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Révélation insuffisante d'une métaphysique nouvelle.

Aug. Comte et M. Littré.

Quand les philosophes prennent des allures de révélateur, quelle que soit leur doctrine, on est sûr qu'ils susciteront des disciples, voir même des apôtres. Et, chose incroyable, l'énormité de leurs erreurs promulguées avec une solennité religieuse n'empêchera pas toujours les meilleurs esprits de les embrasser et de se dévouer à leur propagation. C'est la bonne fortune qui est échue, au de triment d'un très-honnête homme et au grand étonnement de ceux qui l'estiment le plus, à Auguste Comte et à sa philosophie. Le maître et la doctrine ont rencontré dans M. E. Littré, une sorte d'évangéliste, qui est tout ensemble le missionnaire de la foi nouvelle et l'historien de la vie du révélateur. J'ai déjà exposé la doctrine d'Aug. Comte dans ses traits essentiels, d'après quelques pages lancées il y a quatre ans par le même écrivain, comme le manifeste, le Credo de l'école. J'en ai dit franchement les ambitieuses espérances et les aberrations ?; je suis conduit à y revenir par une nouvelle publication de M. Littré, dans laquelle on peut voir comme un second évangile plus développé que le premier. Les Paroles de philosophie positive n'etient que les « paroles d'un croyant. » C'était une simple brochure; légère, au moins de forniat, courte, sinon facile à lire, elle devait porter la lumière chez tous les hommes de bonne volonté ; quel ami de la vérité refu. serait d'en accueillir la révélation en une cinquantaine de pages ? Aujourd'hui, sous le titre d'Auguste Comte et la

1. Voy. l'Année littéraire, t. II, p. 360-369.

hilosophie positive', M. Littré se propose de réunir en un uissant faisceau les principes de la doctrine et les faits e la vie du fondateur. « J'ai essayé, dit-il, d'être bisprien de sa philosophie, narrateur de sa vie, et critique, u, pour parler plus justement, peseur de ses travaux vec la balance de la méthode positive. Tâche très-comliquée sans doute, mais qui pour moi ne pouvait l'être noins; car je n'aurais voulu ni raconter la vie indépenlamment de l'ouvre philosophique, ni juger l'ouvre phiosophique indépendamment de la vie. » Deux choses vont lone marcher de front et se soutenir l'une l'autre: une shilosophie et une vie de philosophe. L'histoire du penseur levra tirer de ce rapprochement plus d'intérêt et l'exposition de sa pensée plus de clarté.

J'avoue que je n'ai vu se produire, ni l'un ni l'autre ffet. De la lecture attentive et pénible de cet énorme voume, il est sorti pour moi une double conviction, bien lifférente de celle que l'auteur veut répandre : c'est qu'Aug. Comte p'a été pour l'humanité ni un Messie, ni un modèle, et que ni son enseignement ne méritait l'adhésion l'un esprit aussi éclairé, ni sa vie l'enthousiasme d'une ime aussi sincère. M. Sainte-Beuve se faisant à son tour le biographe de M. Littré et l'historien de ses travaux passe rapidement sur ses relations avec Aug. Comte et son attachement à la philosophie positive. Il n'en caractérise pas moins, avec la finesse qui lui est propre, les avantages et les inconvénients qui en sont résultés. Les avantages ont été pour le maitre, auquel M. Littré, par son autorité et son caractère, a servi, auprès de beaucoup, de garantie et de répondant. Les inconvénients ont été pour le disciple: d'abord des inconvénients littéraires; ceux-ci touchent particulièrement M. Sainte-Beuve, suivant lequel les emprunts faits à Aug. Comte répandent du sombre et du terne à travers les pages de l'écrivain positiviste. Les inconvénients pour le penseur ont été plus graves : un système absolu, exclusif, rigide comme l'arbitraire, a développé dans un sens fâcheux les tendances d'un esprit qui avait naturellement plus de force que de largeur, plus de rigueur que de souplesse. M. Littré a pu être sauvé de cette influence dans les études de précision où les faits s'imposent à l'observateur; mais, dans le domaine des théories, il se laisse entrainer vers des solutions séduisantes de simplicité apparente, toutes de fantaisie et pleines de conséquences dangereuses. Aussi, en échange de la lumière qu'il a faite sur Aug. Comte, M. Littré en reçoit non pas un peu d'ombre, comme dit M. SainteBeuve, mais beaucoup d'ombre. Le critique ajoute : « ce qu'il perd, l'autre le gagne, et si Comte a mérité un tel disciple, le sacrifice n'est pas de trop. o

1. Librairie Hachette et Cie, in-8, X11-686 p. — Mes appréciations un peu sévères de ce livre ne m'empêchent pas de m'associer à l'estime universelle dont M. Littré est entouré; elles ne sont point un écho même lointain des violentes aitaques dont sa candidature à l'Académie a été l'occasion. Elles prouveront du moins la sincérité des éloges que je me plais à donner aux travaux savants dn philologue et de mon admiration pour sa grande cuvre du Dictionnaire de la langue française. (Voy. ci-dessous, Philologie , p. 473-484.)

