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ter le mérite littéraire en ramenant le texte à sa pureté primitive.

Ces qualités diverses et exquises, nous n'avons pas besoin de les admettre sur la foi d'un pieux éditeur ou d'un panégyriste ami; la publication consacrée à Boissonade par M. Colincamp nous en fournit les plus abondantes preuves. Le second titre, Critique littéraire sous le premier Empire, nous marque à la fois la nature des écrits réunis dans ces deux beaux volumes et la date de leur composition. C'est un choix des articles de littérature et de critique que le savant helléniste, encore jeune et déjà renommé, donnait régulièrement de 1802 à 1813 au Journal des Débats, devenu, à partir de 1805, le Journal de l'Empire. Quelqnçsuns ont paru dans le Magasin encyclopédique et dans le Mercure de France. C'est donc un de ces recueils de morceaui détachés qui, sans être destinés à former un livre, ne manquent pas cependant d'unité, quand l'auteur, inspiré par le goût, guidé par le savoir, trouve en lui-même des principes fixes d'appréciation et n'obéit pas aux influences mobiles des considérations personnelles et des circonstances. La variété des sujets traités répond à la variété des connaissances de Boissonade, et l'éditeur a eu le bon esprit de diviser tout l'ouvrage suivant l'ordre des matières, tout en subdivisant chaque partie par l'ordre chronologique. Li rédaction littéraire du Journal de l'Empire, confiée à cette plume savante, traitait tour à tour, et selon l'occasion, de» livres nouveaux, de critique grecque, de critique latine, de curiosités de philologie ancienne, de critique étrangère, de critique française, et c'est sous ces cinq chefs, susceptibles chacun de se diviser en groupes secondaires, que viennent se ranger les morceaux reproduits par les amis de Boissonade et dignes en effet d'être conservés.

Si au lieu de considérer, dans ces sortes d'archives de la Critique littéraire sous le premier Empire, la manière dont le savant et consciencieux collaborateur d'un journal politique tient le sceptre littéraire qui lui est remis, on se préoccupe de la valeur et de l'importance des œuvres ou des auteurs auxquels Boissonade était chargé de rendre la justice, on sera étonné du petit nombre de noms restés célèbres et d'œuvres durables qui s'offrirent à la critique pendant ces douze années de restauration monarchique et de splendeur militaire. On dirait que les grands mouvements qui jettent la France sur toute l'Europe, et qui bientôt feront refluer l'Europe tout entière sur elle, n'ont communiqué aucun ébranlement à la pensée et n'ont trouvé dans la littérature aucun écho.

Les trois plus grands noms d'écrivains que compte l'époque, les seuls qui aient eu une assez forte personnalité pour survivre aux alternatives de faveur et de haine qu'ils eicitaient, n'avaient rien de commun avec des idées à l'ordre du jour, et représentaient des inspirations prises en dehors des événements, si ce n'est même des efforts pour rebrousser violemment le cours suivi par leur génération: ces trois noms sont ceux de Chateaubriand, de Mme de Staël etdeJ.deMaistre. Un seul, le premier, figure dans les deux volumes de critique de Boissonade, et encore ce n'est qu'en passant et d'une façon tout accidentelle que l'auteur du Génie du christianisme, de René, des Martyrs, de VItinéraire, est appelé devant la juridiction littéraire du Journal de L'Empire. 11 rentre dans les études sur les langues et les littératures étrangères. Le roman d'Alala avait été traduit en grec moderne, et c'est à ce propos que Boissonade introduit l'auteur, comparant la traduction'à l'original, faisant ressortir, dans celui-ci, des beautés méconnues et justifiant des hardiesses de style mal comprises.

On regrette cet^e façon détournée, presque subreptice, de parler d'un homme qui tenait tant de place, dont l?s plus brillants ouvrages datent précisément de 1802 et des années suivantes et que Boissonade connaissait mieux que personne; car sa correspondance avec Beuchot nous le montre corrigeant les épreuves des Martyrs, de 17lwk<raire, puis de l'édition stéréotypée du Génie du christianisme. Et il ne se borne pas à des corrections typographiques; il juge, il critique le texte; il discute les idées et les images, et propose des amendements que l'auteur s'empresse d'accueillir. Il écrivit en renvoyant une dernière épreuve : « Tous les passages que je m'étais permis de critiquer, ont été corrigés. M. de Chateaubriand n'a jamais poussé si loin la facilité. En vérité, je suis bien charmé qu'il se soit décidé à ces changements : ses ennemis auraient pu étrangement abuser des armes qu'il leur donnait contre lui'. » Et Chateaubriand lui-même qui avait profité une première fois des corrections de Boissonade, sans lui faire la politesse de l'en remercier, n'écrivait plus rien qu'il ne lui fît soumettre. Seulement, en auteur grand seigneur trop dédaigneux pour se commettre avec de simples gens de lettres, il ne se donnait pas la peine de demander lui-même de pareils services et laissait son éditeur envoyer ses épreuves à Boissonade, sans aucune forme d'explication. Boissonade, qui avait le sentiment de sa dignité, se fâcha et refusa son office à moins qu'on ne le lui demandât: « De M. de Chateaubriand, écrit-il à Beuchot, à propos de l'Itinéraire, il me faut une lettre, et je vous prie de le lui dire. 11 ne me suffit pas que ce superbe écrivain me fasse demander un service : il faut qu'il le demande luimême. Il a oublié de me remercir de la peine que je me suis donnée pour ses Martyrs; je ne me soucie pas de l'accoutumer avec moi à ces façons cavalières'. » Chateaubriand s'exécuta de bonne grâce, écrivit à Boissonade une lettre fort honnête, et Boissonade reprit son ingrate mais utile besogne. Chateaubriand lui rendit bientôt publiquement justice : « M. Boissonade s'est condamné, pour m'obliger, à la chose la plus ennuyeuse et la plus pénible qu'il y ait

