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ger à la littérature comparée; il a des principes assurés, mais il n'en fait pas étalage, on ne s'en aperçoit qu'à la fermeté de son jugement. Il se défend du laisser-aller de U causerie, mais il ne s'interdit pas l'anccdotelittéraireet biographique qui montre l'homme à côté du poëte, et fait mieux comprendre l'un par l'autre. Il n'a point de sévérités violentes, ni de molles complaisances. Il sait pourtant frapper fort, sans cesser de frapper juste, et louer avec bon • heur sans courtiser. Il a rarement de la malice, mais assez pourtant, pour montrer que, s'il est d'ordinaire bienveillant, ce n'est pas par inaptitude à manier l'épigramme. Enfin, quand on voit mettre au service de la critique cett'j honnêteté du caractère et cette justesse de l'esprit, ce goût uni à la science, cette autorité sans pédantisme, cette élégance simple et vraie, sans recherche, cette conscience sans lourdeur, on regrette que ces qualités de juge n'aient pas trouvé à s'exercer sur des sujets plus grands dans une littérature plus vivante et plus libre; mais ces qualités n'en sont pas moins estimables et l'homme qui les a possédées moins digne de sympathie.

L'homme, d'ailleurs, ne valait pas moins que le savant dans Boissonade. Jamais personne ne fut plus sincère avec soi-même, ce qui est un grand point pour l'être avec les autres. Si, comme écrivain, il pensait « que tant qu'une idée peut être mieux rendue, elle ne l'est pas assez, » comme philosophe pratique, il estimait que notre vie n'est jamais assez bien réglée ou remplie, tant qu'elle peut l'être davantage. Il exerçait une telle surveillance sur ses actes et sur ses sentiments, qu'il tenait registre fidèle des uns et des autres. Rien de plus curieux et quelquefois de plus touchant que ces Èphémérides écrites par Boissonade sur les petits événements de sa vie.

Par une sorte de pudeur familière aux âmes les plus délicates, il a détruit la plupart des cahiers remplis au jour le jour de ses impressions personnelles. C'est une perte fâcheuse; nous eussions trouvé là un rare spectacle, celui d'un homme vivant sous l'œil de sa conscience, se regardant vivre et se jugeant avec une franchise qu'il ne faut pas attendre des faiseurs de confessions et d'autographies. Un cahier seulement a été conservé, avec quelques feuillets épars, bien propres à nous faire déplorer la destruction du reste. Voyez quelle naïveté, quelle candeur respire dans certains fragments!

k septembre 1839. — J'ai quelques fleurs dont l'étude m'embarrasse. Je suis allé faire au Jardin des Plantes une promenade botanique. Les étiquettes et les questions aux botanistes en tablier bleu y sont d'un grand secours. — Le soir, j'ai parcouru Vossius et Boucbaud sur le rhythme. La dissertation de Bouchaud est à peu près inconnue et mérite d'être lue.

21 septembre.— A l'Institut, il s'est élevé entre N. et R. Rochette une discussion assez aigre. J'y ai pris part avec pen d'aménité aussi.... — J'ai lu deux nouvelles de Florian et environ cent cinquante vers des Choéphores, dans l'édition de Veadelheyl. J'ai lu aussi Caquet bon bec, poëme assez g»i mais faible....

25 septembre. — Encore beaucoup de jardinage. Je le pratique en véritable ouvrier, et non comme quelques bourgeois qui disent avoir bien jardiné quand ils out arrosé une allée oc épluché leurs rosiers. Pour moi, je laboure quatre heures de suite, j'arrose tout le jardin avec de grands arrosoirs, je roule la brouette, j'épierre, je sème, je repique. — J'ai continué l'Homme de qualité et Y Iliade de Pappas.

28 septembre. — J'ai achevé les Mémoires d'un hommt it qualité. J'y ai trouvé cette maxime que je pratique depuis longtemps comme une règle de conduite: « 11 n'est point d'un homme sage de paraître aux yeux du monde, quand il est devenu la proie de la vieillesse; on lui fait grâce si on le supporte, i A vrai dire, je crois que, dans le fond de cette sagesse, il y a beaucoup d'amour-propre; nos vertus ne sont presqu* toujours que des vices déguisés.

31 mars 1852. —Aujourd'hui, j'ai été plus content de m» leçon. M. Artaud m'a fait compliment sur ma traduction du Chœur d'Antigone. Mais je n'improvisais pas: je ne pourrais pas, sans préparation, traduire d'une façon tolérable la poésie lyrique d'un chœur de Sophocle, où la hardiesse bizarre des métaphores, la brièveté, l'obscurité de la pensée livrent à notre langue un combat perpétuel.

