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tion de la conversion de l'auteur des Contes, de l'amende honorable et de la pénitence qu'il a acceptées. Cette pièce curieuse est tirée de la Continuation des Mémoires de littérature et d'histoire, de Sallengre par le P. Desmolets' publication si importante pour l'histoire anecdotique des lettres et des lettrés du temps.

Evidemment de tels documents sont moins bien placés dans un volume spécial d'OEuvres inédites qu'ils ne le se raient, comme appendices, dans une édition des euvres complètes. On annonce aussi que M. Paul Lacroix en prépare une nouvelle; il aura voulu prouver, par ce recueil de pièces relatives à La Fontaine, qu'il connaît au moins les sources bibliographiques où il aura tant à puiser. Comme M. Ed. Fournier, que nous avons vu préluder par le Roman de Molière à une publication considérable sur la vie et les auvres de notre immortel comique, le bibliophile Jacob a voulu, par une publicatiou prématurée, prendre rang et date parmi ceux qui s'occupent de notre grand fabuliste.

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Première forme des Maximes de La Rochefoucauld et Maximes inédites. Leur interprétation générale. M. Ed. de Barthélemy.

Comme le volume des OEuvres inédites de La Fontaine, celui des OEuvres inédites de La Rochefoucauld publiées d'après les manuscrits conservés par la famille, par M. Edouard de Barthélemy?, ne donne pas tout ce que promet le titre; ce sont moins des ouvres inédites qu’une forme différente et la première ébauche d'ouvres connues. C'est une édition nouvelle et intéressante du fameux livre des Maximes, d'après un manuscrit autographe conservé au château de la RocheGuyon. Le texte ordinaire s'y retrouve, mais avec beaucoup de variantes et avec un certain nombre de réflexions qui étaient restées en portefeuille. Ce nouveau texte devra être pris en considération par les éditeurs de La Rochefoucauld, et les différences de rédaction devront être signalées au lecteur, soit qu'on maintienne la version devenue classique, soit qu'on adopte le texte nouveau, qui paraît être le texte primitif. On pourra en effet se demander si la forme sous laquelle les Marimes se sont répandues, n'est pas l'expression la meilleure à laquelle l'auteur ait cru devoir s'arrêter lui-même, ou si ce n'est qu'une altération, un affaiblissement de pensées plus fortes et plus belles dans leur premier jet. Nous verrons tout à l'heure ce qu'il en est; mais, dans l'un ou l'autre cas, toute édition sérieuse de La Rochefoucauld offrira désormais une suite de variantes jusqu'ici imprévues.

1. Paris, 1726-1731; 11 vol. in-12. 2. L. Hachette et Cie. In-8, 318 pages.

Ce sera le principal résultat de la publication de M.Édouard de Barthelemy. Un autre résultat est de faire évanouir les doutes qui restaient encore sur la question d'authenticité. Le manuscrit retrouvé des Maximes est écrit tout entier de la main même de La Rochefoucauld et, malgré la différence de l'écriture qui indique des époques successives, il ne laisse lieu à aucune incertitude sur son origine.

Une des raisons qui ont fait douter de l'authenticité du livre, est l'étrange contradiction qui se montrait entre l'oeuvre et l'homme. Ce code de l'égoïsme, cette philosophie de l'intérêt, ce catéchisme des sentiments mauvais, ont eu pour auteur un des hommes qui se recommandaient le plus par la fidélité, le courage, les nobles sentiments. Les témoignages des contemporains sont unanimes sur ce point. M. Edouard de Barthélemy en rappelle plusieurs; celui de Mme de Sévigné est notable : elle ne trouve pas assez d'expressions pour louer sa bonté, son affection, son dévouement à ses amis. « Je ne connais rien de meilleur que

lui! s'écriait Mlle d'Aumale, et, selon moi, c'est tout dire. » Comment admettre qu'un tel homme ait pu professer une telle doctrine et en tirer un libelle aussi noir contre l'humanité?

Pour donner une idée du scandale, hypocrite ou sincère, qui accueillit les Maximes, il faut lire le billet écrit au sujet de ce livre par Mme de La Fayette à Mme de Sablé. Ce billet qui a échappé aux recherches passionnées de M. V. Cousin sur ces grandes dames, a été recueilli par M.Ed. Fournier, chercheur infatigable et souvent heureux, dans le dixième volume de ses Variétés historiques, et je le trouve reproduit dans le Moniteur', par M. Henri Lavoix, dont la revue littéraire et bibliographique, dans le journal officiel, révèle à la fois le goût et le savoir. En voici un passage : « .... Nous avons lu les Maximes de M. de La Rochefoucauld. Ha! madame! Quelle corruption il faut avoir dans l'esprit et dans le ceur pour écrire tout celal ; Voilà le jugement de la femme qui devait être l'amie la plus intime de l'auteur!

