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ment le livre de M. W. de la Rive, le Comte de Cavour, récits et souvenirs 1. Voici en quels termes , après avoir dit. l'amitié qui l'attachait à cet homme d'Etat, il marque modestement les limites de sa tâche.

Il se peut que le temps ne soit pas encore venu de juger le comte de Cavour. Cela ne m'importe guère et ne m'arrête point. Quand même j'aurais, pour juger un tel homme, l'autorité qui me manque, je m'honore de ne pouvoir, en ce qui le concerne, me dire impartial. Si, parmi les opinions qu'il a combattues, les intérêts dont il a tenu peu de compte, les sentiments qu'il a froissés, il en est qui me sont chers, je ne saurais, d'autre part, oublier que j'ai eu, de bonne heure, le privilége d'une amitié qui ne me fut pas retirée, et j'éprouve pour la mémoire de M. de Cavour quelque chose de plus que le simple respect dû au génie. Sans nuire à a liberté de mes appréciations, ce sentiment doit, à mon insu même, les modifier, ou tout au moins les tempérer, et je ne me sens pas en condition de les contrôler ni de les reviser froidement.

Si M. de la Rive n'ose pas juger l'oeuvre, il fera parfaitement connaître l'homme. Il le fera admirer sans le surfaire, il le fera aimer en le montrant tel qu'il fut. Son livre est d'un bon exemple; il nous fait voir comment les dissentiments d'opinion ne sauraient altérer, entre les hommes dignes d'estime, l'harmonie de l'amitié. Le comte Camille Benso de Cavour passait pour un révolutionnaire auprès de plusieurs membres de son aristocratique famille. Ses aspirations vers l'affranchissement et plus tard vers l'unité de l'Italie étaient suspectes ou condamnées. Pendant longtemps elles ne se révélèrent que par des conversations intimes ou dans l'effusion de ses correspondances. Eloigné du pouvoir et ne songeant pas qu'il y arriverait un jour, il tournait son activité vers l'agriculture et les questions économiques. Il se croyait tenu de contribuer, dans la mesure de ses forces, au progrès social, en atten

1. Hetzel, in-8, 448 p.

dant l'avénement plus ou moins lointain de ses idées poli– tiques. Celles-ci étaient pour lui l'objet d'une sorte de culte, mais non un instrument d'ambition. Les souvenirs de M. de la Rive, les fragments de correspondance qu'il enchâsse habilement dans ses récits, montrent bien la persévérance du futur organisateur du royaume d'Italie dans sa foi et dans ses espérances. Il faut voir la douleur que lui fait éprouver, après 1830, l'échec de la révolution italienne réveillée par la France et abandonnée par elle. Il écrit, le 4 janvier 1832, à sa tante Mme de Sellon qui, elle aussi, n'en aimait pas moins le jeune Camille , pour ne pas partager ses idées :

.... L'état de l'Italie, de l'Europe et de mon pays ont été pour moi la source des plus vives douleurs. Combien d'espérances déçues, combien d'illusions qui ne sont pas réalisées, combien de malheurs sont venus tomber sur notre belle patrie ! Je n'aocuse personne, ce sera' peut-être la force des choses qui en a décidé ainsi, mais le fait est que la révolution de Juillet, après nous avoir fait concevoir les plus belles espérances, nous : replongés dans un état pire qu'auparavant. Ah! si la France avait su tirer parti de sa position.... Mais je ne veux pas mar. rêter sur un sujet trop douloureux et au sujet duquel vous de partagez peut-être pas mes opinions. Ne croyez pas que tout ce que j'ai souffert ait en rien abattu mon amour pour les idées que j'avais. Ces idées font partie de mon existence; je les professerai, je les soutiendrai tant que j'aurai un souffle de vie.

Ces lignes « chaudes d'amertume, incorrectes, d'une écriture heurtée, » nous dit M. de la Rive, indiquent une de ces heures de tristesse et de découragement qui atteignent les plus forts, et brisent un instant leur courage sans ébranler leurs convictions. Celles du comte de Cavour se relevaient toujours au milieu des malheurs publics ou des douleurs privées. A propos de l'inhumation de deux vieux parents qu'il aimait, il écrit vers la même époque :

C'est en présence de ces cercueils qu'on se pénètre du néant

des vanités de ce monde. Je n'avais pas besoin de cela pour m'en convaincre; mais je vous assure que cela m'a bien confirmé dans la renonciation absolue à toute idée de gloire et de célébrité. Je continuerai à soutenir les opinions libérales avec la même chaleur, sans espérer ni même désirer de me faire un nom. Je les soutiendrai par amour pour la vérité et par sympathie pour l'humanité. Ce pauvre d'Auzers est peut-être mort affligé par l'idée qu'il laissait des neveux indignes de lui; cette idée m'est bien pénible, car, malgré nos dissidences, je n'ai jamais cessé de ressentir pour lui la plus tendre affection. s'il avait pu lire dans mon coeur, il aurait vu que les motifs qui me portaient à m'éloigner de ses opinions, étaient aussi purs que ceux qui l'engageaient à sacrifier son bonheur au jervice.

