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d'une jeunesse vertueuse ; La Rochefoucauld et Vauvenargues nous en apprendront davantage, d'un seul trait, en nous disant, l'un: « le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement; o l'autre: a les premiers jours du printemps ont moins de grâce que la vertu naissante d'un jeune homme. » Tant il est vrai, comme l'a dit Vauvenargues, que « les images embellissent la raison, et le sentiment la persuade.'»

Le même moraliste a dit encore un mot dont M. Am. Marteau n'a pas tenu assez de compte : « Les sentences sont les saillies des philosophes. » L'auteur des Cardetères et portraits contemporains qui est un philosophe par l'esprit d'observation, ne rend jamais de ces sentences. Il se contente trop d'avoir la raison pour lui, il ne décrète pas en son nom; il ne la venge pas des atteintes des sots, en écrasant la sottise de traits qui portent, d'épigrammes qui demeurent. Il la traite pourtant en ennemie; il la poursuit, il l'atteint, il lui ôte ses masques, il détaille tous ses travers, il l'étudie dans toutes ses transformations, il la signale surtout sous ses déguisements les plus modernes. S'il ne la foudroie pas, il l'éclaire d'un jour importun, au milieu duquel, comme tous les oiseaux de ténèbres, elle ne peut vivre.

Une des formes d'études affectionnées par M. Am. Marteau est celle des analyses comparées, des parallèles, je dirais presque des synonymes. Ainsi il a, sur la bêtise et la sottise, plus de vingt pages, et rien ne lui échappe, soit des nuances qui séparent ces deux infirmités intellectuelles, soit des ressemblances qui les rapprochent. Il faut signaler aussi quelques études de physiologie littéraire sur des sujets tout modernes, par exemple un chapitre sur ce qu'on appelle la Bohème, dans le monde des lettres et des arts. On trouve çà et là des portraits sous lesquels il serait assez facile de mettre des noms propres. Le chapitre sur la critique contemporaine est un des meilleurs : on y voit les faiblesses et les injustices que les relations, la camaraderie, les situations politiques imposent aux juges des ouvrages d'esprit dans la presse périodique et que j'ai déjà. eu l'occasion de faire connaître à mes lecteurs; on y voit aussi les travers particuliers où certain tour d'esprit conduit tel ou tel critique en renom. Il y a surtout un joli portrait de celui qu'on appelle et qui s'est appelé lui-même a le prince des critiques : » il a de la finesse et, sous une forme bienveillante, ne manque pas de mordant.

Je vois annoncer, de M. Am. Marteau, un volume de Satires, que je ne connais pas, mais qui, d'après le soustitre, doit traiter tous les sujets qui prêtent le plus à rire ou à se fâcher, dans le monde actuel. Les voici : « l'esprit des femmes; le faux luxe; les journalistes littéraires ; la jeunesse dorée; le théâtre; la danse des vivants; la poésie de l'amour; le bon marché; le langage d'aujourd'hui; les journalistes politiques; hypocrisie et intrigue. » Je n'aurais pas supposé chez l'auteur des Caractères et portraits contemporains l'humeur et les allures d'un satirique. Je me bornais à reconnaître en lui le goût et l'exactitude de l'observation, l'instinct d'une philosophie droite, honnête, sincère, et c'est déjà un assez bon lot.

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Une excursion dans le domaine de la statistique.

M. X. Raymond.

Malgré le peu d'espace que nous avons à donner, dans une revue comme la nôtre, aux livres de statistique, des considérations patriotiques et même littéraires ne nous permettent pas de passer sous silence celui que M. Xavier Raymond intitule : les Marines de la France et de lAngle

terre; 1815-1863'. Dédié aux marins de la France, ce livre est, comme l'indique suffisamment le titre, le tableau des développements que la marine a reçus, depuis un demisiècle, chez les deux grandes nations rivales de l'Europe moderne. S'il est un point où la défiance, pour ne pas dire la jalousie de nos voisins s'éveille facilement contre la France, c'est à coup sûr la question de l'empire de la mer. Les Anglais ont l'habitude de se l'attribuer sans conteste, et ils s'alarment facilement à la seule pensée que nous puissions nous préparer à le leur disputer. Aussi quelles récriminations contre nous, dans toute la presse britannique, quand elle apprend que la France vient de mettre à flots, un nouveau bâtiment cuirassé! La frégate la Gloire et ses puissantes sæurs qui, sous leur carapace de fer sillonnent aujourd'hui les mers, empêchent l'Amirauté anglaise de dormir. La peur grossit tous les objets, et, pour des yeux prévenus, des bâtons flottants sont une escadre ; ainsi, dans le langage de ceux qui accusent potre ambition maritime, nos moindres chaloupes canonnières deviennent des vaisseaux de premier rang. M. Xavier Raymond donne un curieux exemple des mensonges que peut comporter une statistique exacte : les chiffres sont vrais, mais les désignations sont fausses. Dans ce cas, l'exactitude même des chiffres peut être invoquée contre la sincérité de celui qui les emploie, et M. Xavier Raymond croit pouvoir dire de la vérité même d'un rapport de lord Palmerston sur l'état de notre flotte cuirassée : « vérité de jésuite, c'est-à-dire quelque chose de pire que l'erreur.

