Images de page
PDF
ePub

celle qu'il aime le mieux est celle-là même qu'il avait chargée des intérêts d'un autre amour. Le voilà aussi tremblant devant son alliée qui, se sentant aimée, le paye de retour. On s'arrache, non sans peine, et on se fait de réciproques aveux; la jeune fille que le timide jeune homme croyait aimer d'abord sera donnée à son rival qui, au fond, lui plaît davantage, et tout le monde sera heureux.

Le Train de minuit nous mène plus lestement encore à un dénoûment aussi favorable. Deux jeunes époux débutent, dans le mariage, par la lune rousse. Il y a entre eui une cause de froideur qui a été connue avant l'heure de leur union, mais lorsqu'il était trop tard pour reculer. Dans le château où ils cachent leur chagrin et leurs bouderies, ils reçoivent la visite d'un autre jeune couple qui en est à toutes les douceurs de la lune de miel. Pour ne pas effaroucher le bonheur de leurs amis par le spectacle de leur dissentiment, ils feindront de s'aimer. Mais ce ne sera qu'une comédie, et elle sera courte; la visite des heureux époux ne doit durer qu'une soirée, l'espace de temps qui sépare deux trains de chemin de fer. Mais les visiteurs ont deviné la situation douloureuse de leurs amis; et on manque deux trains de suite, notamment celui de minuit, et l'on ne part que lorsque le ménage troublé dans sa source même est réconcilié. La paix ne coût, pas beaucoup à l'une des parties belligérantes, au mari, qui, en jouant la comédie de l'amour, s'était pris à aimer tout de bon. La femme pardonne et consent à se laisser aimer. La toile tombe sur le bonheur de deux chambres nuptiales. La donnée du Train de minuit, sans être très-importante, est assez neuve ou du moins habilement rajeunie; elle est développée avec esprit, sentiment et gaieté au milieu de situations coniques. Il y a un type accessoire, très-caractérisé, celui du joueur d'ém checs, ce vieux garçon qui a horreur des amours des

jeunes gens, qui fuit le spectacle des ménages heureux et en rencontre trois pour un sans s'y attendre. A chaque brouille, vraie ou feinte, dont il est témoin, il s'écrie : « Voilà comme je comprends le mariage! » La partie d'échecs troublée par les préoccupations du mari qui devient attentif pour sa femme, est d'un effet de scène à la fois comique et intéressant. Ce sont de ces détails qui indiquent, chez les auteurs, une certaine puissance d'invention et l'habitude d'en tirer parti.

La saison d'été, d'ordinaire si stérile au théâtre, a amené pour le Gymnase une grande pièce qu'il n'abandonnera qu'après le succès centenaire des meilleures saisons : c'est le Démon du jeu, comédie en cinq actes, de MM. Théodore Barrière et Crisafulli (16 juillet)'. Ce sont les auteurs et l'affiche qui disent : comédie; mais c'est drame qu'il faut lire ou plutôt comédie-drame, puisque tous les ressorts et éléments pathétiques mis en jeu, trompant subitement toutes les vraisemblances, n'aboutissent pas à un tragique dénoûment. Le sujet du Démon du jeu ne se recommandait pas aux auteurs par sa nouveauté; le titre seul rappelle deux auvres d'un caractère bien différent; le Joueur de Regnard, un des chefs-d'oeuvre de cet auteur comique qui, après Molière, ne fut ni médiocre ni médiocrement gai, et Trente ans ou la vie d'un joueur, de Victor Ducange qui, l'un des premiers dans ce siècle, chercha à faire sortir les leçons de morale de l'énergie excessive des peintures. Mais les testaments sont encore des sujets de comédie plus souvent exploités que la passion du jeu, et cependant, après tant de pièces à testament, après le Légataire universel du même Regaard, nous avons vu les jeunes et téméraires auteurs du Testament de César Girodot trouver

1. Acteurs principaux: Raoul, MM. Lafontaine; Godelet, Lesueur; D'Argelès, Landrol; le prince, Dieudonné; - Amélie, Mmes Victoria: Miss Crockett, Mélanie; Mme Delaunay, Fromentin.

un des succès récents du meilleur aloi dans une veine qui semblait à jamais épuisée. Tant il est vrai que l'originalité du sujet choisi est moins importaute que celle de la mise en cuvre.

Il n'est point de thème si ancien qui ne puisse être rajeuni, en s'adaptant aux meurs et aux idées modernes. C'est ce que se sont dit sans doute MM. Barrière et Crisafulli, en ramenant une fois de plus la passion du jeu sur la scène. Dans la collaboration d'où est sortie cette grande variation nouvelle sur des airs connus, j'imagine que M. Crisafulli a apporté toute la verve fougueuse d'un débutant qui ne doute de rien et ne regarde pas s'il dépouille le passé, convaincu qu'il le remplace. M. Théod. Barrière y aura mis toute cette habileté d'exécution qu'il a acquise en peignant la société contemporaine dans les vices et les misères qui lui sont propres. De là il est résulté une euvre qui, pour être moins nouvelle, au fond, que les Faui Bonshommes, n'en est pas moins l'image particulière des meurs de nos jours, et à ce titre encore, le Démon du jeu, à part sa valeur comme composition dramatique, mérite notre attention.

