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CRITIQUE ET HISTOIRE LITTÉRAIRE.
MÉLANGES.

Les volumes de mélanges. Critique contemporaine.
M. Edm. Scherer.

La mode des recueils de mélanges, d'essais, d'études, d'articles de revues ou de journaux, ne paraît pas en voie de passer. On peut en dire, en général, du bien et du mal, et je me suis exposé, p*ur ma part, à me voir reprocher tour à tour mon indulgence et ma sévérité pour ces sortes de publications. Voici que l'auteur d'un de ces recueils nous fournit des armes à la fois pour et contre notre habitude de ne rien laisser perdre de nos miettes littéraires. Les fragments qu'il nous donne sont bons, mais il sent lui-même qu'il vaudrait mieux travailler à quelque œuvre d'ensemble, et il le dit ingénument au public. Je lis en effet dans Y Avant-propos des Études critiques sur la littérature contemporaine par M. Edmond Scherer*:

Que n'a-t-on pas dit pour ou contre l'usage de réunir en volumes des essais écrils au jour le jour, des morceaux de critique surtout, qui ont souvent pour sujet des recueils de critiques, et qui, devenant un livre, vont être critiqués à leur tour; si bien que la littérature, à force de passer d'un alambic dans un autre, risque de se voir réduite à un insipide résidu?

I. Michel Lévy frères, in-18, Xii-372j>.

Il semble, puisque je réunis mes articles, que je me sois formé une conviction à cet égard : il n'en est rien Ces innombrables volumes qui se composent d'idées sur des idées, et de réflexions sur des réflexions, sont peut-être destinés à ramener la littérature, par quelque vigoureuse réaction, à des œuvres plus mûres, plus solides, de plus longue baleine. Qu'à cela ne tienne : je serais charmé d'avoir contribué, pour quelque chose, à ce résultat; il se trouvera ainsi que j'aurai servi la cause des lettres, tout en paraissant la compromettre.

Jusqu'où va la sincérité de cette confession ironique par laquelle l'auteur s'accuse et s'absout tout ensemble? An fond, il n'est ni très-afûigé ni très-fier de prendre ainsi part à une faiblesse littéraire qui touche à sa fin, s'il est vrai que l'excès d'un mal en appelle le remède. M. Edmond Scherer appartient à cette famille de bons esprits de notre époque, qui voient très-clairement les principes dans leur vérité philosophique, mais qui n'ont pas une grande confiance dans leur application aux choses du temps et de 1» vie. Il n'en attend pas le triomphe par l'effort de l'actioc individuelle, mais par un mouvement général de transformation commun à toutes les choses, à l'homme, à U nature, et qui sait? peut-être à Dieu môme. Morale, science, religion, tout est, pour lui, l'objet d'un vaste devenir qui laisse peu de consistance aux affirmations du présent: « Faut-il le dire? je crois médiocrement aux vérités toutes faites; tout dans la nature est mouvement, transition; l'homme et l'humanité n'existent qu'à la condition de mourir et de revivre sans cesse. L'univers n'est que le flux éternel des choses, et il en est du beau, du vrai, du bien comme du reste. Ils ne sont pas, ils se font ; iis sont moins le but vers lequel tend l'humanité que la résultante mobile des efforts de tous les hommes et de tous les siècles. » M. Scherer prévoit que ses vues sur « le caractère essentiellement relatif de la vérité » seront taxées de pyrrhonisme, mais il en dégage une croyance très-ferme, celle en la liberté, qui devenant la condition essentielle de Dos transformations progressives, revêt un caractère inviolable et sacré. Cette foi dans la liberté, dont je ne me chargerais pas de concilier l'efficacité avec la théorie précédente, fera l'unité et le lien des Études critiques sur la littérature contemporaine.

La variété viendra naturellement du hasard des sujets. Il s'agit d'Alexis de Tocqueville, à propos de la publication posthume de ses Œuvres inédites et correspondance; de George Eliot, à propos d'un roman anglais encore peu connu de nous; de M. Michelet, à propos de la Mer; du Parthénon et de la Grèce antique, à propos du cheval des Causeries athéniennes de M. Victor Cherbuliez; de RoyerCollard, de M. Guizot, de Chateaubriand, de M. Thiers, de Lacordaire, de M. D. Nisard, de Mme Swetchine, de M. Ampère, de M. Prévost-Paradol, d'Alexandre Vinet, de M. John Stuart Mill, de M. Sainte-Beuve, à propos de publications nouvelles ou posthumes de ces différents écrivains ou de certaines circonstances du moment. Au milieu de ces sujets déjà si divers se glissent encore une étude sur l'antiquité chrétienne et les Pères de l'Eglise, un fragment sur l'exposition de Londres et un autre sur les études classiques. On comprend qu'il soit plus facile à un journaliste, comme le remarque M. Edmond Scherer, de décomposer de semblables livres, que d'en démontrer l'unité dans une préface.