M. Ed. de Barthélemy entreprend de disculper le moraliste, et, avant d'en reproduire les euvres plus ou moins inédites, il écrit une Notice historique sur le duc de La Rochefoucauld, qui comprend plus de la moitié du volume. Pour décharger la mémoire du penseur misanthrope, il n'est pas éloigné d'attribuer les réflexions qui paraissent le moins dignes de lui à la plume de son secrétaire, de Vineuil. Celui-ci, comme il arrive à plus d'un homme de valeur, dans ces modestes fonctions, peut bien avoir soutenu et animé l'inspiration de l'écrivain, en s'y associant; mais de là à substituer sa propre pensée à celle du maître, à intercaler dans son quvre des passages qui poussent sa doctrine aux excès, il y a loin, et il faudrait de fortes preuves pour rendre une telle hypothèse acceptable. Comment, d'ailleurs, si un tel abus de confiance s'était produit, La Rochefoucauld n'aurait-il pas démenti avec éclat une doctrine qui faisait accuser si fort autour de lui e la corruption de son esprit et de son cour? »

1. 29 juillet 1863.

Et puis ce n'étaient pas seulement tels ou tels passages que l'on reprochait et que l'on reproche encore à l'auteur des Marimes, c'étaient les principes mêmes qui, avec plus ou moins de relief dans quelques-unes, se retrouvaient au fond de toutes. Il faut expliquer, chez un homme comme La Rochefoucauld, ces principes plutôt que la vivacité de telles ou telles formules. M. Ed. de Barthélemy les met sur le compte de l'époque. Le partisan fidèle de Condé n'avait pu voir de près ces temps « de révolutions perpétuelles.... où les hommes changeaient volontiers de parti pour une pension ou un gouvernement, où les femmes trahissaient leurs amants sans rougir et prêtes à leur revenir le lendemain, » sans « prendre l'esprit humain en dégoût. » Il a dit le mal qu'il a vu, il l'a trop bien dit; voilà son crime, et, grâce à son admirable style et à son originalité, ce crime a été durable comme son auvre. La Rochefoucauld serait alors un misanthrope vertueux qui présente à la société de son temps un miroir fidèle où elle se doit voir telle qu'elle est, et la nature humaine telle qu'elle l'a faite, dans une commune laideur.

Si cette explication est plausible, l'hypothèse du secrétaire qui prête à son maître ses excès de misanthropie, n'est-elle pas superflue? Du moment que les Maximes de La Rochefoucauld n'expriment pas ses propres opinions, mais résument, pour la honte de son siècle, les pratiques universelles dont il est le témoin intérieurement indigné, il était dans son rôle en les poussant à leurs dernières conséquences, et je ne vois plus pourquoi l'on veut attribuer à une plume étrangère les exagérations de pensée ou la rigueur extrême des formules. Mais peut-on s'arrêter à cette théorie, que l'on a essayé d'appliquer à tous les grands maîtres en corruption, à Machiavel comme à La Rochefoucauld ? C'est au sentiment à répondre, et il faut le dire, l'auteur des Maximes, comme celui du Prince, a contre lui le sentiment universel.

En voyant les qualités de toute sorte que les amis de La Rochefoucauld lui reconnaissent ou lui attribuent, on désire que son livre de pèse pas sur sa mémoire et qu'il s'interprète de manière à faire honneur à son ceur et à son esprit. Mais quand on laisse de côté l'homme et l'estime qu'il a inspirée, pour ne plus voir que le livre lui-même, il est difficile d'y trouver autre chose qu'un égarement de l'esprit de système, sinon une cuvre de dépravation. Si La Rochefoucauld n'a reproduit les maximes de son temps que pour les flétrir, par la fidélité même de l'image, il a si bien su contenir son indignation qu'il n'en paraît aucune trace. Il a la netteté, la précision, la froideur de l'esprit systématique; il n'a nulle part l'ironie amère de l'homme vertueux qui emprunte le langage des gens vicieux pour les en faire rougir. Qu'on relise les Maximes, soit dans les anciennes éditions, soit dans celle de M. Édouard de Barthélemy, et pour peu qu'on n'ait point de parti pris, on verra qu'elles sont presque toutes faites pour contrister les ames qui croient encore au désintéressement, à l'amitié ou à la vertu.

Le volume des OEuvres inédites de La Rochefoucauld ne changera pas cette impression. Les variantes ou différences de rédaction, qui en sont la plus grande nouveauté, affaiblissent souvent l'expression de la pensée, plutôt qu'elles n'altè. rent la pensée elle-même. Les exemples mêmes sur lesquels l'éditeur appelle notre attention, montrent l'infériorité, sous le rapport du style, de la rédaction qu'il reproduit. Ainsi les dernières éditions des Maximes nous offrent cette réflexion : « Ceux qui s'appliquent aux petites choses de viennent ordinairement incapables des grandes. » Cela est vif et net, sans être trop absolu. La première édition, celle

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