeune fille; le père ne pourra pas refuser plus longtemps d'être sauvé par son gendre. Andrée, touchée du dévouement et de l'affection de Baudry, accepte sa main.

Quand Olivier apprend le noble sacrifice qu'elle fait d'elle-même et de sa jeunesse, il éclate en violences et en menaces. Il s'efforce pourtant de se soumettre à sa destinée. Mais l'impétuosité de ses sentiments l'emporte et il

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