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une vive sympathie, avait proclamé qu'aucun principe n'est supérieur au principe chrétien, et cependant il rêvait une régénération, une transfiguration du christianisme. M. d'Eichthal pousse encore plus loin la contradiction; il croit que « la civilisation moderne avec tous ses développements passés et futurs, dérive du précepte ; rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, et que, par conséquent, un nouveau christianisme est superflu; » et il se met à l'oeuvre pour dépouiller la tradition chrétienne, dans ses origines mêmes, du prestige qu'elle empruntait à la foi en la révélation divine de ses premiers monuments.

Placé entre cet attachement de ceur à la foi chrétienne et l'esprit de critique qui en ébranle les bases, M. d'Eichthal rachète par la sincérité son inconséquence. La bonne foi, l'amour de la vérité éclate dans tout son livre, et surtout dans la longue Préface et dans la savante Introduction de son ouvrage. A proprement parler, ces deux pièces préliminaires sont l'ouvrage lui-même; le reste n'est que pièces justificatives; car les Évangiles de M. d'Eichthal sont un livre mal fait, où l'appareil de la méthode se montre plus que la méthode même, où les complications de l'ordre visible jettent dans plus d'embarras que le désordre, où les preuves étouffent les assertions plutôt qu'elles ne les éclairent; où tout l'échafaudage du travail auquel s'est livré l'auteur est resté dressé devant le lecteur et en masque le résultat.

L'objet du livre est proprement la concordance des évangiles. Aussi, après les généralités de lIntroduction, qui forme un tome premier, paginé séparément, dans le premier volume, arrive le Texle comparatif des évangiles selon saint Matthieu et saint Marc, formant, avec les Annexes, un tome second dans le même volume; puis le Teste comparatif de l'évangile selon saint Luc forme, avec les Annexes, un tome troisième dans le second volume. Quant aux Annexes, tableaux et notes qui doivent concourir à l'élucidation du texte, il est difficile d'imaginer quelque chose de plus embrouillé et de plus pénible. Toutes les manières de notation sont épuisées en correspondances et en renvois. Les lettres de l'alphabet ne suffisent pas à la classification des matières supplémentaires et, après les Tableaux A, B, C, etc., et les Annexes A, B, C, etc., vous avez les Tableaux AA, BB, CC, etc., et les Annexes AA, BB, CC, etc. Comment veut-on que le public aille chercber même les meilleures choses dans un pareil chaos, et combien faudrait-il enfouir de lumière sous cet amas de matériaux et de décombres, pour qu'il en transpiråt au dehors quelques rayons ? En rapprochant un tel livre de quelques autres publications indigestes de disciples éminents d'Auguste Comte, nous nous demandons jusqu'à quel point une telle influence pourrait nous gâter l'esprit français. Si encore ces élucubrations s'adressaient à la patience de quelques penseurs des universités germaniques! mais il s'agit de rendre populaires chez nous des idées et des faits déjà familiers à tous les esprits éclairés en Allemagne. Le rude labeur que M. d'Eichthal déclare s'être imposé pouvait être nécessaire pour pénétrer dans tous les replis de la rédaction des évangélistes et lui arracher son secret'; mais il aurait dû en épargner les ennuis aux autres, ou du moins en alléger le poids. C'est le rôle de l'auteur d'aplanir • la route qu'il a ouverte et de conduire au but par des chemins plus doux que ceux qu'il a lui-même suivis,

Revenons à l’Introduction générale, exposé synthétique que l'auteur n'a pu entreprendre, nous dit-il, qu'après avoir terminé l'investigation préalable qui demeure, matériellement, la partie principale de son ouvrage. M. d'Eichthal y mêle, comme nous l'avons déjà fait entrevoir, les espérances d'une ame naturellement croyante et les indis

1. Voy. page vii de l'Introduction du t. III, (vol. II).

crétions de l'esprit d'examen. Jetant un coup d'oeil sur l'état actuel de l'Eglise, il s'afflige de ses maux et voit dans la confusion du spirituel et du temporel une de leurs principales causes ; il s'élève avec éloquence contre l'organisation politique du Saint-Siège; resté fidèle ou revenant aux idées de Gioberti, il attend une transformation de la papauté, et, par là, une ère nouvelle et plus belle du règne de l'Evangile 1.

