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mieux justifiée que les Miettes de l'histoire. Ce volume de fragments, de miettes, est distribué aussi savamment qu'un drame en cinq actes et vingt tableaux; au lieu de chapitres, il a un prologue, des actes et un épilogue. Le prologue se compose de deux nouvelles ou légendes que rien ne forçait de détacher du reste. « L'acte premier » a pour titre général : le Champ de bataille, et a l'acte deuxième » le Lieu d'asile. Les anecdotes et épisodes dont l'un et · l'autre se composent sont numérotées sous le nom de a scènes. » L'épilogue, ou trois ans à Jersey, n'est pas uno conclusion, comme on pourrait le croire, de tout ce qui précède, c'est une suite d'incidents personnels et d'impressions de séjour. Au fond, le livre lui-même, - que M. Cuvillier-Fleury conseille à l'auteur d'appeler Histoire anecdotique de l'ile de Jersey, lorsqu'il aura cessé de sacrifier le bon sens à la recherche de l'originalité, -n'est autre chose qu'une suite d'études et de fantaisies sur cette ile si voisine de la France et déjà si anglaise, où les proscrits de nos dernières révolutions ont trouvé un asile hospitalier.

Si les Mielles de l'histoire ne heurtaient le goût et le bon sens par ces prétentions de grande æuvre d'art et ces fastueuses étiquettes, elles ne laisseraient pas que de faire plaisir par un certain nombre de récits agréablement menés, par des observations piquantes sur une civilisation, qui, à nos portes et sous nos yeux, diffère tant de la nôtre. Le passé de Jersey nous intéresse. Il est utile de voir comment la France a perdu ces iles qui étaient destinées par la nature à former son avant-garde et comment un gouvernement rival a su les retenir moins par la force que par l'attrait des institutions libres. Les anecdotes empruntées aux siècles précédents peignent d'une façon vive des hommes et des choses qui ne sont plus ; les incidents du séjour de M. Vacquerie à Jersey, au milieu d'une colonie d'expatriés français, nous révèlent la vie anglaise avec des détails pittoresques et amusants. Les habitants dont il

fait le portrait ne sont pas flattés, et l'on sent à plus d'un coup de pinceau une rancune satisfaite. Les femmes surtout sont dessinées en caricatures, et comme si la prose ne suffisait pas pour les rendre grotesques, la poésie vient en aide pour compléter la satire. Malheureusement la poésie n'est pas bonne, et malgré l'imitation de formes et de rhythmes familiers à l'auteur des Orientales, il est dilficile de trouver des vers plus médiocres que ceux-ci :

On n'en voit pas une qui vaille,

Que l'on travaille.
Que peut inspirer à des gens

Intelligents
Une île, qui pour auditoire

Et pour victoire
Vous propose un manche à balai

Mal habillé?

Bientôt à force d'être ensemble

On leur ressemble.
On se dit que si ça durait

On leur plairait.

Voilà les Jersiaises bien humiliées ! Elles ont failli amener l'auteur, par la force de l'ennui, à goûter les vers de Racine que, dans ses beaux jours de désinvolture romantique, il traitait agréablement de « bûche. »

J'allais, grave, digne, grotesque,

M'en voulant presque
D'avoir nommé Racine un pieu.

O ciell pour peu
Que l'on m'eût fait ces destinées

Trois cents années,
J'aurais fini par supporter

Un cheur d'Esther.

Lą rime n'est pas riche, surtout pour le romantisme qui

a toujours plus tenu à la richesse de la rime qu'à la justesse de l'idée. M. Vacquerie est meilleur peintre en prose ; mais il est, comme M. Victor Hugo, peintre exubérant, il aime à fixer le rien sur la toile, à le rehausser des plus vives couleurs, à l'encadrer somptueusement, à déployer à propos d'un insecte ou d'un petit animal domestique tous les plus grands sentiments de l'humanité et les mots les plus ropflants d'une philanthropie prétentieuse. Ajoutez à ces tableaux forcés une mise en scène perpétuelle de l'auteur. Il faut voir la peinture de ses chiens, de son chat, et sur- . tout l'histoire, la longue et lamentable histoire de la prise d'une souris. C'est tout un drame. Le spectacle d'un chat jouant avec la souris, spectacle dont la légèreté humaine s'est amusée à tort peut-être dans tous les temps, devient quelque chose de plus affreux qu'une exécution capitale, et il inspire à l'auteur autant d'horreur que les tortures savantes de l'ancienne place de Grève. Ce n'est pas trop de mettre Dieu lui-même en cause! Voici le dénoûment et l'épilogue de cette tragédie :

.... Les cris de la souris s'affaiblirent, puis cessèrent, et, envoyée presque au plafond, elle retomba inerte. Elle était morte. Grise la considéra une minute, sembla dire : déjà! la poussa dédaigneusement dans un coin et alla se laver dans un rayon de soleil.

