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vaux ingrats, c'est qu'il ne demande jamais à son sujet que ce qu'il contient et peut donner. C'est la marque d'une rare justesse d'esprit que de ne pas surfaire son auteur et de ne pas élever la moindre trouvaille au rang d'une grande découverte. Boissonade ne recueillait tant de fragments que pour remettre chacun à sa place, et c'est ainsi que rien, à ses yeux, n'était perdu, suivant ce précepte de saint Jean, qu'il avait pris pour épigraphe de ses six volumes d’Anecdota, véritable trésor, en petite monnaie, de la plus patiente érudition : « Euvæyáyete zde TEPLOGEÚGavra xháopata, Evz uń TL ÁTÓAntal. »

L'emploi mesuré, discret de ces moindres morceaux, dont la recherche et l'interprétation ont coûté souvent tant de peine, est l'effet d'un goût exquis dont tous les travaux de Boissonade témoignent. M. Colincamp a bien fait d'associer, sous le nom de ce savant moderne, les deux mots d'atticisme et d'érudition qu'il eût été si difficile de réunir À propos de ces savants philologues et commentateurs des siècles passés, appelés justement « les gladiateurs de la république des lettres. » La vie entière et les travaux de l'éminent helléniste sont là pour le prouver, et la disserlation ingénieuse sur l'union trop rare de deux choses excellentes trouve immédiatement dans la Notice historique, écrite par M. Naudet, et dans les notes qui la justifient, une pleine confirmation. Boissonade s'y montre d'un bout i l'autre comme un type accompli de l'homme de lettres. Profondément versé dans une étude spéciale, il a l'esprit guvert à toutes les études qui étendent notre horizon : shilologue éminent, il a, dans une bonne mesure, le jens philosophique et sait lire derrière l'histoire des pots celle des idées; helléniste, il connaît et pratique les ittératures modernes et les langues vivantes, et peut comparer entre elles, malgré les barrières de la géographie et de l'histoire, toutes les cuvres remarquables de l'esprit humain; érudit et artiste à la fois, il sait gou

ter le mérite littéraire en ramenant le texte à sa pureté primitive.

Ces qualités diverses et exquises, nous n'avons pas besoin de les admettre sur la foi d'un pieux éditeur ou d'un panegyriste ami; la publication consacrée à Boissonade par M. Colincamp nous en fournit les plus abondantes preuves. Le second titre, Critique littéraire sous le premier Empire, nous marque à la fois la nature des écrits réunis dans ces deux beaux volumes et la date de leur composition. C'est un choix des articles de littérature et de critique que le savant helléniste, encore jeune et déjà renommé, donnait régulièrement de 1802 à 1813 au Journal des Débats, devenu, à partir de 1805, le Journal de l'Empire. Quelques. uns ont paru dans le Magasin encyclopédique et dans le Mercure de France. C'est donc un de ces recueils de morceaus détachés qui, sans être destinés à former un livre, ne manquent pas cependant d'unité, quand l'auteur, inspiré par le gout, guidé par le savoir, trouve en lui-même des principes fixes d'appréciation et n'obéit pas aux influences mobiles des considérations personnelles et des circonstances. La variété des sujets traités répond à la variété des connaissances de Boissonade, et l'éditeur a eu le bon esprit de diviser tout l'ouvrage suivant l'ordre des matières, tout en subdivisant chaque partie par l'ordre chronologique. La rédaction littéraire du Journal de l'Empire, confiée à cette plume savante, traitait tour à tour, et selon l'occasion, des livres nouveaux, de critique grecque, de critique latine, de curiosités de pbilologie ancienne, de critique étrangère, de critique française, et c'est sous ces cinq chefs, susceptibles chacun de se diviser en groupes secondaires, que viennent se ranger les morceaux reproduits par les amis de Boissonade et dignes en effet d'être conservés.

Si au lieu de considérer, dans ces sortes d'archives de la Critique littéraire sous le premier Empire, la manière dont le savant et consciencieux collaborateur d'un journal

politique tient le sceptre littéraire qui lui est remis, on se préoccupe de la valeur et de l'importance des euvres ou des auteurs auxquels Boissonade était chargé de rendre la justice, on sera étonné du petit nombre de noms restés célèbres et d'oeuvres durables qui s'offrirent à la critique pendant ces douze années de restauration monarchique et de splendeur militaire. On dirait que les grands mouvements qui jettent la France sur toute l'Europe, et qui bientôt feront refluer l'Europe tout entière sur elle, n'ont communiqué aucun ébranlement à la pensée et n'ont trouvé dans la littérature aucun écho.