Tel est le début assez singulier d'une histoire de la critique religieuse à l'étranger et chez nous depuis la fin du dix-huitième siècle. Est-ce un exorde par insinuation, destiné, comme les respects doucereux de M. Renan, à faire passer les hardiesses qui vont suivre? ou bien l'auteur a-t-il réellement concilié, d'une âme sincère, ce rêve de la régénération à l'italienne de l'Eglise avec les résultats de • la critique allemande qui enlève aux livres saints leur caractère divin et jusqu'à leur authenticité ? Toujours est-il que rien n'est plus net que l'exposé synthétique entrepris par M. d'Eichthal de ces derniers résultats. Il nous fait comprendre la naissance et le progrès parmi les savants d'outreRhin de la théorie du développement historique du christianisme et de ses premiers livres. Il montre comment l'école de Tubingue, dont le chef fut l'illustre Ferdinand-Christian Baur, a substitué cette théorie à celle de l'inspiration, et cherché dans les influences historiques la raison des transformations des anciennes traditions évangéliques. Les travaux de cette école ont été poussés plus loin par un disciple indépendant, M. Hingenfeld, qui a définitivement remplacé, selon M. d'Eichthal, l'unité d'inspiration des évangiles, enseignée par l'Eglise, par la doctrine du développement vivant et continu de la foi chrétienne.

M. d'Eichthal, qui n'a connu les travaux de ce savant qu'au moment où il achevait les siens, ajoute : « Ces con

1. Première préface, p. XXXVII-XL et passim.

clusions, cette apologie de M. Hingenfeld, nous pouvons nous les approprier. Ses vues sur la succession, sur le caractère des divers évangiles, dans leur ensemble au moins, sont les nôtres. Nous sommes heureux de nous trouver ainsi d'accord avec la pensée qui nous paraît résumer et clore le long travail de l'exégèse allemande, de pouvoir invoquer cette sanction accordée en quelque sorte par avance au résultat de nos propres recherches. »

Nous ne pouvons suivre M. d'Eichthal dans la longue carrière où il s'engage, et où il ne cherche pas, comme M. Renan, à parer des séductions de la forme littéraire des matières par elles-mêmes étrangères à la littérature. C'est cependant à ce livre que les esprits sérieux peuvent demander la discussion approfondie des théories d'histoire religieuse si favorisées de nos jours par le réveil de l'esprit d'examen. C'est là que le premier des quatre récits évangéliques, celui de Matthieu, apparaît, sous un jour particulier, comme le plus ancien et le plus fidèle témoignage des enseignements du maître et de ses relations avec ses disciples. Fortement empreint de l'esprit juif, il est repris et modifié dans une narration de seconde main, celle de Marc, plus acceptable aux Gentiis. L'esprit critique avait dès lors quelques exigences auxquelles on sa: tisfit par des adoucissements, des suppressions, ou simplement par des transpositions, un ordre plus rigoureus.

Le récit de Luc fut le fruit d'un remaniement nouveau; c'est une simple combinaison des textes de Marc et de Matthieu. La transformation se suit pas à pas; la prudence de la rédaction indique le temps et les circonstances où elle s'est produite. Des concessions sont faites à l'esprit philosophique étranger et au mouvement religieux général de l'époque. On voit paraître la tendance au mysticisme, à l'abnégation, en attendant que l'évangile de Jean, plus tardif, s'y abandonne. Par calcul ou par la force des choses, la transition se ménage entre la légende juive et la formation du dogme chrétien. M. d'Eichthal résume, dès l’Introduction, toutes les preuves qui sortiront de son travail en faveur de cette thèse du développement historique et progressif; il justifie d'avance ses conclusions par de nombreux exemples. Mais, comme s'il en était effrayé luimême, il se hâte d’en atténuer l'effet. Il vient à peine de prouver que l'évangile de Luc « n'est qu'une reproduction abrégée, amplifiée, accommodée, selon le génie de l'auteur et celui des populations auxquelles il s'adresse ; » que « l'évangile de Marc n'est qu'une dégradation de celui de Matthieu,... qu'une pâle copie qui en a affaibli ou décoloré tous les traits, qui, à certains égards, a si tristement défiguré l'histoire première du christianisme. » Vous tournez la page, et vous trouvez l'auteur remerciant la Providence des services que peuvent fournir à l'histoire chrétienne, par leur diversité même, les évangiles ainsi dépouillés de l'unité d'inspiration, et il rend hommage « à la sagesse de l'Eglise qui, en les recueillant dans son canon, sauf à les vérifier plus tard, les a, par là, préservés de la destruction et de l'oublié. »

Nous ne savons pas si ces sentiments pieux et ces respects désarmeront ceux qui tiennent les hardiesses de la critique pour des nouveautés impies. Ce qui fera qu'elles seront plus facilement pardonnées à M. G. d'Eichthal qu'à M. Renan, c'est que, préoccupé de les justifier par la science, il les a produites dans un livre qui semble plutôt destiné à les tenir enfermées qu'à les répandre. Son ouvre honnête, laborieuse, s'adressera sans bruit à ces esprits sérieux, amis des fortes argumentations, des discussions profondes; elle ébranlera les convictions des uns, confirmera celles des autres, fera peu à peu la lumière autour de ceux qui la cherchent, mais sans provoquer la curiosité de la foule indifférente, ni ameuter les passants.

1. Voy. p. 66-69.

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