J'avais assisté à toute cette torture avec horreur, mais sans intervenir, désespéramment joyeux d'avoir à reprocher à la nature cette agonie abominable, me disant : cela regarde Dieu, il a fait ces choses-là, ce n'est pas à moi de les défaire. Qu'il s'en tire comme il pourra! Depuis je m'en suis voulu d'avoir permis cette atrocité, et, toutes les souris que j'ai vues au pouvoir d'un chat quelconque, je les ai délivrées. Mais qu'est-ce donc que les souris ont pu faire aux chats dans leurs existences antérieures !

Ces puérilités ambitieuses sont choquantes même dans les cuvres les plus considérables du maître; elles deviennent insupportables dans les bluettes d'un disciple. Le tort

de M. Vacquerie est précisément d'être un disciple et, à ce titre, de s'attacher à la manière, aux procédés, aux artifices, de les exagérer quand il les emploie à propos, et de les employer hors de propos. Les effets de style qu'il multiplie seraient meilleurs en eux-mêmes qu'ils déplairaient encore chez lui, comme étant de secoude main et comme révélant une imitation de parti pris. Pour avoir sa valeur comme écrivain et recueillir plus de suffrages, il faut qu'il s'efforce de rester lui-même, au lieu de se faire le reflet d'une autre personnalité, si grande qu'elle soit. M. Vacquerie vient de recevoir cette leçon au théâtre, sous la forme agréable du succès. Après les échecs de ses drames romantiques, son Jean Baudry, que nous n'avons pas été les derniers à applaudir', a d'autant mieux réussi qu'il s'éloignait davantage des conventions d'école et des rémi. niscences d'un autre âge.

Erreurs ou supercheries bibliographiques. Eurre prétendue du

prince Albert, et prétendues révélations iné lites sur Voltaire et Mme Du Châtelet.

M. Sainte-Beuve, avec la spirituelle impertinence qu'il met quelquefois au service des idées justes, faisait remarquer un jour, à propos des OEuvres de Mme Swetchine , que la critique des journaux a, comme la mode, ses grands engouements d'un jour ou d'une saison; il s'amusait à nous montrer ses confrères sautant tour à tour, les uns un peu plus tôt, les autres un peu plus tard, mais sautant tous, comme sur un mot d'ordre, pour le roi, pour le lion du moment, pour le livre, objet d'un heureux caprice. Il y a, tous les ans, de ces publications dont un journal doit parler

1. Voyez ci-dessus, Thédtres, S 2, p. 152-158.

dans sa partie littéraire, sous peine de passer auprès de ses lecteurs pour n'être point au courant de son siècle. Il n'est pas interdit à un critique, en possession du feuilleton ou de la variété littéraire, de trancher par la satire sur d'unanimes éloges, de jeter une note discordante dans l'harmonie générale; mais enfin, il faut qu'il donne sa note; il ne lui est pas permis de manquer au concert.

Ce concert s'est produit vers le milieu de cette année, dans les journaux et dans les revues, à l'occasion d'un livre qui nous est venu de l'Angleterre, recommandé par un douloureux souvenir et un patronage auguste. 'Il a pour titre : Méditations sur la mort et sur l'éternité, publiées avec la permission de Sa Majesté la reine Victoria. C'était un monument de piété et de philosophie intimes, laissé par le prince Albert, et qui n'était destiné à aucune publicité. Celle qu'il reçut par les soins de la reine lui valut toute sortes d'hommages. Les Anglais y trouvèrent une nouvelle source de regrets affectueux pour le mari de leur souveraine; les protestants y virent une preuve des consolations intimes que leur foi religieuse tient en réserve; les libres penseurs eux-mêmes en prirent texte pour montrer jusque sur les marches du trône ou sur le trône lui-même les gages du progrès moderne. Voici en quels termes, par exemple, un critique de l'Opinion nationale s'exprimait sur ce livre qui « n'eût pas pu être pensé, disait-il, il y a seulement deux siècles. »

Il n'y a guère en Europe de prince temporel, ou même spirituel, qui puisse penser les pages de ce beau livre; je ne connais aucun docteur, aucun philosophe d'Université capable de l'écrire. Aucun nom plus auguste ne pouvait d'ailleurs mieux préparer la voie à ce faisceau de vérités fécondes, que celui de cette glorieuse patronne, revêtu de la triple dignité de femme, de reine et de pontife.

Plus ou moins fidèlement interprété, le livre des Méditations sur la mort et l'éternité a donc fait le tour des jour

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