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savoir, l'indécision de ses doutes et l'audace de ses affirmations. Il le traite en artiste qui s'improvise théologien, en romancier, en poëte, c'est-à-dire en homme de sentiment, d'imagination et de style. Il met sur la même ligne, comme historien, l'auteur de la Vie de Jésus et l'auteur de Salammbo; seulement il est difficile de démentir M. G. Flaubert sur l'ancienne histoire de Carthage, tandis que l'abbé Freppel croit plus aisé d'opposer des témoignages historiques aux doutes, aux assertions ou aux fantaisies de M. Renan sur l'histoire de Jésus.

Je ne veux pas suivre ici l'abbé Freppel dans la lutte d'argumentations, d'autorités et de textes qu'il engage contre M. Renan. A une incertitude excessive d'idées et de langage, il oppose une confiance trop absolue et une trop grande facilité d'affirmation, si l'on en croit les adversaires d'un autre bord que l'auteur de la Vie de Jésus a soulevés contre lui, les adversaires de la gauche et de l'extrême gauche, comme j'ai dit tout à l'heure : ce sont les rationalistes ou libres penseurs, qui, déistes en philosophie, nieut formellement la divinité du Christ et toute intervention du surnaturel dans l'histoire religieuse. L'interprète principal de cette école en France a été M. P. Larroque, ancien recteur de l'académie de Lyon, l'auteur de ces ouvrages de critique religieuse indépendante qui, imprimés à l'étranger, ne pouvaient naguère passer la frontière ni être l'objet d'un compte rendu dans nos journaux. A l'occasion du livre de M. Renan, il a bien pris sa revanche. La discussion était ouverte; toutes les opinions avaient le droit de se produire. Les catholiques dénonçaient l'audace de M. Renan; les rationalistes accusèrent sa pusillanimité. M. P. Larroque se chargea de résumer les griefs de ces derniers dans une brochure intitulée : Opinion des Déistes rationalistes sur la Vie de Jésus selon M. Renan'. Elle n'eut pas autant d'éditions que les manifestes catholiques; mais l'auteur ne fut ni poursuivi ni inquiété : pour lui et pour l'école à laquelle il appartient, c'était un progrès.

1. Dentu, gr. in-8, 32 p. ; 3e édition.

Chose curieuse : M. P. Larroque fait à l'auteur de la Vie de Jésus quelques-uns des mêmes reproches que l'abbé Freppel. Il le traite aussi d'artiste, de poëte, de romancier. a M. Renan, dit-il, vient de construire un roman qui a obtenu un succès de vogue. Mais un roman, quelque plein d'intérêt qu'il puisse être, c'est trop peu quand avait été annoncée une cuvre de science sérieuse. » M. Larroque ajoute que ce roman n'est pas de nature à aider au progrès soit des bonnes mœurs soit de la science religieuse; il le combat avec vivacité, avec véhémence même, comme une concession funeste aux habitudes de vague sentimentalitéreligieuse qui engourdissent aujourd'hui les intelligences et énervent les caractères. Il l'accuse de flatter, par ses demi bardiesses à la fois et par ses réticences, ceux qui ont assez de lumière pour reconnaître in petto quele christianisme est l'ennemi du monde moderne, et assez de savoir faire pour vivre ouvertement en bonne intelligence avec lui. Il déclare, lui qui fait profession de n'être pas chrétien, « que le roman de M. Renan n'est pas plus désagréable aux chrétiens sincères qu'il ne l'est aux purs déistes auxquels il semble venir en aide. » Il décline toute solidarité entre la libre pensée et ce chefd'ouvre d'habileté qui consiste à serrer l'ennemi dans d'étroits embrassements pour essayer de l'étouffer, en l'empéchant de crier trop fort. » Comme l'abbé Freppel, M. P. Larroque met M. Renan en contradiction avec lui-même; il lui rappelle à son tour ses déclarations plus franches de la Liberté de penser et lui reproche ses effusions d'admiration et d'amour pour un type légendaire sur lequel il sait que la science ne peut rien dire de certain.

Tous les juges de M. Renan ne portent pas sur la lie de Jésus une appréciation aussi radicale. J'ai parlé d'un centre gauche et d'un centre droit; le centre gauche

ist représenté à mes yeux par le fameux article inséré lans la Revue des Deux - Mondes par M. Ernest Havet, professeur au Coliége de France, et publié en brochure sous ce titre : Jésus dans l'histoire, examen de lu Vie de Jésus par M. Renan'. Cette étude si remarquée, si louée par es uns, si vivement attaquée par les autres, a deux parties très-distinctes : M. Havet commence par adresser à M. Renan des éloges sans mesure. Une histoire de Jésus lui parait l'ouvre capitale des littératures chrétiennes; elle a dû tenter tous les grands esprits depuis Pascal jusqu'à Lamennais; mais personne n'avait encore réuni les qualités nécessaires pour l'écrire. Au siècle dernier, ni Voltaire, ni Rousseau, ni Diderot ne l'ont pu, faute de science et aussi faute d'audace. Plus près de nous, Chateaubriand, Guizot, Villemain, Lamartine, Cousin, Thierry, Michelet, V. Hugo, Mérimée, Quinet, G. Sand, Sainte-Beuve, n'ont pas osé, peut-être par excès de respect. Il fallait toutensemble un penseur, un philologue, un orientaliste, et un artiste n'ayant retenu de la foi que la poésie. Cet homme prédestiné ce fut M. Renan, un Breton, comme Lamennais, c'est-à-dire un Galiléen de la France, un homme qui a vécu assez longtemps dans la croyance chrétienne pour en garder le sentiment et qui s'en est séparé assez tôt pour n'avoir ni irritation ni aigreur, un homme qui a vu la Palestine et la Syrie, qui a pleuré, qui a souffert dans ces saintes contrées et en a rapporté un deuil profond, un homme enfin qui s'est placé au premier rang, comme artiste et comme écrivain.

