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Biémont1, qui rachètent la faiblesse d'une poésie de début, par une piquante préface de critique et d'histoire littéraire; j'en passe qui aggravent, par une préface ambitieuse, le tort de publier de mauvais vers. Je passe aussi des poèmes qui, écrits très-sérieusement, pourraient obtenir, s'ils étaient plus connus, un succès de fou rire, comme les Désespérés, poëme héroï-comique, didactique, classique et satirique en dix-huit chants, par M. Tapon Fougas *. On y verrait pourtant comment un grand poète et un illustre critique ont fait, chacun de leur côté, un horrible complot pour étouffer la gloire d'un écrivain. Mais celui-ci ne se laisse pas égorger en silence, etsamuse indignée dénonce l'Hugolatrie et la Janinocratie comme les deux fléaux du siècle; ce sont eux qui ont empêché les onze drames de l'auteur d'être représentés, ou de se vendre et d'opérer la régénération complète du théâtre. Mais, Dieu merci! son poëme en aura délivré le monde.

Pourquoi faut-il passer sous silence ou n'indiquer qu'en courant les poésies si curieuses, si attristantes ou si bouffonnes, suivant le point de vue, de M. Gagne, avocat et homme de lettres, l'avocat des fous, comme il s'appelle et le « candidat surnaturel, universel et perpétuel » des dernières élections législatives? 11 a pourtant donné, cette année, le Calvaire des rois, qui lui fournit une occasion de rappeler, au-dessous de son nom, tous ses titres. On saur» donc que M. Gagne est « auteur de l'Unilèlde, poëme en douze chants et soixante actes; de l'Histoire des minuits, renfermant l'histoire de ma mort, de ma vie miraculeuse et le bonheur du crucifiement; de la Constitution universelle de l'avenir, ou le salut de l'Italie, de la France et du monde; du Suicide, de la Monopanglotte ou langue universelle; de tOd-Esprit prouvant l'intervention des esprits del'Od; de la Comité de l'Antéchrist; des Vendeurs du tanpk; des Bêtes de la liberté ; — rédacteur en chef de {Espérance, du Théâtre du monde, du Journalophage, de Tniteur du monde visible et invisible, journal surnaturel prouvant l'iDtervention de Satan dans le Spiri-satanisme, ou évocation des esprits; — candidat surnaturel, universel et perpétuel à la députation et à l'Académie française, etc., etc. »

1. Versailles, Beau jeune, petit in-18, 168 pages. % Chez tous les libraires, in-12 (prix 6 francs).

Parmi ces ouvrages, l'Unitéide ou la Femme Messie, poème universel, n'a pas moins de sept cent vingt-six pages du plus grand format in-octavo, qui doivent contenir plus de vingt-cinq mille vers. Le Calvaire des rois, qui n'a que trois cents pages du même format, est la mise en scène du martyre de Louis XVI, de Marie-Antoinette, d'Elisabeth et de Louis XVII. La couverture rouge et noire, portant une grande croix de mission entourée de larmes, donne à ce irame en cinq actes le titre de « Régi-tragédie épique, historique et nationale. » Les vers, tour à tour grotesques et plats, sont précédés d'une préface comiquement furibonde dirigée contre l'école satanique, que représentent en littérature le romantisme et la fantaisie. L École de l'enfer, ce sont ■ les possédés démoniaques des Misérables, de la Qumtinie et de la Vie de Jésus,»— le if audit n'avait pas encore paru — qui la font triompher. Quand on voit revenir œ pareils échos les déclamations et les foudres lancées de o»Qt contre M. Victor Hugo, George Sand et M. Renan, on ne sait plus si l'on doit rire ou s'affliger des conséquences du fanatisme en littérature. Mais nous voilà bien loin de la poésie, sans cesser de parler de vers; c'est ce <pu prouve une fois de plus que les ardeurs du prosélytisme peuvent aussi bien égarer le poète que lui fournir des inspirations.

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La traduction en vers : les traductions complètes ou partielles, fidèles ou libres. MM. Mesnard, Autran, Fallex, Topin, et Desserteaux.

La traduction en vers des poètes anciens ou étrangers prouve toujours, de la part de celui qui s'y livre, un extrême amour pour l'antiquité ou pour les littératures étrangères. Mais reproduire les modèles qu'on aime, dans des imitations qui n'en peuvent donner que la plus imparfaite idée, ce n'est pas le meilleur moyen d'augmenter le nombre de leurs admirateurs. J'applique avec regret ces réflexions à un esprit distingué, à un homme de goût à 1» fois et de savoir, M. Paul Mesnard, qui est allé chercher dans la Grèce ancienne celui des auteurs tragiques et l'une des œuvres qui s'éloignent le plus de notre génie : il nous donne YOrestie, trilogie tragique d'Eschyle1, ce grand drame en trois drames que M. Alex. Dumas s'était efforcé, il y a quelques années, sans beaucoup de succès, de faire passer sur une scène française par une plus libre interprétation'.

