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bles de la vie de la reine d'Ecosse; ce sont ceux du comte de Bothwell et du comte de Murray. « Celui-ci, dit M. Wiesener, l'auteur premier par ses manoeuvres directes et indirectes du détrônement de sa seur, celui-là, l'instrument aveugle de la dernière heure. » Il semblait naturel de commencer par Murray; mais le défenseur de Marie Stuart veut aller droit au principal chef d'accusation; il aborde la question qui prime les autres, quand il s'agit de l'innocence de l'illustre accusée : « Fut-elle oui ou non la maîtresse de Bothwell ? » On croit généralement que sa conduite morale, avant et après la mort de Darnley, est en parfait accord avec la supposition de sa complicité dans le meurtre. M. Wiesener commencera par « prouver que sa conduite morale fut irréprochable et calompiée » et il raconte l'histoire de Bothwell. C'est agir en intrépide avocat; c'est prendre le taureau par les cornes.

M. Wiesener ne se dissimule pas les difficultés de sa cause, malgré la popularité acquise d'avance chez nous aux défenseurs des femmes accusées, qu'elles s'appellent Mme Lafarge ou Marie Stuart. « C'est un procès instruit et jugé depuis longtemps, nous dit-il ; la reine d'Ecosse est une charmante coupable à qui l'on accorde volontiers le bénéfice des circonstances atténuantes, mais qui ne peut demander sérieusement rien de plus. » Or, il faut au nouvel historien autre chose que l'atténuation d'un jugement sévère; il lui faut un bill d'acquittement. « Marie Stuart, dit-il, est une de ces victimes tragiques sur lesquelles est tombé, de son poids le plus lourd, le Væ victis! On l'a dit : malheur à ceux dont l'histoire a été écrite par la faction qui les a vaincus ! »

M. Wiesener aura fort à faire pour ramener le public à sa manière d'apprécier a une cause qui vaut mieux, suivant lui, que sa réputation. » A côté des sévérités non raisonnées de l'opinion générale, il y a la condamnation portée, après une discussion approfondie, par les juges les plus autorisés. Les rigueurs de l'historien anglais Robertson ont eu pour écho chez nous celles de M. Mignet, qui accable la mémoire de Marie Stuart du double poids de l'impartialité et de la science. « On a comparé M. Mignet à un président de cour d'assises qui, des hauteurs sereines où il remplit sa mission sociale, résume les débats et prononce l'arrêt d'une voix sûre et sans passion devant la foule qui s'incline. » M. Wiesener le sait, mais il croit que Robertson et, après lui, M. Mignet ont été dupes d'une idée préconçue, d'une légende qui prêtait à Marie Stuart toute une suite de vices et de crimes, pour légitimer les attentats commis contre elle. Mais voici, selon le nouvel historien, le résumé des faits véritables sur le règne et la chute de la reine d'Ecosse.

Marie fut trompée, trahie, renversée par la noblesse protestante de son royaume. A la tête de ses ennemis tour à toer secrets ou déclarés figure, pour des motifs d'ambition personnelle, son frère naturel, lord James Stuart, comte de Murray; en arrière, Elisabeth, reine d'Angleterre, et son ministre lord Cécil, dont la politique eut pour objet de ruiner une princesse héritière présomptive des Tudors. Tous ensemble, à l'état de complot permanent, ils essayèrent une première fois de $ saisir de sa personne, lorsqu'elle revint de France en Ecosse. en 1561, après la mort de François II, son premier mari; une seconde fois, en 1565, avant son mariage solennel avec Henti Darnley; une troisième fois, en 1566, lorsqu'ils égorgerent sor secrétaire David Riccio, crime qui, dans leurs plans, n'était que le premier pas vers l'abdication forcée et même le meurtre de Marie Stuart; ils réussirent la quatrième fois enfin, en 1567, quand ils assassinèrent Darnley, quand ils marièrent sa veuve avec l'assassin James, comte, de Bothwell, leur complice, depuis qu'ils lui avaient montré l'appåt de cette union et du pouvoir suprême. Alors, enveloppant la jeune femme dans le crime de son nouvel époux, ils la précipitèrent du trône et refermèrent sur elle les portes de la prison, d'où elle descendit, au bout de vingt années, dans une tombe sanglante.

Entre les témoignages si graves d'historiens comme Robertson ou M. Mignet et les appréciations favorables de l'auteur de Marie Stuart et le comte de Bothwell, je ne me sens point en mesure de prononcer. On aimerait naturellement à donner raison à M. Wiesener; il restera toujours dans l'histoire assez de hontes et de crimes à la charge de l'humanité quand même l'infortunée Marie n'aurait pas épousé, par entrainement des sens, le beau Darnley, qu'elle ne l'aurait pas pris en haine pour avoir trempé dans le meurtre de son amant, qu'elle n'aurait pas ensuite conçu un amour adultère pour Bothwell et qu'elle serait restée pure de toute complicité dans l'assassinat de son mari, ainsi que de machinations contre la vie de son propre fils. A cette Marie Stuart de notre histoire sérieuse, je préférerais, j'en conviens, si la vérité le permettait, la Marie Stuart de l'histoire édifiante et de fantaisie à l'usage des pensionnats de jeunes filles, pour qui la reine d'Ecosse est un type immaculé de beauté, d'innocence et de malheur. J'ai hâte de dire que l'ouvrage de M. Wiesener n'appartient pas à cette sorte de transfiguration pseudo-historique; il ne s'adresse point à ce petit public qui a ses écrivains attitrés pour lui fausser l'esprit. S'il entreprend de réhabiliter Marie Stuart, c'est au nom de la science; c'est par la discussion même des faits et des documents qui les révèlent; c'est en faisant, en un mot, une cuvre sérieuse d'historien.