Voilà comment le patriote inconnu se montre dans l'inimité et marque d'avance le but que l'homme d'Etat pour uivra plus tard à la face du monde. Cette unité intérieure le la vie du comte de Cavour est naturelle; le biographe a rencontre, il ne la crée point. M. de la Rive a le bon ens de ne pas chercher le grand homme futur dans l'enant. Ses premières années ne faisaient pas d'ailleurs présaer l'avenir. Sa mère écrivait à une amie à propos des remières leçons que Camille recevait avec son frère Gusive : « Gustave aime l'étude, Camille l'a en horreur. Disnoi si tu as eu beaucoup de peine à apprendre à lire à Euène; pour ce pauvre Camille qui n'en peut venir à bout, e sont des soupirs à fendre l'âme. » Ce sera pourtant un yur le plus rude des travailleurs : à la tête des affaires, il 2 chargera de trois portefeuilles et suffira à sa triple Iche; simple particulier et livré aux soins de l'agriculture,

sera levé avant le jour pour étudier la langue anglaise i l'histoire de l'Angleterre par la lecture d'auteurs exacts, ais froids et sans attraits. Sans avoir une foi présompleuse dans sa mission, l'homme qui croit au triomphe de s idées se prépare à les servir. L'auteur du Comte de Cavour, malgré la simplicité habi

tuelle avec laquelle il met son héros en scène , n'en a pas moins une haute idée de ses facultés et de la rare énergie de caractère qui les a développées et tournées vers un grand but. Quand il veut résumer l'homme, il le montre a fait de cette argile plus noble dont sont pétris les maitres du monde; paré de facultés éclatantes,... et doué des humbles aptitudes sans lesquelles les autres restent stériles; laborieux, persévérant, acharné à son euvre, ne la lâchant point un seul jour, uu seul instant;... possédant l'art de convaincre, d'entraîner, d'inspirer la confiance,... l'ardeur réfléchie, l'activité infatigable, la sagacité, l'opportunité, la connaissance de son temps, la fertilité des ressources, l'esprit libre de tout préjugé, le ceur à l'abri de toute haine, » Telles furent les armes de cet homme « taillé pour la lutte et né pour la victoire, o qui a su se faire estimer de ses ennemis et admirer dans ses tentatives les plus hardies par ceux qui, comme M. de la Rive, n'osaient pas s'engager dans la même voie, Ces témoignages involontaires d'admiration et de sympathie compteront pour l'histoire; la dissidence même des opinions en rehausse le prix.

Les hommes qui ont vécu, lutté, grandi, succombé loin du théâtre de notre civilisation et qui se sont même fait un nom par leur acharnement contre elle, peuvent mériter le titre de grands hommes et devenir l'objet d'études biographiques intéressantes, utiles, propres à jeter un nouveau jour sur une période entière de notre histoire. Abd-el-Kader est de ce nombre.

L'un des trois représentants mémorables de l'islamisme contemporain, il tient dans notre histoire plus de place que Schamyl dans celle de la Russie, presque autant que Mehemet-Ali dans les relations de l'Europe avec l'Orient. On comprend donc l'intérêt d'une monographie comme celle publiée par M. Alex. Bellemare : Abd-el-Kader, sa vie poli

HISTOIRE

PS ACCE SSOIRES.

HISTOIRE ET ÉTUDES ACCESSOIRES. 363 ique et militaire?. L'esprit qui l'a inspirée se résume dans ette pensée de Napoléon Ier, prise pour épigraphe : « Il ne aut jamais craindre de rendre justice à un ennemi; c'est oujours honorable, et quelquefois habile. » L'auteur emDrasse la vie de l'émir tout entière. Il le prend depuis 'éducation qui le préparait à une résistance fanatique contre nous, jusqu'à ses nobles manifestations de sympahie et de reconnaissance pour la France au milieu des événements de Syrie. L'auteur, qui a vécu trop peu de temps auprès d'Abd-el-Kader, a obtenu de ceux qui ont eu avec lui le plus de relations, des documents précieux grâce auxquels il a pu rendre son livre aussi complet que véridique.

Les nouvelles histoires générales de France.

M. Aug. Trognon.

Quelle histoire écririons-nous si ce n'était la nôtre ? Si le public ne sentait pas le besoin, de temps en temps, d'une nouvelle histoire de France, les écrivains n'éprouveraient pas moins celui de la faire. C'est comme pour les traductions d'Horace; chacun espère faire mieux ou autrement que ses devanciers; chacun se place à un point de vue nouveau ou qu'il croit tel. Les faits ne changent pas, mais l'ordre peut être meilleur, la moralité peut en être mieux tirée, les enseiguements du passé peuvent être toujours remis au service du présent; enfin, si l'on ne voit pas trop que le nouveau livre réponde aux besoins de la génération actuelle, il témoigne du moins du culte filial que l'on a voué à son pays, et du désir de le servir.

L'Histoire de France que M. Aug. Trognon a entrepris

1. Hachette et Cie, in-18, 464 p.

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