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Vaudeville : Un Homme de rien ; les Diables noirs, etc. Reprises

du Mariage d'Olympe, des Ressources de Quinola, etc.

Le Vaudeville est celui des quatre théâtres particulièrement littéraires le plus souvent atteint par ce souffle de stérilité auquel ont échappé les autres scènes. Un certain nombre de vaudevilles ou de petites comédies y paraissent et disparaissent sans faire de bruit, et deux reprises importantes comblent l'intervalle entre les deux seules pièces nouvelles qui méritent d'arrêter notre attention. Ces deux pièces sont Un Homme de rien, de M. Aylic Langlé (25 avril), et les fameux Diables noirs de M. Victorien Sardou (28 novembre).

Un Homme de rien est une comédie historique en quatre actes. L'élément comique y côtoie le drame, et l'intrigue se déroule au milieu des peintures d'une époque et d'une nation. Le sujet est l'élévation aux honneurs et au pouvoir de Richard Brinsley Sheridan, qui prédestiné, en quelque sorte, par son éducation à une existence d'aventurier, devint successivement auteur dramatique, orateur et homme d'Etat. La comédie de M. Aylic Langlé le montre tour à tour au dernier degré de l'abaissement et au comble de la grandeur. Sorti des écoles, avec toutes les sortes d'instruction qu'on peut donner au fils aîné d'un pair d’Angleterre, il est sans ressources, près de mourir de faim à : la porte de la tribune des courses, théâtre des plus ruineuses folies. Il ne peut sauver sa vie qu'en l'exposant, et il ne s'en fait pas faute. Il gagne quarante livres en servant

1. Acteurs principaux : Golden, MM, Parade; Richard, Febvre; Paddy, Saint-Germain ; le Marquis, Delannoy: lord Spencer, Nerlann; Dumbar , Munier; -- Suzannah, Mmes Pierson; lady Deborah, Lambquin.

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de cible à lord Dumbar, le commodore qui, pour prouver son adresse au pistolet, lui casse une pipe dans la bouche. Son sang-froid et son audace lui valent l'amitié du commodore et celle d'un vieil émigré français, qui tenait le pari contre lui. Un succès brillant dans un steeple-chase où il s'improvise jockey, le met encore plus en vue; une grande dame, la duchesse de Cardowel, s'éprend de lui, et lord Spencer, son rival auprès d'elle, le poursuit d'une inimitié acharnée. Outre ses amis, une bonne fée, un ange veille sur ses orageuses destinées; c'est miss Suzannah, jeune orpheline recueillie par la charité d'une lady puritaine, et qui, Irlandaise comme Sheridan, lui montre un but élevé et excite ses efforts pour y atteindre.

Sheridan n'y arrive qu'au prix de luttes douloureuses. L'amour exigeant de la grande dame, la rivalité de Spencer, les chances terribles de duels inévitables, l'incertitude de la faveur de la cour, les dangers de la popularité, les séductions de la grandeur, les démêlés et les transactions de l'intérêt et de la conscience, un prix honteux réclamé par des alliés pour un concours nécessaire, toutes les épreuves l'attendent, et il les traverse toutes sans laisser en chemin un lambeau de son honneur. Tous les nuages amoncelés sur sa tête se dissipent; toutes les intrigues ourdies contre lui se déjouent; toutes les man@uvres de ses ennemis tournent en sa faveur; les dangers qu'il brave par honneur, les sacrifices qu'il accepte par devoir concourent à sa prospérité. Jamais on n'a eu plus complétement le spectacle d'une légitime ambition satisfaite et du mérite triomphant.

La marche si droite, si ferme de Sheridan dans la voie de l'honneur, cette belle tenue d'un caractère irréprochable, ce progrès ininterrompu vers la gloire et la puissance marquent tout le plan d'Un Homme de rien d'une invraisemblance idéale qui en fait le charme, pour les uns, et, pour les autres, la faiblesse. Quand même l'histoire ne

serait pas là pour démentir par les souvenirs du Sheridan réel cette perfection exagérée d'un Sheridan de fantaisie, on se lasse de voir même un héros de roman franchir si impunément tous les escarpements et toutes les fondrières de semblables chemins, et l'on s'intéresse moins aux épreuves de ces élus d'une providence de théâtre qui saura si bien les en faire sortir. Ces épreuves, d'ailleurs, ne manquent ni de variété ni de force. L'auteur semble avoir craint le reproche de pauvreté d'invention et il a multiplié à plaisir les ressorts, les effets de théâtre, les tableaux, les situations dramatiques. Quelques scènes sont bien touchées, notamment celles qui mettent en relief les anciennes meurs électorales des bourgs pourris de l'Angleterre et les intrigues de l'intérêt particulier cachées sous le voile du zèle pour l'intérêt public. Mais il y a trop d'efforts pour faire valoir un même homme et remplir un seul drame, et la puissance d'un écrivain se mesure moins sur la multitude des moyens que sur l'art de les mettre en cuvre.