L'auteur des Etudes critiques sur la littérature contemporaine est surtout un penseur, ce qui n'empêche pas, à notre époque du moins, d'être un habile écrivain. Les questions religieuses, morales, sociales, vont bien à son esprit et à son talent. Jl remue les idées avec puissance; il joue même avec elles, avec une facilité qui n'est pas sans grâce. Chez lui la forme a de la plénitude à la fois et de la souplesse. On sent l'influence des fortes études dogmatiques de philosophie religieuse dans sa phrase ample et nourrie; puis les transformations intellectuelles et les frottements avec «ne société tolérante jusqu'au scepticisme, ont fléchi la raideur de la pensée et effacé les aspérités du style. M. Scherer me fait l'effet du protestant Vinet tournant au Sainte-Beuve.

Comme ce dernier en critique littéraire, comme M. Renan dans l'exégèse religieuse, comme M. Prévost-Paradol en politique, M. Scherer aime et pratique l'ironie. Il nous dira lui-même quelle satisfaction il y trouve, en noos montrant comment M. Prévost-Paradol aime à s'en servir:

Mais il est une arme qui va surtout à la main de M. PrévostParadol : c'est l'ironie. L'ironie est la protestation de l'esprit qui croit au droit et qui se sent domine par la force. L'ironie est l'expression de la conscience opprimée par l'immoralité da succès, mais qui se relève et le défie. Je ne sais cependant si le mot d'ironie n'est pas ici trop fort. Celle de l'écrivain dont nous parlons est plutôt une plaisanterie à la fois indignée et résignée, trop fière pour être amère, trop dédaigneuse poar reconnaître au mal et au mensonge aucune supériorité, même momentanée. On n'a pas poussé plus loin que notre écrivais l'art de la plaisanterie élégante et acérée, qui blesse en se jouant, qui ne laisse à la victime aucun moyen de se plaindrt sans s'avouer coupable, qui, empruntant au bonheur des comparaisons je ne sais quelle évidence de raison, satisfait tout ensemble l'esprit et la conscience.

Si l'on veut avoir une idée du travail de transformation, quelques-uns diraient des ravages que l'esprit de critique peut opérer dans une intelligence élevée, il faut lire l'étude de M. Scherer sur M. Sainte-Beuve. Voilà un homme à qui les évolutions intellectuelles ont été familières. Il en i expié quelques-unes par une impopularité passagère aujourd'hui remplacée par une admiration presque universelle. M. Scherer représente fidèlement les changements successifs du penseur et de l'écrivain; il montre les incertitudes et les contradictions de la pensée, les écarts du goût et les tâtonnements du style; il ne dissimule au,cune des difficultes contre les idées qui doivent être les plus chères à un aucien théologien. Lorsque les objections sont empreintes de trop d'incrédulité pour ne pas exciter une velléité de protestation, il se borne à dire : « Je ne discute pas, je raconte. » Quant aux diverses phases par lesquelles a passé la forme littéraire du talent de M. Sainte-Beuve, voici un échantillon de l'habileté avec laquelle M. Scherer les caractérise.

Aujourd'hui M. Sainte-Beuve a un style; dans ses poésies, dans son roman, dans ses anciens Portraits, dans les premiers volumes de Port-Royal, il a plutôt une manière. Le style et la manière sont également individuels; mais l'individualité du style consiste dans les qualités, celle de la manière dans les défauts. Une manière se compose de procédés répétés et devenus visibles, d'affectations de recherches. Si le style est l'homme, la manière c'est le tic. Tout style, sans doute, porte en soi une manière, il y tend, il y tombe; mais cette manière consiste précisément dans les côtés faibles du style, dans ses parties les moins franches et les moins fortes.

Quel dommage que l'auteur des Études critiques sur la littérature contemporaine ait abordé si tard la critique littéraire! Quelle place il aurait prise parmi les meilleurs juges des hommes et des ouvrages de ce temps, s'il ne s'était pas attardé pendant une vingtaine d'années dans les études abstraites de controverse religieuse et de théologie! Qui sait pourtant? sa supériorité d'aujourd'hui, dans des études que le plus grand nombre aborde sans une préparation suffisante, ne lui vient-elle pas au contraire de sa forte éducation? Quand un théologien, un philosophe, un savant descend de ses hautes régions si sereines dans le tourbillon de notre activité littéraire, pour peu qu'il ait de goût naturel, il nous étonne par la justesse et l'autorité de ses jugements. Faut-il regretter qu'il ait tourné un peu tard ses puissantes.facultés d'appréciation vers ces petits objets? ou ne faudrait-il pas plutôt lui souhaiter de

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