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moderne assure le bénéfice aux plus grands criminels; ce sont des malades, dit-on, des monomanes.

La maladie n'avait point laissé à l'empereur une intelligence parfaitement saine. Une idée, une seule idée, terrible, monstrueuse, devait bientôt l'occuper tout entière. Caligula, prince, empereur, était maître du monde; il pouvait tout, il le savait.... Puisqu'il commandait en maître absolu aux hommes, il devait être supérieur à eux L'imagination de Caius travailla en conséquence à faire de sa personne un dieu.... Vouloir être dieu, le croire, et chercher à le faire croire au monde tantôt par l'insinuation, tantôt par la violence, telle fut l'idée fixe dont Caligula sembla possédé. L'étrange constitution du pouvoir impérial à Rome pouvait pousser jusqu'à cette monstruosité le maître du monde. La tête faible et la nature maladive de Caius ne l'y préparaient que trop.

De semblables fous, de semblables malades, on peut les faire acquitter devant un tribunal, mais on ne peut pas les justifier devant l'histoire. Un avocat peut plaider la monomanie devant des juges ou des jurés pour exciter la compassion; l'historien ne doit la développer devant ses lecteurs que pour inspirer plus d'horreur d'un système qui peut mettre le pouvoir aux mains de ces monstres monomanes et l'y maintenir.

Les erreurs d'un souverain, dans un tel système, ne sont pas moins funestes que ses crimes. Voici un curieux résumé de celles où Claude se laissait entraîner:

Ce ne fut pas dans sa famille seulement, ni sur ce qui intéressait sa personne, que Claude fut trompé. A la fin, il le fut au sénat, en plein forum, en plein tribunal, sur tout le monde et snr toutes choses. On dénatura son gouvernement, on égara sa justice; ses volontés furent méprisées, ses actes changés, ses décisions falsifiées, ses arrêts faussés. Claude ne voulait délivrer le droit de citoyen qu'à bon escient; ses affranchis le vendaient à vil prix. 11 voulait noter des chevaliers; on lui fit passer un célibataire pour un père de famille. Claude rendait un décret, on le retirait le lendemain. Il condamnait, on absolvait; il absolvait, on condamnait. Sous ses yeux mêmes, on le trompait. Cylon, gouverneur de Bithynie, était accusé violemment par ses administrés devant Claude. Endormi peut-être cette fois sur son tribunal, ou ne démêlant rien aux cris des avocats qui l'entouraient, Claude demanda à Narcisse ce que voulaient ces gens. — « Ils rendent grâce à leur gouverneur, » répondit l'affranchi, et Cylon fut renvoyé dans son gouvernement. Plusieurs fois l'empereur se serait plaint qu'on eût exécuté des jugements sans ses ordres. Enfin, il aurait parfois demandé à sa table des personnes qu'on aurait fait mourir à son insu.

Encore un fou, un malade, un idiot si l'on veut ! Quand on voit la toute-puissance impériale se constituer au profit de tels maîtres, on se demande quelle prise et quels moyens d'action ils ont eus sur la nation romaine. On est tenté de chercher en dehors d'eux le secret de leur élévation, et l'on craint de ne le trouver que dans les profondeurs de la corruption humaine. Plus on met les monstruosités de ces maîtres imbéciles ou pervers en dehors de la nature, plus on s'étonne qu'une grande nation les ait souffertes. Inspirés par la perversité ou la folie, tolérés, encouragés par la lâcheté universelle, ces forfaits ou ces extravagances restent à la charge de l'humanité.

Pour sortir un peu de cette honte, il faut passer aux Vespasien, aux Titus, aux Trajan, aux Marc-Aurèle. Il faut voir sur le trône le stoïcisme, auquel Rome, dit Montesquieu « dut ses meilleurs empereurs.» Cependant une grande lutte se prépare, celle du paganisme et du christianisme, ou plutôt celle du monde ancien et du monde moderne. L'époque des persécutions religieuses est moins triste, à tout prendre, que celle des folies sanguinaires de Tibère ou de CaliguUUne grande cause est en jeu; le sang ne coule pas moins, mais celui qui le fait répandre croit obéir à une idée, à un devoir : Trajan est au nombre des persécuteurs. Puis l'enthousiasme des martyrs chrétiens relève la nature humaine que déshonorait la stupide résignation des victimes des premières cruautés impériales. M. Zeller nous présente tout le tableau de l'antagonisme plus compliqué qu'on n* pense entre la société ancienne et les principes nouveaux, lia bien vu comment la victoire du christianisme, loin d'être complète, ne fut qu'une transaction entre les idées en présence. Constantin est le type d'un christianisme hellénisant, 'eÀxtjvÎÏovtoï XpiaTiavtujjioîl. La fondation de Constantinople en est le triomphe. C'était, dit M. Zeller, « une capitale d'ordre tout composite.... On y vit une église des douze apôtres, une de la Sainte Paix (sainte Irène), un temple de la fortune de Rome, un temple de la Cybèle du mont Dyndime, Magnx matris deum. Les statues de Castor et de Pollux se dressèrent dans l'hippodrome, la statue du soleil, portant la croix sur la tête, s'éleva près de la borne milhaire. » Sur toute cette époque, M. Zeller s'est heureusement inspiré des travaux des Allemands, de M. Ernest de Lasaulx particulièrement, qui joint à tant de savoir un sentiment si profond de la vie antique.