La vérité vraie ou la vérité sans épithète , qui n'est pas toujours la vérité officielle, M. Xavier Raymond a entrepris de la dire sur la marine moderne. Ce qui ressort de son livre, c'est qu'il s'est accompli, dans ces dernières années, une transformation radicale dans le système de

1. Hachette et Eil, in-18, jésus, 476 p.

la marine militaire. Cet antique et beau navire de guerre, à la forêt de mâts, aux voiles multipliées, aux réseaux de cordages, aux milliers d'agrès, si bien armé pour profiter des moindres souffles des vents ou lutter contre leurs caprices, ce merveilleux monument d'industrie et d'intelligence, ne sera bientôt plus qu'un souvenir; et, dès aujourd'hui, si une guerre éclatait, il ne serait plus pour l'attaque ou pour la défense qu'un appareil inutile. La vapeur qui a déjà fait tant de révolutions, a encore accompli celle-là; elle s'est d'abord associée à la voilure, comme force auxiliaire, dans l'ancien vaisseau qui est devenu le vaisseau mixte. Puis, les mâts et les voiles ne sont plus devenus à leur tour qu'un auxiliaire insignifiant dans le vaisseau à vapeur. Celui-ci s'est à son tour transformé : les batteries flottantes à l'épreuve du canon ont servi de transition aux frégates cuirassées qui, chargées d'une énorme enveloppe de fer, mais animées comme par upe ame puissante, par la machine à vapeur, fendent les eaux avec une vitesse inespérée et peuvent semer autour d'elles les projectiles et la mort, sans redonter elles-mêmes aucune atteinte.

Avec l'ancien système des flottes militaires, l'Angleterre avait sur la France une supériorité séculaire et, pour ainsi dire, accumulée; la pensée de regagner l'avance qu'elle avait sur nous était presque de la folie, et des politiques, très-jaloux d'ailleurs de l'honneur de la France, croyaient se soumettre à la force des choses en se résignant à laisser à nos voisins le sceptre de la mer, pourvu que nous eussions toujours la suprématie des armées continentales. Aujourd'hui les choses peuvent changer naturellement de face. Dans la nécessité d'inaugurer un système de force maritime, tout à fait nouveau, les puissances , si inégales naguère, sont au même point; elles ont également à peu près tout à créer.

Mais la Grande-Bretagne, en perdant la supériorité qui lui venait de ses anciens armements, garde encore, au milieu

des armements nouveaux, celle qui lui vient de la nature de sa population et de l'héritage de ses traditions pationales. Nous pouvons avoir et nous aurons autant de frégates cuirassées qu'elle, des machines aussi puissantes, plus puissantes même, des canons d'un tir plus juste et d'une plus grande portée; tout notre matériel de guerre navale sera, par l'ordre et l'abondance des ressources, digne de nos habitudes administratives et de notre esprit d'organisation; nous aurons et nous avons déjà un ministère de la marine bien supérieur à l'Amirauté anglaise, dont la constitution est incroyablement vicieuse; mais tout cela ne fait pas encore la force maritime d'un pays. Celle-ci réside dans les hommes plus encore que dans les choses, dans les sentiments et les habitudes plutôt que dans les règlements. Le nombre et la perfection des navires sont moins importants que le nombre des marins, leur aptitude, leur amour pour leur profession, le dévouement héréditaire à la gloire de la royauté de la mer. C'est pourquoi, malgré nos progrès de géants dans une carrière toute renouvelée, « la vérité est que l'Angleterre, dit l'auteur des Marines de la France et de l'Angleterre, est toujours la plus grande puissance maritime du monde, et qu'il est absurde de vouloir estimer le degré de cette puissance sur les faits et gestes de l'Amirauté..., En Angleterre, la marine, ce n'est pas l'Amirauté, c'est la nation entière. »

Voilà les faits et notions que M. Raymond met dans une grande lumière. Sous le rapport du matériel de guerre, l'administration de notre marine a fait des merveilles. Il est impossible de mieux faire son devoir. Elle fait même plus que son devoir, comme toute administration française, qui compte toujours trop sur l'effet des règlements et pas assez sur l'action et les efforts de l'individu. « Pour être ce qu'elle pourrait et ce qu'elle devrait être, la marine de la France a, elle aussi, seulement besoin d'air et de liberté. » Elle a besoin encore de voir se produire sur ses intérêts et

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