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On blâme aisément les défauts des autres, mais on s'en sen rarement à corriger les siens.

On se console souvent d'être malheureux en effet par un certain plaisir qu'on trouve à le paraître.

On ne saurait compter toutes les espèces de vanités.

Voilà des réflexions qui tiendront bien leur place dans le livre des Maximes, mais sans en changer la physionomie générale. Les variantes ne devront point figurer dans le texte même, dont elles ne sont que l'ébauche parfois trèsimparfaite. Le manuscrit qui les fournit, pris dans son ensemble, ne ferait pas plus d'honneur au philosophe que les éditions connues, il en ferait moins à l'écrivain. Le volume des Œuvres inédites de La Rochefoucauld n'en offre pas moins un grand intérêt de curiosité littéraire.

Recherches particulières sur Molière et son temps. MM. Taschertai Ed. Fournier, Eud. Soulié et V. Fournel.

Il y a des courants pour la curiosité littéraire, comme pour les études sociales ou philosophiques, et les livres de critique et de recherches savantes se produisent par groupes, par familles, comme les comédies et les romans. Il y a des sujets qui sont, pour ainsi dire, dans l'air, et un même vent pousse dans le même sens des chercheurs isolés qui sont ensuite très-étonnés de se rencontrer vers le but. Molière est, pour le moment, l'objet de ce concours d'efforts et d'études. On approfondit de toutes parts sa vie, son temps et ses œuvres. On entreprend de grandes éditions de ces dernières, avec l'espoir de les rendre définitives par l'exactitude scrupuleuse du texte, par la richesse des documents, le luxe des commentaires. Autour des œuvres de Molière, on publiera toutes celles de son t»mps, pour mieux faire sentir la supériorité du maître sur ses précurseurs et sur ses rivaux. L'effort de l'érudiuon se portera surtout sur sa vie qui était restée jusqu'ici entourée de mystères bienfaits pour étonner, si l'on songe combien son époque est encore voisine de la nôtre, et dans quel éclat il a vécu. Voilà quarante ans déjà que M. Taschereau a composé son Histoire de la vie et des écrits de Molière (1825 in-8°), qui semblait suffire à la curiosité des lettrés; aujourd'hui, il s'est fait un tel mouvement et un tel bruit autour du nom et de la vie du grand comique, on a apporté tant de documents nouveaux et promis tant de révélations, que l'histoire de Molière semble à refaire entièrement, et M. Taschereau a publié une nouvelle édition de son ancien travail pour le mettre au niveau des dernières recherches, le compléter quelquefois par les nouvelle* découvertes, plus souvent le défendre contre elles.

Un critique ingénieux qui unit à beaucoup de savoir beaucoup d'imagination, M. Edouard Fournier ne croit pas qu'il suffise de modifier sur quelques points de détail les traditions acceptées sur Molière, pour avoir son histoire véritable; celle-ci, selon lui, n'existe pas encore, et il travaille pour sa part depuis longtemps à en recueillir les matériaux. Voyant que, c Molière est plus que jamais à la mode chez les érudits, » que « partout l'on s'occupe de lui, l'on cherche et l'on trouve, » il a voulu prendre rang et date, et il a donné « un volume préliminaire, un petit livre d'avant goût, servant de prélude, et par avance aussi de pièces justificatives à un ouvrage plus complet. » Celui-ci s'intitulera : Molière au théâtre et chez lui; le livre de prélude s'appelle, d'un titre moins naturel encore : le Roman de Molière '. Destiné à indiquer la part de l'auteur dans les découvertes récentes, il est écrit d'après des documents

1. Dentu, in-18, vm-254 p.

inédits, surtout d'après les manuscrits de Beffara conservés à la Bibliothèque impériale, et le fameux Registre dt La Grange, ce précieux monument des archives de la Comédie-Française.

Pourquoi M. Edouard Fournier, écrivant quelques chapitres d'une vie illustre, d'après les sources, les a-t-il intitulés : le Roman de Molière ? Veut-il nous mettre en garde lui-même contre ses récits et nous prévenir qu'ils n'appartiennent pas à l'histoire? Son livre n'est-il qu'une fiction, une composition arbitraire, une mise en œuvre ingénieuse de souvenirs et de légendes, en un mot un roman sur Molière? Nullement; le Roman de Molière prétend bien être de l'histoire; seulement c'est l'histoire de ses amours, c'est-à-dire d'une passion qui tient ordinairement plus de place dans le roman que dans la vie. Selon M. Fournier, cette passion n'en prit pas moins dans la vie de Molière que dans ses œuvres. Ce qu'il va étudier dans le comédien, c'est l'homme même, et l'homme il « le cherche dans la passion qui le posséda le plus et tout entier, l'amour. »