C'est aussi la science moderne qui lui a servi de guide dans son appréciation de l'empereur Julien. Il a compris ses tentatives impuissantes de restauration païenne; il a vu les motifs d'un ordre élevé qui les inspiraient, les erreurs philosophiques qui les compromettaient, les conditions sociales et politiques qui les condamnaient à l'impuissance. Pour voir le christianisme sur le trône il faut aller jusqu'à Théodose, dont le portrait termine cette galerie des empereurs romains. M. Zeller le montre dépouillant la majesté impériale des garanties terribles que lui avait créées Tibère. Il enseigne, il pratique le pardon des outrages qui s'adressent à sa tête couronnée. Mais l'Église ramassera les armes qu'il laisse tomber, et, comme dit l'auteur, « par un singulier retour, l'accusation de lèse-majesté, crimen majeslalù, créé pour défendre la personne des empereurs païens, passe au service de l'Église pour atteindre le paganisme vaincu. »

Mais nous arrivons à d'autres temps dont l'auteur des Empereurs romains ne veut pas franchir le seuil. Il avait à parcourir une carrière assez vaste, et il l'a fournie avec bonheur et talent. Il y a fait preuve de science historique, d'indépendance d'appréciation; le seul reproche qu'on puisse lui faire est celui d'avoir diminué par des explications indulgentes cette horreur pour le mal, qui en est k premier châtiment et peut en arrêter la contagion.

Des réhabilitations historiques. Marie Stuart et Philippe II.
MM. L. Wiesener et Ch. de Mouy.

L'histoire, qui est, dit-on, un tribunal, ne rend pas des jugements sans appel. Ses plus illustres procès sont sujets à révision, et les condamnations les plus unanimes peuvent être suivies de déclarations inattendues d'innocence. Les tentatives de réhabilitation sont même tout à fait dans 1? goût de notre époque; elles sont en histoire ce que le paradoxe est en philosophie; légères et frivoles, elles donnent un air d'originalité et font honneur à l'esprit d'indépendance ; quand elles sont sérieuses, elles témoignent d'une connaissance approfondie des sources et du besoin de remonter, par delà les travaux de seconde main, aux documents authentiques. J'ai à mentionner deux tentatives df cette nature qui semblent indiquer de la part de leurs auteurs la recherche consciencieuse de la vérité plutôt que le désir de se signaler par des excentricités d'opinion.

M. L. Wiesener, professeur d'histoire au lycée Louis-leGrand, a entrepris de décharger la mémoire de Marie Stuart des hontes et des crimes qui pèsent sur elle. C'est l'objet d'un premier volume qu'il lui consacre sous ce titre: Marie Stuart et le comte de Bolhwell '. Les noms de deoi hommes dominent les événements malheureux ou coups

I. Hachette et C", io-8, xn-552.

blés de la vie de la reine d'Ecosse; ce sont ceux du comte de Bothwell et du comte de Murray. « Celui-ci, dit M. Wiesener, l'auteur premier par ses manœuvres directes et indirectes du détrônement de sa sœur, celui-là, l'instrument aveugle de la dernière heure. » 11 semblait naturel de commencer par Murray; mais lé défenseur de Marie Stuart veut aller droit au principal chef d'accusation; il aborde la question qui prime les autres, quand il s'agit de l'innocence de l'illustre accusée : « Fut-elle oui ou non la maîtresse de Bothwell ?» On croit généralement que sa conduite morale, avant et après la mort deDarnley, est en parfait accord avec la supposition de sa complicité dans le meurtre. M. Wiesener commencera par • prouver que sa conduite morale fut irréprochable et calomniée » et il raconte l'histoire de Bothwell. C'est agir en intrépide avocat; c'est prendre le taureau par les cornes.

M. Wiesener ne se dissimule pas les difficultés de sa cause, malgré la popularité acquise d'avance chez nous aux défenseurs des femmes accusées, qu'elles s'appellent Mme Lafarge ou Marie Stuart. « C'est un procès instruit et jugé depuis longtemps, nous dit-il ; la reine d'Ecosse est une charmante coupable à qui l'on accorde volontiers le bénéfice des circonstances atténuantes, mais qui ne peut demander sérieusement rien de plus. » Or, il faut au nouvel historien autre chose que l'atténuation d'un jugement sévère; il lui faut un bill d'acquittement. « Marie Stuart, dit-il, est une de ces victimes tragiques sur lesquelles est tombé, de son poids le plus lourd, le Vx victis! On l'a dit: malheur à ceux dont l'histoire a été écrite par la faction qui les a vaincus ! »

M. Wiesener aura fort à faire pour ramener le public à sa manière d'apprécier » une cause qui vaut mieux, suivant lui, que sa réputation. » A côté des sévérités non raisonnées de l'opinion générale, il y a la condamnation portée, après une discussion approfondie, par les juges les plus

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