L'ouvre, prise en général, ne reçoit pas moins d'éloges que l'auteur; mais examinée de plus près, elle donne lieu à des restrictions sérieuses qui rapprochent singulièrement le panegyriste de M. Kenan de ses adversaires, «Sa critique dans le détail, dit-il, n'est pas toujours assez ferme, »

1. F. Sartorius, in-18, 72 pages.

M. Havet se plaint ou du moins il s'étonne de trouver un narrateur ému et sympathique, là où le fait s'évanouirait devant une discussion plus sévère; il signale des a suppositions complaisantes dont il invite le lecteur à se défier. » Il reproche aussi à l'auteur de demeurer indécis et vague lorsqu'il faudrait affirmer, nier ou constater nettement son ignorance. Il relève lui-même, comme l'abbé Freppel et M. P. Larroque, l'abus des à peu près et des déclarations d'authenticité et de véracité en faveur de témoignages dont on incline à ipfirmer la valeur. Enfin M, Havet arrive, sans le vouloir, à justifier ce mot ingénieux et trop vrai de M. de Sacy, annonçant le premier la Vie de Jésus dans le Journal des Débats : « Si Jésus-Christ n'est pas Dieu dans l'ouvrage de M. Renan, il est encore le fils de Dieu : Je ne sais pas trop à la vérité pourquoi ni comment' ». Les efforts de M. Havet pour nous donner ce pourquoi et ce comment aboutissent à cette explication assez obscure : « Jésus est le seul homme historique qui n'ait pas d'histoire : nous saisissons la personne réelle dans les autres, en lui nous n'atteignons que le personnage idéal.' » Ou cette formule n'a point de sens, ou elle condamne l'idée même d'écrire une « Vie de Jésus », La justesse du mot de M. de Sacy, vérifiée par M. Havet malgré lui-même, demeure la meilleure critique de la méthode de M. Renan et de son livre.

Si les éloges donnés par M. Havet à l'auteur de la Via de Jésus n'étaient pas faits pour plaire aux adversaires de M. Renan, les reproches qu'il lui adressait au sujet de ses timidités étaient de nature à irriter bien davantage ceux qui voyaient déjà dans ce livre l'effet d'une monstrueuse audace. Aussi se trouva-t-il enveloppé avec l'historien de Jésus dans les mêmes attaques et voué aux mêmes co

1. Voy. les Débats du 24 juin 1863.

lères par les mandements, les articles de journaux, les brochures de ce que j'ai appelé l'extrême droite'.

Un écrivain du clergé devait prendre une place à part parmi les défenseurs des doctrines catholiques; il devait protester contre le système d'apologétique injurieuse trop familier aux ecclésiastiques ses confrères : c'était l'abbé J.-H. Michon qui, pour mieux combattre M. Renan, reconnait hardiment ce qui fait la force de son livre et s'abstient de l'insulter pour son audace ou ses réticences, pour ses contradictions ou ses faiblesses. Il a écrit une Leçon préliminaire à M. Renan sur la Vie de Jésus ? et l'a fait suivre d'une Deuxième leçon?. M. Michon représente une sorte de centre droit; son attachement aux dogmes mis en péril par la critique séduisante de M. Renan n'est pas douteux, mais il croit qu'on les compromet de plus en plus par des violences, des injures, des anathèmes, et il refuse de s'associer aux pensées intolérantes des partis extrêmes. Il retrace dans la Préface de sa Deuxième leçon, ce qu'il y a eu de mesquin, de plat ou d'odieux dans les réfutations qui ont plu sur la tête de l'auteur de la Vie de Jésus ; il donne des échantillons du style, du goût et de la science des nouveaux apologistes du catholicisme, et il se dit avec tristesse que les dangers révélés par le livre de M. Renan sont d'autant plus grands qu’on refuse de les voir au lieu de les conjurer. Ce livre qu'un pamphlétaire a cru plaisant d'appeler « l'Evangile selon Renan, » son vrai nom serait « l'Evangile selon le dix-neuvième siècle, » et pour en expliquer le succès, l'abbé Michon transcrit ce passage qui lui en paraît être le dernier mot.

*Jamais on n'a été moins prêtre que Jésus, jamais plus ennemi

1. Les dernières éditions de l'Examen critique de l'abbé Freppel contiennent une Réponse à M. Havet, où l'on remarque beaucoup plus de vivacité et d'irritation que dans la discussion du livre même de M. Renan.

2. Dentu, in-18, 70 p. — 3. Même librairie, in-18, 72 p.

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