La traduction nouvelle a été entreprise avec un tel désir d'être fidèle que l'auteur a eu la pensée de mettre le texte en regard, afin que le lecteur pût juger constamment de l'exactitude. J'avoue que ce mérite, si important qu'il soit, n'est que secondaire dans une traduction poétique : le premier mérite serait de se faire lire, et cela ne s'obtient que par le mouvement, l'éclat, la chaleur, toutes choses étrangères au plus ou moins de- précision dans l'interprétation des détails. Peu importe, quand il s'agit de mettre de bons vers français sous de beaux vers grecs, qu'on ait suivi le teite de tel ou tel philologue. M. Paul Mesnard nous avertit qu'il a suivi celui de Boisonnade, lequel « donne très-peu aux conjectures, aux restitutions hasardées. » Il ajoute: cTai cependant profité, pour ma traduction, de quelques-unes des ingénieuses corrections de Schùtz, de Bothe, d'Ahrens, dont j'ai eu constamment sous les yeux !e texte et le commentaire. » Et c'est là le malheur! C'est ià ce qui fait notre embarras pour détacher de la nouvelle Ortstie un fragment, une page vraiment poétique, malgré de beaux vers isolés comme celui-ci:

1. Hachette et O, in-8, 308 pages.

2. Théâtre de la Porte Saint-Martin, 5 janvier 1856.

J'ai la crainte toujours debout à mes côtés,

dont l'image est fidèlement calquée sur le grec. Mais, en général, le traducteur en vers doit traiter les poètes en poète et non en philologue. Le vers doit rendre la poésie, et lorsqu'il ne le fait pas, il reste, pour l'intelligence du modèle, inférieur à la plus humble traduction mot à mot, w français interlinéaire imaginé de nos jours pour les écoliers, ou au petit latin des anciennes éditions.

M. Paul Mesnard a mis en tète de YOreslie un Avantpropos et une Introduction. Dans l'un, il défend, comme c'est son droit, la cause de la traduction en vers, cause qui a plus besoin d'Atre défendue par de bons exemples que par des arguments; dans l'autre, il présente une étude savante sur l'auteur et le grand sujet qu'il a osé aborder. Ceux à qui son talent poétique semble insuffisant pour faire P»sser Eschyle dans notre langue, pourront prendre au moins l'érudition du traducteur pour guide d'une étude approfondie du modèle.

M. Autran est fidèle à la poésie : soyons fidèle à M. Autan. Cette année, nous le trouvons dans le groupe des traducteurs, et j'avoue qu'il est de ceux qui me réconcilieraient avec la traduction en vers. Il est vrai qu'il ne se pique pas d'y porter l'exactitude minutieuse que réclame le philologue, et qu'en reproduisant un modèle antique, il use d'une certaine liberté favorable au talent. Mais en revanche, le talent fait lire l'œuvre antique que la fidélité d'une interprétation scrupuleuse risque de laisser plus illisible dans notre langue que dans la langue originale.

C'est au théâtre grec que M. J. Autran est allé demander, lui aussi, le poème qu'il voulait faire passer dans la poésie française. Ce poëme est un échantillon curieux, disons mieux, unique, d'un genre disparu, le drame satyrique, qui servait ordinairement d'accompagnement aux trilogies austères de la tragédie. On dit qu'Eschyle, le poète des héros, des demi-dieux et des dieux mêmes, excellait dans ce genre bouffon qui mettait encore en scène les personnages de l'Olympe, mais pour en rire.Seulement, du vieil Eschyle, il ne reste que le modèle de la grande trilogie tragique. De Sophocle, qui eut aussi beaucoup de succès dans le drame satyrique, il n'a surnagé non plus aucune œuvre de ce genre. Le pathétique Euripide est le seul dont on ait conservé un drame satyrique, le Cyclope, et c'est celui que M. J. Autran a voulu reproduire1.

Plus d'une sorte d'intérêt s'attache au Cyclope. D'abord il est seul de son genre. Ensuite * les émotions diverses de la comédie et de la tragédie s'y entremêlent habilement, dit M. Patin. » De plus c'était un chef-d'œuvre de style, au dire des anciens. Enfin les raffinés modernes ont trouvé dans ces bouffonneries un sens profond, et M. Autran croit lui-même « que le poète philosophe a voulu peindre, d'après Homère, dans la lutte d'Ulysse et de Polyphème, l'éternel combat de l'intelligence et de la matière, du droit et de la force, du spiritualisme représenté par le héros cher à Minerve, et du matérialisme, incarné dans cet ogre mythologique, dans ce géant qui n'a qu'un œil et un ventre nourri par l'homicide. » N'en cherchons pas si long. Je

1. Michel Lévy et O», in-8, 106 p.

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