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des qualités que l'on voudrait bien retrouver à une époque plus féconde, chez les juges d'auvres littéraires plus importantes. Il peut lui être interdit de traiter certains sujets et de toucher à certains noms; mais tous les noms et les sujeis qu'il aborde, il en parle avec une liberté de jugement et une modération de langage également remarquables. On sent qu'il a bien étudié la cause avant de prononcer la sentence, et chacun de ses arrêts est justifié. Il De loue pas, il ne blåme pas d'autorité ; il donne des raisons, des témoignages, des preuves; il analyse, il cite, il commente, il amène son lecteur lui-même à ses propres conclusions.

Combien nous sommes loin, avec un tel juge, des diffèrentes sortes de critique en vogue aujourd'hui parmi nous ! Ici c'est une critique tranchante et cavalière, qui impose ses arrêts, qui développe fastueusement des opinions improvisées sur le sujet ou sur le titre d'un livre, au lien de rapporter les opinions de l'auteur qu'il s'agit de juger; là c'est une critique toute bavarde, qui prend dans le livre du jour un thème, un prétexte à d'interminables causeries, et qui ne se soucie pas plus de nous enseigner ce qu'il faut penser du sujet en question que de rapporter ce que l'auteur en a pensé lui-même; ailleurs la critique n'est qu'une occasion de montrer un talent d'écrire de convention et d'éblouir le lecteur par des effets de style qu'on appelle de la ciselure littéraire; trop souvent encore le compte rendu d'un livre n'est qu'un acte de complaisance ou la satisfaction d'une rancune, et l'on ne voit guère quelle peut être's part de la vérité et de la justice au milieu de ces coups d'encensoir et de ces coups d'épingle ou de poignard.

Boissonade s'est tenu à distance de tous ces écueils. Le livre qu'il doit juger est son point de départ, son centre ct son but; s'il s'en éloigne un peu, c'est pour mieux le voir, et il y revient toujours. Sans se plaire dans les généralisations, il n'évite pas les rapprochements : il n'est pas étracger à la littérature comparée; il a des principes assurés, mais il n'en fait pas étalage, on ne s'en aperçoit qu'à la fermeté de son jugement. Il se défend du laisser-aller de la causerie, mais il ne s'interdit pas l'anecdotelittéraire et biographique qui montre l'homme à côté du poëte, et fait mieux comprendre l’un par l'autre. Il n'a point de sévéri. tés violentes, ni de molles complaisances. Il sait pourtant frapper fort, sans cesser de frapper juste, et louer avec bon. heur sans courtiser. Il a rarement de la malice, mais assez pourtant, pour montrer que, s'il est d'ordinaire bienveillant, ce n'est pas par inaptitude à manier l'épigramme. Enfin, quand on voit mettre au service de la critique cette honnêteté du caractère et cette justesse de l'esprit, ce goût uni à la science, cette autorité sans pédantisme, cette élégance simple et vraie, sans recherche, cette conscience sans lourdeur, on regrette que ces qualités de juge n'aient pas trouvé à s'exercer sur des sujets plus grands dans une littérature plus vivante et plus libre; mais ces qualités n'en sont pas moins estimables et l'homme qui les a possédées moins digne de sympathie.

L'homme, d'ailleurs, ne valait pas moins que le savant dans Boissonade. Jamais personne ne fut plus sincère avec soi-même, ce qui est un grand point pour l'être avec les autres. Si, comme écrivain, il pensait a que tant qu'une idée peut être mieux rendue, elle ne l'est pas assez, » comme philosophe pratique, il estimait que notre vie n'est jamais assez bien réglée ou remplie, tant qu'elle peut l'être davantage. Il exerçait une telle surveillance sur ses actes et sur ses sentiments, qu'il tenait registre fidèle des uns et des autres. Rien de plus curieux et quelquefois de plus touchant que ces Éphémérides écrites par Boissonade sur les petits événements de sa vie.

Par une sorte de pudeur familière aux âmes les plus délicates, il a détruit la plupart des cahiers remplis au jour le jour de ses impressions personnelles. C'est une

perte fâcheuse; nous eussions trouvé là un rare spectacle, celui d'un homme vivant sous l'oeil de sa conscience, se regardant vivre et se jugeant avec une franchise qu'il ne faut pas attendre des faiseurs de confessions et d'autographies. Un cahier seulement a été conservé, avec quelques feuillets épars, bien propres à nous faire déplorer la destruction du reste. Voyez quelle naïveté, quelle candeur respire dans certains fragments!

4 septembre 1839. – J'ai quelques fleurs dont l'étude m'em. barrasse. Je suis allé faire au Jardin des Plantes une promenade botanique. Les étiquettes et les questions aux botanistes en tablier bleu y sont d'un grand secours. — Le soir, j'ai parcouru Vossius et Bouchaud sur le rhythme. La dissertation de Bouchaud est à peu près inconnue et mérite d'être lue.