Suivant le nouvel historiographe, c'est l'amour qui l'entraîna dans la carrière du théâtre, c'est l'amour qui fut la source de toutes ses épreuves et de toute sa gloire. L'amour le jeta dans les plus étranges imprudences et même dans les fautes les plus graves. M. Fournier nous montre avec un soin particulier toutes les relations de Molière avec la famille Béjard, où il trouva, après une maîtresse qui n'était plus jeune, une femme qui l'était trop pour lui. Il nous fait vivement voir comment Molière se mit lui-même dans son œuvre, avec ses propres misères, ses travers et ses mouvements d'indignation contre lui-même et contre l'espèce humaine. Molière, avant d'être l'Alceste du Misanthrope, fut l'Arnolphe de l'École des femmes, et son Armande. tour à tour ingénue et coquette, fut pour lui son Agnès et une Célimène. Il l'épousait l'année même où il achevait lEcole des femmes. Elle avait l'âge qu'il donne à la pupille, et lui-même avait l'âge du tuteur.

Ces rapprochements sont la partie intéressante du Roman de Molière. Il y a une thèse moins heureuse, celle relative au mariage de l'illustre comédien. M. Edouard Fournier soutient, avec une sorte d'acharnement, la version qui fait d'Armande Béjard la fille de Madeleine Béjard et qui donne pour femme à Molière la fille de sa maîtresse, suivant quelques-uns, sa propre fille. L'histoire et la vérité ont des droits, sans doute, qu'aucune considération ue doit faire fléchir; cependant, lorsqu'il se forme sur nos grands hommes des légendes odieuses, il faut se montrer sévère sur les témoignages qui les appuient. La supposition du mariage de Molière avec sa propre fille, mise en «ant par ses ennemis, a toujours eu l'air d'une calomnie destinée à le perdre à la cour et dans l'esprit du roi. Elle a pour elle quelques affirmations suspectes, comme celle du comédien Montfleury, et contre elle toutes les vraisemblances, sans parler des documents officiels qui tenaient lieu des actes de notre état civil. M. Fournier est prêt à s'inscrire en faux contre tous les extraits de baptême et de mariage, contre les testaments, les contrats, les titres de successions et de partages qui reconnaissent à Armande Béjard la qualité de sœur de Madeleine. Celle-ci aurait bien eu une sœur beaucoup plus jeune qu'elle, mais cette sœur serait morte de très-bonne heure, et Madeleine lui aurait substitué, dans la famille, sa propre fille, donnant ainsi un état légitime et un nom à l'enfant de ses amours '■Tantes. Oo voit dans quelle série d'imprudences et de crimes, Molière se serait trouvé engagé; quelles armes il aurait données à ses ennemis contre lui, et combien il eût 'W difficile que des falsifications aussi téméraires pussent échapper à tous ces yeux ouverts par la jalousie ou la naine.

A part cette thèse malencontreuse, on trouvera dans le

Roman de Molière, des faits très-intéressants d'un caractère tout historique. Tel est le grand chapitre intitulé: Molière, sa vie et sa fortune, d'après te registre du comédien La Grange et autres documents inédits. Celui qui traite des Reliques de Molière a un grand attrait de curiosité. J'aime moins Molière et le procès du pain mollet : je trouve que M. Edouard Fournier se donne beaucoup de peine pour restituer à Molière ce qui ne lui appartient peut-être pas oo ne vaut guère l'honneur de lui appartenir. La petite dissertation sur Molière et les Anglais intéresse davantage 1» littérature. Molière a-t-il connu les pièces de Shakspeire et s'en est-il inspiré? En cherchant les traces de l'influença que les écrivains anglais auraient pu exercer sur nous u dix-septième siècle, on ne trouve que les preuves de l'influence que les nôtres ont exercée sur eux. En résumé, l'auteur du Roman de Molière n'a peut-être pas fait faire à l'histoire de son héros, du nôtre à tous, un bien grand progrès; mais comme il a voulu seulement « prouver, en attendant mieux, qu'aucune partie de cet intéressant sujet ne lui est restée étrangère, » il a suffisamment atteint son but.

Sur beaucoup de points importants de la vie de Molière, on était réduit jusqu'ici à des conjectures. Désormais elles feront place à des faits, et à des faits solidement établis. Là où les preuves authentiques manquaient le plus, elles abonderont; là où régnait le doute, il s'établira désormais la certitude la plus ferme que l'histoire puisse produire. Et d'où viendra ce changement? D'une idée qui parait ingénieuse à force d'être simple, mais dont l'exécution demandait de la suite et de la persévérance. Molière, tout grand homme qu'il devait être pour la postérité et qu'il était déjà pour plusieurs de ses contemporains, Molière était soumis, dans la pratique de la vie civile, aux lois ordinaires et à toutes les formalités qu'elles prescrivent pour

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