Une mémoire plus difficile à laver est celle du roi des Espagnes Philippe II. Marie Stuart inspire au moins de la sympathie même dans ses fautes; le père de don Carlos n’excite que de la répulsion, jusque dans ses malheurs. Il a trouvé pourtant lui aussi son avocat; un jeune historien, savant et convaincu, a pris pour tâche de rayer du nombre des crimes qui lui sont le plus reprochés ceux dont l'histoire, le théâtre et le roman s'accordaient jadis à l'accuser envers son fils. C'est l'objet du livre intitulé : Don Carlos et Philippe II, de M. Charles de Mouy'. L'auteur ne se pique point d'enthousiasme pour le funeste souverain qui a livre tant de provinces à toutes les horreurs de l'intolérance ; il n'a pas a la moindre sympathie pour sa politique ténébreuse ; » mais il pense que « l'histoire doit à tous la vérité. »

Or, sur le compte de Philippe II, la vérité n'est pas entièrement d'accord avec la légende. Celle-ci a surtout mělé aux relations du père et du fils un élément tragique que l'histoire authentique doit écarter. Si l'on en croit la voix publique et les historiens qui s'en font trop facilement l'écho, la mort prématurée de l'infant don Carlos serait une des cuvres les plus ténébreuses de la main paternelle. Philippe II l'aurait fait périr, après l'avoir fait condamner par l'Inquisition, et les motifs de ses rigueurs auraient été de nature à rendre la sentence encore plus odieuse. Suivant les uns, ce serait une jalousie d'amour entre le père et le fils, et le cruel monarque aurait mêlé au sang de son fils le sang d'une autre victime, celui de la reine Elisabeth de Valois; suivant d'autres, le meurtre du jeune prince aurait eu pour but de frapper l'esprit de liberté et de tolérance religieuse dont il paraissait l'adepte et le futur protecteur. Sur ces versions, Saint-Réal, Campistron et Schiller ont construit des romans, des tragédies et des drames. Elles avaient été déjà démenties et rectifiées : l'illustre historien américain, Prescott, et notre savant compatriote, M. Rosseew Saint-Hilaire, entre autres, avaient établi, en remontant aux sources, que don Carlos, ce héros chevaleresque d'une terrible légende, était un pauvre garçon chétif d'esprit et de corps et très-probablement atteint de folie. Les aspirations libérales du jeune prince et sa rivalité d'amour avec son père sont également des fables. Don Carlos, s'il eût vécu, aurait été par son bigotisme et par son in

1. Didier et Cie, 1 vol. in-8.

capacité l'instrument passif de l'Inquisition. M. de Mouy, en se renfermant dans un cadre restreint, met en relief la vérité des faits mieux que les auteurs d'ouvrages généraur n'avaient pu le faire. Il disculpe Philippe II du reproche d'une haine aveugle et farouche contre son fils, et de l'abrutissement systématique du jeune homme par sa première éducation. Il ne recourut que plus tard à des rigueurs contre lui, et ne consentit que sous la pression de nécessités cruelles à cette captivité dans laquelle la malheureuse existence de l'infant devait s'éteindre. L'état mental où don Carlos était tombé forçait de le séparer du reste des hommes, loin de lui permettre l'espoir de régner sur eux. Du milieu de ces circonstances déplorables que M. Ch. de Mouy retrace avec talent, Philippe sort avec quelques crimes de moins sur sa mémoire; mais, malgré ces douleurs qui auraient pu être des expiations, son règne n'en garde pas moins son auréole sinistre?.

L'histoire contemporaine éclairée par la biographie. MM. A. Boullée,

de la Rive, Bellemare.

L'étude de la biographie a droit à une place sérieuse parmi les études historiques. Les détails des événements, tels que les dates ou les circonstances de lieu, nous touchent moins que les idées, les sentiments, les intentions,

1. Un travail tout à fait analogue à celui de M. Ch, de Mouy parait être le Don Carlos et Philippe II de M. Gachard (Durand, in-8°). L'auteur décharge également la mémoire de Philippe, en mettant dans un jour sinistre celle de don Carlos. Il fait de celui-ci un fou, un frénétique, animé contre son père d'une haine violente, furieuse, et disposé à la révolte et à la trahison. Philippe, après avoir beaucoup souffert, prend contre lui un parti rigoureux, mais sans donner les raisons de sa sentence, pour ne pas déshonorer son fils en dévoilant sa dégradation morale et sa culpabilité,

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