21 septembre. — A l'Institut, il s'est élevé entre N. et R. Rochette une discussion assez aigre. J'y ai pris part avec peu d'aménité aussi.... - J'ai lu deux nouvelles de Florian et environ cent cinquante vers des Choéphores, dans l'édition de Vendelheyl. J'ai lu aussi Caquet bon bec, poëme assez gai mais faible....

25 septembre. - Encore beaucoup de jardinage. Je le pratique en véritable ouvrier, et non comme quelques bourgeois qui disent avoir bien jardiné quand ils ont arrosé une allée ou épluché leurs rosiers. Pour moi, je laboure quatre heures de suite, j'arrose tout le jardin avec de grands arrosoirs, je roule la brouette, j'épierre, je sème, je repique. - J'ai continue l'Homme de qualité et l'Iliade de Pappas.

28 septembre. – J'ai achevé les Mémoires d'un homme de qualité. J'y ai trouvé cette maxime que je pratique depuis long. temps comme une règle de conduite : « Il n'est point d'un homme sage de paraitre aux yeux du monde, quand il est devenu la proie de la vieillease; on lui fait grâce si on le supe porte. » A vrai dire, je crois que, dans le fond de cette sagesse, il y a beaucoup d'amour-propre ; nos vertus ne sont presque toujours que des vices déguisés.

31 mars 1852. – Aujourd'hui, j'ai été plus content de ma leçon. M. Artaud m'a fait compliment sur ma traduction du

Cheur d'Antigone. Mais je n'improvisais pas: je ne pourrais pas, sans préparation, traduire d'une façon tolérable la poésie lyrique d'un cheur de Sophocle, où la hardiesse bizarre des métaphores, la brièveté, l'obscurité de la pensée livrent à notre langue un combat perpétuel.

Il faut savoir gré à M. Colincamp d'avoir reproduit ces fragments d'Éphémérides, dont je regrette de ne pouvoir transcrire ici davantage. Que de simplicité, de modestie naturelle! Et comme on voit bien que cela n'a pas été écrit pour le public, mais pour la satisfaction d'une conscience timorée et exigeante envers elle-même !

Quelquefois Boissonade rapporte naïvement des éloges qu'il a reçus, comme à cette séance d'une commission des médailles, qui nous ramène naturellement au recueil de M. Colincamp et le place sous les meilleurs auspices :

Nous avons été assemblés (MM. Naudet, Guigniaut, Lenormant et lui) de trois heures à cinq heures et plus. C'est un peu bien longtemps pour petite besogne. Il est vrai qu'une grande portion de ce temps a été employée à causer de mille choses, entre autres de mes anciens articles dans le Journal des Débats, que ces messieurs ont loués avec une unanimité qui m'a été sans doute agréable, mais un peu gênante. Il y avait excès, mais la sincérité y était aussi ; car pourquoi feindre avec un homme isolé, ne tenant à rien, sans autorité, sans influence, sans pouvoir, et que son âge, sa sauvagerie séparent du monde et des puissants ?

Certains récits un peu plus longs et qui ne peuvent trouver place ici, mettent encore mieux en lumière dans J. F. Boissonade une exquise délicatesse. Ces Éphémérides sont bien le couronnement d'une publication destinée à honorer la mémoire d'un savant, en montrant sous un jour inattendu toutes les ressources de son esprit et toute la droiture de son âme. Pascal aimait à trouver un homme sous un auteur : c'est un double plaisir de trouver dans un érudit un homme de goût et un honnête homme,

Etudes d'histoire literaire. Les écrivains secondaires de l'époque

classique. M. V. Fournel.

Lorsque la critique et la curiosité littéraire descendent, pour varier nos plaisirs, au-dessous des grands noms et des grandes oeuvres, il s'ouvre devant elles un champ infini d'études et de recherches encore intéressantes. On aura beau revenir et revenir toujours sur certaines époques, les époques classiques surtout, on éprouvera toujours du plaisir à s'initier plus intimement par la connaissance des auteurs du second ordre à celle des idées et des meurs générales. Le passé ne reparaît-il pas d'une mapière plus animée et plus vivante dans la foule des figures à moitié oubliées que dans l'élite des personnages consacrés par l'admiration continue de la postérité? Ceux-ci ont quelquefois une physionomie de conveniion, une tenue plus solennelle que naturelle. Les autres, songeant moins à l'avenir, ont mieux gardé la vérité de leur caractère propre, et ils reflètent plus fidèlement la vie de leur temps. Les uns ressemblent toujours plus ou moins à des statues sur leur piedestal dont ils ne descendent jamais; les autres, restés à terre, nous représentent mieux des hommes, avec les passions et les intérêts auxquels ils ont été mêlés. De là l'attrait des livres comme celui que M. Victor Fournel a publié sous ce titre un peu compliqué : la Littérature indépendante et les Écrivains oubliés, Essais de critique et d'érudition sur le dix-septième siècle'.

Les écrivains dont l'auteur s'occupe font mentir, les uns dans un sens, les autres dans un autre, l'étiquette qui les réunit. Quelques-uns ont été indépendants et ne sont point

1. Didier et Cie, in-18, 111-484 p.

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