Le meilleur moyen de juger de la différence des générations, à un siècle ou deux de distance, est peut-être de les considérer dans les mêmes passions. Les grandes lois du cæur humain ne changent pas, on les retrouve sous les manifestations les plus contraires. A en juger par les peintures que nous présentent nos moralistes du théâtre, quelles révolutions se sont accomplies dans ce fonds immuable de notre nature morale ! Combien nous ressemblons peu à nos pères ! Combien notre satire est loin de leur raillerie ! Leurs poëtes peignaient leurs passions, leurs vices, d'une touche légère, trop légère, peut-être. Ils chantaient, ils chansonnaient toutes les folies, le vin, l'amour, le jeu. Nous ne les peignons plus que sous les couleurs les plus sombres. Qu'on se rappelle les Ivresses, représentées, l'année dernière, à la même époque, sur le même théâtre. Nous remplaçons l'ivresse du vin par celle de l'absinthe, et nous conduisons celle-ci à la folie, à l'abrutissement. Nos pères riaient des infidélités, des légèretés du cour; ils mettaient l'adultère en comédie. Nous n'en faisons plus que des drames. Quant à la passion du jeu qui nous occupe, qu'on revoie ce qu'elle était au théâtre, du temps de Regnard : une source inépuisable d'effets comiques qui éclairent sans cesse la vérité, sans jamais forcer le relief. Là où nos pères riaient, nous voulons trembler; à la raillerie qui effleure, à l'épigramme qui venge le bon sens, nous avons substitué les foudres du réquisitoire, les anathèmes du sermon. Pour notre théâtre, le castigat ridendo n'a plus de sens. Cette transformation de nos habitudes dramatiques est, il faut l'ajouter, l'effet et le signe d'une transformation des mœurs elles-mêmes. Est-elle bonne, est-elle mauvaise? Ce n'est pas ici le lieu de le dire. Je me borne à le constater.

Les joueurs de MM. Th. Barrière et Crisafulli ont subi tous cette métamorphose, aussi sont-ils bien de leur temps, ainsi que la peinture dramatique qui nous les représente. Ils ont le délire, le vertige, la fureur du jeu; ils en ont « le démon » attaché à leurs flancs, comme la tragique Phèdre celui de l'amour coupable. La principale victime de cette véritable possession est le jeune Raoul de Villefranche. C'est une bonne et noble nature; il est aimant, et il place bien son amour. Il a une fiancée adorable, qui promet d'être une adorable épouse. Fils tendre et dévoué, il idolâtre sa mère. Mais la passion du jeu s'associe à ses meilleurs sentiments; elle les domine tous saps en étouffer aucun, et ne lui laisse, pour prix d'amères jouissances, que la honte et le remords. La révélation de ses habitudes de joueur fait rompre son mariage; mais il intimide, par une menace de suicide, sa païve fiancée qui consent à se laisser enlever de la maison pater

nelle. Le mariage a lieu; le père de la jeune fille, qui n'a pu l'empêcher, a conçu contre le jeune ménage une grande colère qui s'apaise enfin devant la douleur affectueuse de son enfant. Mais le jour même où le vieillard vient lui pardonner et la recevoir dans ses bras, il s'aperçoit que l'affreux joueur a vendu ou mis en gage les diamants de sa jeune ferome, héritage sacré de famille, et les a remplacés par du strass. Son indignation éclate avec une juste riolence, et la séparation entre le père et les enfants est plus profonde que jamais.

Le malheureux vieillard promène partout sa douleur: frappé dans ce qu'il aime, sans lien désormais dans le présent ni dans l'avenir, il veut ou plutôt il s'efforce de vouloir se ruiner pour se distraire, et il vient, avec un an. cien capitaine, son ami, dans une ville de jeux et de plaisirs. C'est peut-être encore la secrète pensée de revoir son enfant qui l'attire à Wiessbaden. Raoul et ses amis s'y sont donné rendez-vous. Il y a amené sa jeune femme. Il y joue avec fureur et perd avec constance. Tout à coup, il est appelé auprès de sa mère malade. Il vole vers elle; mais chemin faisant, le démon du jeu le détourne et l'arrête à Baden, à Hombourg, où il perd, perd toujours. Hors de lui, il revient à Wiessbaden pour tenter une chance suprême, avant de courir auprès de sa mère. Au moment où il agite d'une main fiévreuse les billets de banque qu'une bonne veine lui a enfin prodigués, il apprend que sa mère est morte..., morte sans recevoir ses adieur. Ce coup de foudre est la réponse aux élans de sensibilité stérile, auxquels il se livrait encore, selon la poétique du drame moderne, entre les accès frénétiques de la passion.

Le démon du jeu reprend sur lui son empire. Outre la pente de l'habitude, Raoul a contre lui la fatale influence d'un associé, d'un ambitieux, qui est l'incarnation de son mauvais génie. C'est un grec, une sorte d'escroc du beau monde, qui finit par lui suggérer la tricherie, le vol. La

« PrécédentContinuer »