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thématique se déroule gracieuse : la morale dictera bien les lois qui permettent d'apprécier la valeur de l'action, la chimie organique expliquera la formation de la fleur, la mécanique formulera l'équation de la courbe; mais ce qui fait la beauté de ces trois choses si diverses, quelle science nous en donnera la loi, l'explication, la formule? Dieu nous garde de nier jamais la réalité du beau, l'action puissante et douce qu'il exerce sur les âmes, le but supérieur qu'il propose aux arts, réduits sans lui à une imitation stérile des choses; mais est-il possible de le ramener aune de ces définitions rigoureuses et fécondes d'où certaines sciences, comme les mathématiques, découlent tout entières? Le beau n'est-il pas l'objet d'une de ces idées premières et simples qu'on ne peut définir, parce que le simple ne se définit pas? L'homme, arrivé à un certain degré de développement, le voit clairement, le sent vivement; mais peut-il en déterminer l'essence et analyser les principes qui le constituent?

Il est permis d'en douter quand on voit toutes les théories incomplètes ou exclusives, partant contradictoires, des maîtres de l'esthétique; ne manifestent-elles pas l'impuissance des efforts des théories pour trouver, sur l'essence même du beau, des principes introuvables? Croit-on quel» science, la métaphysique réduiront plus heureusement en théorie la forme la plus modeste de la beauté, le gracieux? Est-il plus facile de déterminer la grâce que le sublime? Si l'équation du beau nous échappe dans ces degrés supérieurs, aurons-nous au moins l'équation du beau du premier degré? Les disciples de l'esthétique allemande n'en doutent pas, et M. Léon Dumont, l'un des traducteurs de la Poétique de Jean-Paul Richter, après avoir écrit un petit traité Des causes du rire, en publie un autre sur le Sentiment du gracieux1. C'est lui qui ramène

I. A. Durand, in-8, 240 p. — Voy., sur la Poétique de Jean-Paul,

dans notre pensée les doutes que nous venons d'exprimer.

On a peine à croire qu'un sujet si léger puisse comporter un pareil déploiement de dissertations philosophiques. Quel luxe de méthode! quel échafaudage de théorie! La grâce ne va-t-elle pas fuir épouvantée devant les lourdes et puissantes machines mises en mouvement pour lui construire un petit sanctuaire? Il y a, dans le livre de M. Léon Dumont, des sommaires de chapitres à faire reculer les artistes les mieux disposés à faire bon accueil à à la théorie. Le suivant, sur la notion du mouvement, annonce-t-il un chapitre d'esthétique ou de mécanique rationnelle?

«Théorie psychologique du mouvement et en particulier des facultés qui sont en exercice dans sa connaissance. — Du mouvement réel et du mouvement imaginaire. — Action de la vitesse. — Mouvement absolu et mouvement relatif. — Direction.

Que peut-il y avoir de commun entre ces élucubrations métaphysiques et la vive et délicate perception de la grâce! Pour excuser l'esprit français de se perdre dans ces divagations, on a besoin de se rappeler celles de nos maîtres en esthétique, les Allemands. Sait-on par exemple comment Schopenhauer qui jouit actuellement d'une grande popularité, définit la grâce? Le voici: « La présentation de la volonté par ses manifestations jdans le temps; c'est-à-dire l'expression complète, juste et convenable de chaque acte de volonté, au moyen du mouvement et de la position qui l'objectivent. » Et la beauté, à laquelle le penseur allemand oppose la grâce, comment la définit-il? « L'objectivation de la volonté par une pure manifestation dans l'espace. » Je ne sais pas s'il s'est jamais dit à Charenton des choses plus dignes de cette demeure qui ne doit pas être l'asile ordinaire de la philosophie.

le t. V de l'Année littéraire, p. 432-43R. Voy. aussi, dans la Berne des Deux-Mnndes (1" septembre 1R63). un article sur le Jtirr et l'Esprit

dans l'art, par M. Ch. Levêque qui jouit, dans cet ordre d'études, d'une si grande autorité.

M. Dumont fait à de pareilles formules l'honneur de les exposer et de les discuter. Il trouve par exemple que Schopenhauer dit la même chose que Schiller, mais avec beaucoup moins de clarté. Voici ce que Schiller, dans son discours Sur lu grâce et la gravité, avait dit, avec bien de l'abstraction déjà pour un poète; « La grâce est une beaumobile, c'est-à-dire une beauté qui peut accidentellemen; se trouver dans son sujet, et de même lui manquer. C'est par là qu'elle se distingue de la beauté fixe qui est donnée nécessairement avec le sujet lui-même. » Sur cette définition plus ambitieuse que profonde, jetez tout le contenu de votre encrier, et il vous sera plus facile de la lire sous une triple couche noire qu'à travers le commentaire de Schopenhauer. Je me chargerais plus volontiers de reconnaître le texte de Longus sous la fameuse tache d'encre du manuscrit florentin de Paul-Louis Courier. Dégagée des affreux brouillards de cette métaphysique, il parait que la théorie de la grâce, d'après Schiller, se ramène à cette définition que M. Dumont trouve « très-précise, » la beauté de mouvement. Il parait aussi que c'est celle des meilleurs esthéticiens, et voilà pourquoi nous avons rencontré ce sommaire d'un chapitre sur le mouvement qui semblait appartenir à un traité de dynamique plutôt qu'à un livre de philosophie.

Il y a dans le Sentiment du gracieux de M. L. Dumont, comme dans ses Causes du rire, un assez grand nombre de réflexions délicates, judicieuses, instructives et utiles. J'y remarque surtout des choses ingénieuses et très-sensées sur la danse, l'art par excellence où la grâce se déploie, et sur l'action dans l'éloquence où le geste gracieux vieat en aide à de plus sérieuses beautés. Mais pourquoi nous faire acheter quelques observations f nés et justes au prix de ces énormes dissertations de métaphysique prétentieuse et incompréhensible qui compromettent la philosophie elle-même auprès des gens sensés?

Ces traités d'esthétique, où la méthode a tant d'ambition pour de si minces résultats, me rappellent le mot de Joseph de Maistre à l'adresse de l'auteur du Novum Orgaitum : il disait que Bacon prenait un levier pour arracher des choux. Il ajoutait que le levier n'en était pas moins bon pour cela, employé à propos. Ceux qui traitent le beau, le gracieux, aussi scientifiquement, ne prennent pas un simple levier, ils dressent tout un cabestan pour cueillir quelques fleurs. Je n'ai rien à dire de l'emploi du cabestan en philosophie, pour certaines grosses questions; mais les pauvres fleurs en seront, singulièrement froissées.

Dans la critique d'art, quelques remarques ingénieuses, fines, frappant vite et juste, comme celles de Voltaire ou de Diderot, font bien mieux mon affaire. Ces gens-là, plus philosophes qu'ils ne veulent le paraître, ont le coup d'œil vif et sûr. