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L'ANNÉE

LITTÉRAIRE

ET DRAMATIQUE.

(SIXIÈME ANNEE.)

POÉSJE.

De la part de la poésie dans le mouvement général de la littérature en 1863.

L'année 1863 qui ne pèche pas par l'excès des richesses littéraires, a surtout fait une part modeste à la poésie. N'exagérons rien pourtant, et gardons-nous d'un injuste dédain pour la littérature, en général, ou pour la poésie en particulier, parce qu'elles ne nous offrent pas, tous les ans, de ces belles œuvres qui font époque par leur éclat ou par leur influence. Pour qui veut suivre le développement intellectuel d'un siècle ou d'un pays, il n'y a point d'années inutiles, s'il y en a de plus ou moins bien remplies. Chacune d'elles est comme un anneau d'une longue chaîne, et l'histoire, qui n'est que l'enchainement des idées et des faits, n'admet pas de solution de continuité. En voyant manquer à notre revue de 1863 la plupart de nos illustrations littéraires, nous ne dirons pas, en nous excusant humblement, comme l'amphytrion du repas ridicule:

Nous n'avons aujourd'hui ni Lambert ni Molière.

D'abord Lambert et Molière ne peuvent pas se donner tous les jours; et puis, qui sait ce que deviennent les Lamberts de la veille, et n'est-ce pas parmi les petits et les inconnus d'aujourd'hui qu'il faut chercher les Molières du lendemain?

L'étude de la littérature a, en outre, cela de particulier, que, si éUe ne met pas sans cesse en relief de brillantes individualités, elle fait mieux connaître que toute autre étude l'état intellectuel et moral d'une époque, d'une génération. J'ai déjà cité, en le modifiant, l'axiome du plus spirituel des gastronomes : « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es. * Voulons-nous juger la société de notre temps? voyons ce qu'elle lit, voyons ce qu'elle se fait servir pour ses besoins ou ses plaisirs intellectuels par ses fournisseurs les plus favorisés. Ses goûts du moment, ses regrets du passé ou ses aspirations vers l'avenir se manifesteront dans les ouvrages qu'elle inspire ou qu'elle accueille. La revue de la littérature la plus pauvre, comme celle de la plus riche, ne saurait être indifférente, puisque la société y retrouvera la plus fidèle expression d'ellemême.

On verra dans les pages qui vont suivre où se portent de préférence les préoccupations du jour et les travaux des meilleurs esprits. Le roman est toujours le genre littéraire de prédilection : il se prête aux thèses contraires qui nous agitent ou il offre à la pensée fatiguée un pur délassement. Peut-être, cependant, le public commence-t-il à montrer moins de faveur pour cette forme, quand elle se met au service des idées, parce qu'il est mieux disposé à accueillir celles-ci sans déguisement et pour elles-mêmes. Le théâtre s'est vu accuser plus que jamais de décadence; nous verrons ce qu'il y a de fondé dans ces plaintes. Dans la critique littéraire, l'activité ne se ralentit point; moins

il y a d'oeuvres à juger, plus il se présente de juges. Les volumes d'essais et de mélanges pullulent; les recherches sur la littérature du passé indiquent une curiosité insatiable. L'histoire est toujours l'objet de travaux considérables; de grands ouvrages s'achèvent, de nouveaux s'entreprennent. La géographie, l'ethnographie commentent à se naturaliser en France, et les résultats des voyages modernes d'exploration se vulgarisent parmi nous; nous comprenons enfin que la connaissance des pays et des peuples étrangers est une condition essentielle de notre action politique ou commerciale dans le monde. Les sciences morales et l'histoire religieuse n'ont point à * plaindre de l'indifférence du public; l'événement littéraire de l'année est un livre d'exégèse évangélique. La critique d'art, l'érudition et l'archéologie, la vulgarisation ta sciences ont, comme toujours, leurs fidèles disciples on leurs fervents apôtres.

Au milieu de ce mouvement général la poésie ne tient qu'une petite place; elle ne vent point se laisser oublier, Dais elle fait peu de bruit. Les vers ne manquent pas, nais le public manque aux poètes. 11 attend, pour leur revenir, qu'ils aient la voix plus fière et l'inspiration plus personnelle. La forme est désormais harmonieuse et assouplie, il faut y renfermer des idées et des sentiments qui trouvent un écho dans toutes les âmes. Pour l'instant, ce que nous avons de meilleur 4 enregistrer, ce sont quelques soniets bien faits, des vers de débutants qui promettent, des poéiies de femmes qui ont de la grâce ou de la vivacité, sufin et surtout des traductions poétiques qui attestent le culte persévérant de la forme en attendant le réveil de l'inspiration.

Débuts poétiques. MM. G. Lafenestre, L. Dieri Anonymes;
M. F. Pittié.

Les meilleurs vers de l'année sont peut-être des vers de débutants. Qu'on ne me reproche pas de donner place ici aux poésies des jeunes gens, quand elles annoncent du talent et de l'avenir. D'abord, dans ce déluge de vers qui inondent même les époques prosaïques, il y en a tant de mauvais que, si l'on en rencontre en passant quelques bons, il faut les recueillir sans demander l'âge de celui qui les a produits. Le jeune homme qui rime avec distinction, pourra ne pas être un grand poète plus tard, mais il a beaucoup de chances d'être un écrivain habile : il se sera rendu maître de la langue, en la maniant sous sa forme la plus difficile. II aura acquis le sentiment de l'harmonie, il aura appris à plier les mots à toutes les exigences de l'idée. C'est en ce sens qu'un ancien jugeait utile pour l'orateur d'avoir fait des vers, même de médiocres: Et versus prosunt, etiam médiocres. Et si les vers ne sont pas médiocres? peut-être retiendront-ils alors le jeune écrivain dans la carrière poétique par l'engagement d'un premier succès.

C'est ce qui pourra bien arriver à l'auteur d'un petit volume de vers intitulé modestement : les Espératices ', et qui contient déjà plus que le titre ne promet M. Georges Lafenestre a un sentiment très-vif des choses vraiment poétiques, la nature, la jeunesse, l'amour; il a l'harmonie de la phrase, la cadence et le rhythme. Il s'est formé par l'étude de nos grands poètes modernes, et il en laisse voir l'influence dans sa manière, sans qu'on puisse l'accuser

1. Jules Tardien, in-18, 116 pages.

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