Les Diables noirs de M. Sardou ont fait beaucoup de bruit avant de voir le jour; ils n'en ont pas moins fait à leur première apparition sur le théâtre. Interdite d'abord par la censure, la pièce dut subir des modifications qui portèrent surtout, dit-on, sur le dénoûment. Nous savons que, pour la censure, c'est dans le dénoûment que réside particulièrement la moralité. Echappée de ses ciseaux, la comédie de M. Sardou, mutilée plutôt qu'épurée, effaroucha encore la pudeur ou le goût de la critique, et se vit condamnée avec une rare unanimité. Les sévérités de toute la presse contre les Diables noirs n'ont pas été entièrement ratifiées par le public, grâce peut-être à des coupures faites à la suite de quelques orageuses représentations. Elles n'en sont pas moins acquises à la chronique, pour ne pas dire à l'histoire littéraire,

Voici donc quelques-uns des jugements de la première heure : « Jamais drame plus dangereux n'a affronté le public, disait, dans la Presse, M. Paul de Saint-Victor. Il a tout contre lui, la convenance, la vraisemblance, une intrigue chimérique, des caractères outrés, des passions qui tiennent du délire. Son principal personnage est antipathique de la tête aux pieds : il fait un métier plus honteux que la honte. » – « La pièce est immorale, dit M. Ulbach dans le Temps, en raison même des précautions de fausse moralité qu'on a prises.... Elle n'eût pas eu deux représentations sans l'admirable collaboration de Berton et de Mlie Fargueil. » - Le critique de la Patrie, M. E. Fournier, est plus explicite : « Je ne crois pas qu'on ait jamais poussé plus loin que dans ces quatre actes l'horreur de l'idéal et le goût de l'odieux, le mépris de l'art et l'amour du mécanisme, le dédain du public et la confiance en soi-même, née de « cette intrépidité de bonne a opinion » qui fait qu'après deux ou trois succès, on se croit tout permis, même les plus outrecuidantes maladresses et les plus audacieuses dégligences. » — M. Fiorentino, dans la France, traite aussi les Diables noirs comme a un drame à outrance essentiellement mauvais, indigne d'être fait par un auteur déjà en renom, indigne d'être montré au public. » Dans ce concert universel de condamnations et d'anathèmes un seul critique d'autorité, M. Sarcey, de l'Opinion nationale, qui avait placé jadis l'auteur de Nos Intimes un peu trop haut, s'efforce de plaider, en faveur des Diables noirs, ce qu'on appelle les circonstances atténuantes.

Les revues font écho à la critique du journal quotidien. M. A. Claveau, dans la Revue contemporaine, fait ainsi le procès à ce « drame épouvantable. » Il montre par une longue analyse que a toute la partie épisodique est une fantasmagorie souvent manquée et quelquefois incompréhensible. L'on ne vit jamais accessoires plus inutiles. » Pour lui, deux ou trois scènes furieuses qui ont conquis à la pièce une apparence de succès, sont toute la pièce; le reste est le cadre, cadre fatal au tableau. Puis il résume son jugement sur tout le drame : « Il est tour à tour enpuyeux, infernal et lugubre; ennuyeux dans les scènes de comédie, violent et criard (c'est ce que j'appelle infernal) dans les scènes de passion, lugubre au dénoûment. » Quant aux coupures et suppressions qui paraissent avoir porté surtout sur les scènes accessoires servant de cadre aux scènes de violence, il en résulte, suivant le même critique, que ces dernières se succèdent sans lien ni raison et que le drame fait l'effet « d'un serpent de feu s'agitant dans le vide. »

Nous comprenons toutes ces colères, sans les épouser tout à fait. Les Diables noirs, où tous les genres se mêlent, se heurtent et hurlent ensemble, sont un véritable défi à la critique. Il n'est pas étonnant qu'elle l'ait vivement relevé. M. Sardou ne tient aucun compte des règles établies; il se joue à la fois des traditions et des printipes. On lui reproche l'invraisemblance, l'inconvenance, la violence des effets et des contrastes; mais tout cela, de sa part, est système et parti pris. Il veut secouer le public de sa torpeur; il veut l'amuser et l'effrayer tour à tour; il veut le faire rire et pleurer, et il lui sert à la fois, dans un même cadre les charges les plus ébouriffantes de la comédie bouffonne et les sombres horreurs du mélodrame. Il sait d'ailleurs, il sait trop peut-être, qu'il possède assez de verve et d'impétuosité d'esprit pour entrai. ner à sa suite le spectateur par ces chemins si divers, sans qu'il ait le temps de se reconnaître; il espère qu'au milieu de tant de heurts et de cahots, une secousse remettra de l'autre et que le voyageur, ainsi ballotté, arrivera, sans se plaindre des émotions, au terme de ce voyage fantasmagorique. Evidemment il y a, dans ces procédés, un grand dédain de l'art ordinaire, et les critiques, qui de

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