Il faut savoir gré à M. Colincamp d'avoir reproduit ces fragments d'Éphémérides, dont je regrette de ne pouvoir transcrire ici davantage. Que de simplicité, de modestie naturelle! Et comme on voit bien que cela n'a pas été écrit pour le public, mais pour la satisfaction d'une conscience timorée et exigeante envers elle-même I

Quelquefois Boissonade rapporte naïvement des éloges qu'il a reçus, comme à cette séance d'une commission des médailles, qui nous ramène naturellement au recueil de M. Colincamp et le place sous les meilleurs auspices:

Nous avons été assemblés (MM. Naudet, Guigniaut, Lenormant et lui) de trois heures à cinq heures et plus. C'est un peu bien longtemps pour petite besogne. Il est vrai qu'une grande portion de ce temps a été employée à causer de mille choses, entre autres de mes anciens articles dans le Journal des Débats, que ces messieurs ont loués avec une unanimité qui m'a été sans doute agréable, mais un peu gênante. 11 y avait excès, mais la sincérité y était aussi; car pourquoi feindre avec un homme isolé, ne tenant à rien, sans autorité, sans influence, sans pouvoir, et que son âge, sa sauvagerie séparent du monde et des puissants?

Certains récits un peu plus longs et qui ne peuvent trouver place ici, mettent encore mieux en lumière dans J. F. Boissonade une exquise délicatesse. Ces Êphèmèrides sont bien le couronnement d'une publication destinée à honorer la mémoire d'un savant, en montrant sous un jour inattendu toutes les ressources de son esprit et toute la droiture de son âme. Pascal aimait à trouver un homme sous un auteur : c'est un double plaisir de trouver dans' un érudit un homme de goût et un honnête homme.

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Etudes d'histoire litéraire. Les écrivains secondaires de l'époque classique. M. V. Fournel.

Lorsque la critique et la curiosité littéraire descendent, pour varier nos plaisirs, au-dessous des grands noms et des grandes œuvres, il s'ouvre devant elles un champ infini d'études et de recherches encore intéressantes. On aura beau revenir et revenir toujours sur certaines époques, les époques classiques surtout, on éprouvera toujours du plaisir à s'initier plus intimement par la connaissance des auteurs du second ordre à celle des idées et des mœurs générales. Le passé ne reparaît-il pas d'une manière plus animée et plus vivante dans la foule des figures à moitié oubliées que dans l'élite des personnages consacrés par l'admiration continue de la postérité? Ceux-ci ont quelquefois une physionomie de convention, une tenue pins solennelle que naturelle. Les autres, songeant moins à l'avenir, ont mieux gardé la vérité de leur caractère propre, et ils reflètent plus fidèlement la vie de leur temps. Les uns ressemblent toujours plus ou moins à des statues sur leur piédestal dont ils ne descendent jamais; les autres, restés à terre, nous représentent mieux des hommes, avec les passions et les intérêts auxquels ils ont été mêlés. D« là l'attrait des livres comme celui que M. Victor Fournel i publié sous ce titre un peu compliqué : la Litlèraturt indépendante et les Écrivains oubliés, Essais de critique el d'érudition sur le dix-septième siècle1.

Les écrivains dont l'auteur s'occupe font mentir, les uns dans un sens, les autres dans un autre, l'étiquette qui les réunit. Quelques-uns ont été indépendants et ne sont point

1. Di.li.M- et <:■•, i„-18, vm-i«/| p.

oubliés; d'autres sont oubliés et n'ont point été indépendants. Des écrivains indépendants! je n'en vois guère, en France, au dix-septième siècle, dans le sens où nous prenons ce mot. Quand un livre était inspiré par des velléités d'indépendance, il s'imprimait quelquefois clandestinement à Paris mais sans nom d'auteur, le plus souvent à l'étranger, à Amsterdam, à Londres, où l'écrivain était exposé à aller lui-même chercher un asile. Tel fut le sort de Saint-Evremond, dont le nom, omis par M. Victor Fournel, aurait dû, ce me semble, venir le premier dans un tableau de c la Littérature indépendante » au dix-septième siècle. Ce qu'il entend par indépendants, ce sont les écrivains qui ont un peu manqué de tenue, de dignité, de sérieux dans la vie, et qui formaient déjà, toutes proportions gardées, une sorte de « bohème littéraire. » Un chapitre est en effet consacré, sous ce titre particulier, aux poètes crottés, aux poètes de cabaret. Théophile de Viau, Saint-Amand, Chapelle, représentent ici incomplètement cette petite école qui, en dehors du grand mouvement des idées cartésiennes, prenait Gassendi pour guide et retournait, sur ses pas, à la philosophie d'Épicure. Molière lui-même en était, et c'était sous cette influence peu sévère qu'il avait entrepris la traduction du de Natura rerum de Lucrèce. Il y avait là un noyau de libertins, comme on disait alors, avec lesquels nos libres penseurs ont une lointaine parenté. Il y avait, de ce côté, de certaines tendances émancipatrices que M. Victor Fournel aurait pu mettre mieux en lumière. Mais son livre a été formé d'articles détachés qui, sans manquer absolument d'unité, n'avaient pas un lien assez intime pour tenir les promesses du titre,

Parmi les « essais de critique et d'érudition » consacrés à des écrivains qui, indépendants ou non, ne sont pas oubliés, nous citerons les chapitres sur Cyrano de Bergerac, Scarron et Saint-Simon. Cyrano permet à l'auteur d'étudier la littérature de second ordre dans la premier?

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