I. Tome II, p. 502. — 2. Tome I,"p. Lxtu.

au monde; il a revu les épreuves des Martyrs et de 17<t>icraire. J'ai cédé à toutes ses observations dictées par le goût le plus délicat, par la critique la plus éclairée et la plus saine. Si j'ai admiré sa rare complaisance, il a pu connaître ma docilité. «

Evidemment, personne ne pouvait être plus compétent que Boissonade pour juger les principales œuvres de Chateaubriand, objet d'engouements irréfléchis ou de condamnations par ordre. L'auteur du Génie du christianisme avait pris place, en politique, parmi les mécontents, et une plume souveraine donnait dans le Moniteur l'exemple d'une sévérité haineuse dont Boissonade n'était pas homme à se faire l'écho. Quelles que soient les raisons qui aient empêché le critique du Journal de l'Empire de les soumettre à une discussion impartiale, c'est là une des lacunes les plus fâcheuses des pages recueillies parM.-Colincamp, et du tableau général que ces pages, dans la pensée de l'éditeur, devaient servir à retracer. Songez ensuite au silence rigoureux que garde Boisonade sur Mme de Staël, qui, après avoir publié Corinne en 1807 et, en 1810, l'Allemagne, aussitôt anéantie qu'imprimée, se vit internée à Coppet, et dont la disgrâce et l'exil devenaient coatagieux pour quiconque osait lui témoigner un peu d'intérêt; songez encore au silence non moins absolu mais plus explicable sur M autre exilé de génie, alors moins célèbre, le comte Joseph de Maistre, dont les premiers essais philosophiques et politiques ne pouvaient que faire pressentir les étranges hardiesses d'idées rétrogrades et la puissante originalité du style, et vous trouverez que le cadre de la Critique sous k premier Empire vous laisse une idée exagérée de la stérilité de la littérature impériale, en ne s'ouvrant pas aux titres de gloire des adversaires ou des ennemis, qui se trouvent, par une sorte de fatalité, offrir les plus sérieux. Dans les limites où la force des choses et la tyrannie des circonstances ont renfermé sa critique, Boissonade déploie des qualités que l'on voudrait bien retrouver à une époque plus féconde, chez les juges d'œuvres littéraires plus importantes. Il peut lui être interdit de traiter certains sujets et de toucher à certains noms; mais tous les noms et les sujets qu'il aborde, il en parle avec une liberté de jugement et une modération de langage également remarquables. On sent qu'il a bien étudié la cause avant de prononcer la sentence, et chacun de ses arrêts est justifié. 11 ne loue pas, il ne blâme pas d'autorité; il donne des raisons, des témoignages, des preuves; il analyse, il cite, il commente, il amène son lecteur lui-même à ses propres conclusions.

Combien nous sommes loin, avec un tel juge, des différentes sortes de critique en vogue aujourd'hui parmi nous! Ici c'est une critique tranchante et cavalière, qui imposa ses arrêts, qui développe fastueusement des opinions improvisées sur le sujet ou sur le titre d'un livre, au lieu de rapporter les opinions de l'auteur qu'il s'agit de juger: là c'est une critique toute bavarde, qui prend dans le livre du jour un thème, un prétexte à d'interminables causeries, et qui ne se soucie pas plus de nous enseigner ce qu'il faut penser du sujet en question que de rapporter ce que l'auteur en a pensé lui-même; ailleurs la critique n'est qu'un: occasion de montrer un talent d'écrire de convention e! d'éblouir le lecteur par des effets de style qu'on appelle de la ciselure littéraire; trop souvent encore le compte rend,. d'un livre n'est qu'un acte de complaisance ou la satisfaction d'une rancune, et l'on ne voit guère quelle peut être !i part de la vérité et de la justice au milieu de ces coups d'encensoir et de ces coups d'épingle ou de poignard.

Boissonade s'est tenu à distance de tous ces écueils. L-: livre qu'il doit juger est son point de départ, son centre et son but ; s'il s'en éloigne un peu, c'est pour mieux le voir, et il y revient toujours. Sans se plaire dans les généralisations, il n'évite pas les rapprochements : il n'est pas étrac

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