Je trouve cette opinion conditionnelle trop indulgente. La philosophie positive est un gouffre obscur, où je regrette de voir se jeter un pareil Décius. Encore s'il l'avait comblé! ou s'il en avait éclairé les profondeurs ! Non, M. Littré ne produit autour d'une doctrine ambitieusement fausse qu'une apparente lumière, mais il peut, par son exemple et l'autorité de son caractère, entraîner les autres vers de pompeuses obscurités. C'est ce qui explique mon insistance sur cette aride matière.

On a rarement vu un homme doué de cette force écrire un aussi gros livre sur un sujet si restreint et qui lui est cher, pour dire si peu de chose. Les Paroles de philosophi positive nous faisaient au moins connaitre le point essentiel, le næud même du système, et permettraient d'en faire toucher la faiblesse radicale. L'illusion des positivistes est de croire qu'il existe entre les sciences morales ou historiques et les mathématiques un lien logique, une continuité de déduction et de méthode qui fait dériver la connaissance de l'homme et celle de la société de l'arithmétique ou de l'algèbre, avec les sciences physiques, chimiques et naturelles pour transition. J'ai déjà exposé et discuté ces prétentions; j'ai montré ce qu'elles ont de vrai et ce qu'elles ont de nouveau. Les vérités que le système enferme sont depuis longtemps des lieux communs ; il n'y a de nouveau que les exagérations qui les altèrent et les formules qui les voilent. Je n'y reviendrai pas. Aussi bien je ne retrouve nulle part le développement clair et complet de la philosophie positive dans le nouveau livre de M. Littré. J'y trouve beaucoup d'éloges du système, plutôt que le système lui-même; je vois le panegyriste d’Aug. Comte et de sa philosophie faire honneur à l'un et à l'autre de doctrines qui ne leur appartiennent pas en propre et leur donner des ancêtres glorieux qui n'auraient pas accepté une telle paternité. Turgot, Condorcet, Kant, sont mis au nombre des précurseurs de l'école positiviste, parce qu'ils ont professé la doctrine du progrès. Pourquoi ne pas y mettre aussi Pascal, qui a si bien compris la marche en avant de « la suite des hommes considérée comme un même homme qui subsiste toujours et apprend continuellement? » Il est trop commode de confisquer ainsi, à la gloire d'un novateur et au profit de ses idées particulières, une théorie populaire comme celle de la perfectibilité.

A la faveur de cette illusion d'optique, M. Littré reprend en l'honneur d'Aug. Comte les hyperboles qu'il avait prodiguées dans son opuscule. Comte n'est rien moins que le Képler des sciences morales, ce Newton de l'histoire, que le philosophe de Königsberg appelait de tous ses vœux. Le fondateur de la philosophie positive a changé le point de vue du monde moral comme les grands astronomes modernes celui du ciel !,

Aug. Comte avait lui-même la conscience d'une telle grandeur, et M. Littré l'en félicite. Un de ses admirateurs contemporains, le comparant à Bacon, l'avait appelé le Bacon du dix-neuvième siècle. « M. Comte, dit M. Littré, n'accepta pas cette qualification et se dit supérieur à Bacon, avec toute raison selon moi. » Se mettant alors en balance avec Leibniz et Descartes, il n'avait pas osé se donner la prééminence sur ce dernier; M. Littré le maistient, au moins sur le pied d'égalité, avec ces illustres penseurs. Mais en vain s'accumulent les formules enthousiastes en l'honneur de la biologie, de la sociologie; pour ma part, je n'y vois que des mots. Les objections prêtées aux adversaires de la philosophie positive et les réponses de l'avocat, sont de la même obscurité.

L'occasion se présente de répondre à une objection qui a été soulevée par des hommes éclairés. On dit: a La philosophie ne peut pas être une suite de philosophies partielles, elle est quelque chose de plus. Quand M. Comte nous a conduits au terme de son ouvrage, à la philosophie de la sociologie, oa attend une conclusion. Et voici pourquoi : toute philosophie embrasse à la fois le sujet et l'objet. La métaphysique part du sujet et tente d'arriver à l'objet ; les positivistes disent quelle y échoue ; soit ; mais à leur tour, les positivistes commettent un manquement non moins considérable ; eux n'arrivent pas au sujet. Ce serait, de leur part, une mauvaise raison de dire que, la biologie comprenant la doctrine des fonctions intellectuelles, c'est là que se trouve le rapport du sujet à l'objet ; ce rapport, philosophiquement parlant, ne peut y être ; car, au lieu d'être placé en conclusion, il se trouverait placé dans un point intermédiaire et dans un ordre qui fausserait toute la méthode. » La solution de cette objection est implicitement dans M. Comte; il me suffira de la dégager et de la rendre el plicite. Aux principes subjectifs de la métaphysique qui seraien

1. Voy. [r• partie, chap. II, IV, V, VI, passim, et le Préambule de la II° partie,

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