Les trois plus grands noms d'écrivains que compte l'époque, les seuls qui aient eu une assez forte personnalité pour survivre aux alternatives de faveur et de haine qu'ils excitaient, n'avaient rien de commun avec des idées à l'ordre du jour, et représentaient des inspirations prises en dehors des événements, si ce n'est même des efforts pour rebrousser violemment le cours suivi par leur génération : ces trois noms sont ceux de Chateaubriand, de Mme de Staël et de J. de Maistre. Un seul, le premier, figure dans les deux volumes de critique de Boissonade, et encore ce n'est qu'en passant et d'une façon tout accidentelle que l'auteur du Génie du christianisme, de René, des Martyrs, de lItinéraire, est appelé devant la juridiction littéraire du Journal de l'Empire. Il rentre dans les études sur les langues et les littératures étrangères. Le roman d'Atala avait été traduit en grec moderne, et c'est à ce propos que Boissonade introduit l'auteur, comparant la traduction à l'original, faisant ressortir, dans celui-ci, des beautés méconnues et justiñant des hardiesses de style mal comprises.

On regrette cette façon détournée, presque subreptice, de parler d'un homme qai tenait tant de place, dont les plus brillants ouvrages datent précisément de 1802 et des années suivantes et que Boissonade connaissait mieux que personne; car sa correspondance avec Beuchot nous le

montre corrigeant les épreuves des Martyrs, de l'Itinéraire, puis de l'édition stéréotypée du Génie du christianisme. Et il ne se borne pas à des corrections typographiques; il juge, il critique le texte; il discute les idées et les images, et propose des amendements que l'auteur s'empresse d'accueillir. Il écrivit en renvoyant une dernière épreuve : « Tous les passages que je m'étais permis de critiquer, ont été corrigés. M. de Chateaubriand n'ajamais poussé si loin la facilité. En vérité, je suis bien charmé qu'il se soit décidé à ces changements : ses ennemis auraient pu étrangement abuser des armes qu'il leur donnait contre lui'. » Et Chateaubriand lui-même qui avait profité une première fois des corrections de Boissonade, sans lui faire la politesse de l'en remercier, n'écrivait plus rien qu'il ne lui fit soumettre. Seulement, en auteur grand seigneur trop dédaigneux pour se commettre avec de simples gens de lettres, il ne se donnait pas la peine de demander lui-même de pareils services et laissait son éditeur envoyer ses épreuves à Boissonade, sans aucune forme d'explication. Boissonade, qui avait le sentiment de sa dignité, se facha et refusa son office à moins qu'on ne le lui demandát: « De M. de Chateaubriand, écrit-il à Beuchot, à propos de l'Itinéraire, il me faut une lettre, et je vous prie de le lui dire. Il ne me suffit pas que ce superbe écrivain me fasse demander un service : il faut qu'il le demande luimême. Il a oublié de me remercir de la peine que je me suis donnée pour ses Martyrs; je ne me soucie pas de l'accoutumer avec moi à ces façons cavalières'. Chateaubriand s'exécuta de bonne grâce, écrivit à Boissonade une lettre fort honnête, et Boissonade reprit son ingrate mais utile besogne. Chateaubriand lui rendit bientôt publiquement justice : « M. Boissonade s'est condamné, pour m'obliger, à la chose la plus ennuyeuse et la plus pénible qu'il y ait

1. Tome II, p. 502. – 2. Tome I, p. LXVII.

au monde; il a revu les épreuves des Martyrs et de l'Itinéraire. J'ai cédé à toutes ses observations dictées par le goût le plus délicat, par la critique la plus éclairée et la plus saine. Si j'ai admiré sa rare complaisance, il a pu concaître ma docilité. »

Evidemment, personne ne pouvait être plus compétent que Boissonade pour juger les principales œuvres de Chateaubriand, objet d'engouements irréfléchis ou de condamnations par ordre. L'auteur du Génie du christianisme avait pris place, en politique, parmi les mécontents, et une plume souveraine donnait dans le Moniteur l'exemple d'une sévérité haineuse dont Boissonade n'était pas homme à se faire l'écho. Quelles que soient les raisons qui aient empêché le critique du Journal de l'Empire de les soumettre à une discussion impartiale, c'est là une des lacunes les plus fâcheuses des pages recueillies par M. Colincamp, et du tableau général que ces pages, dans la pensée de l'éditeur, devaient servir à retracer. Songez ensuite au silence rigoureux que garde Boisonade sur Mme de Staël, qui, après avoir publié Corinne en 1807 et, en 1810, l'Allemagne, aussitôt anéantie qu'imprimée, se vit internée à Coppet, et dont la disgrâce et l'exil devenaient contagieux pour quiconque osait lui témoigner un peu d'intérêt; songez encore au silence non moins absolu mais plus explicable sur un autre exilé de génie, alors moins célèbre, le comte Joseph de Maistre, dont les premiers essais philosophiques et politiques ne pouvaient que faire pressentir les étranges hardiesses d'idées rétrogrades et la puissante originalité do style, et vous trouverez que le cadre de la Critique sous le premier Empire vous laisse une idée exagérée de la stérilité de la littérature impériale, en ne s'ouvrant pas aux titres de gloire des adversaires ou des ennemis, qui se trouvent, par une sorte de fatalité, offrir les plus sérieux.

Dans les limites où la force des choses et la tyrannie des circonstances ont renfermé sa critique, Boissonade déploie

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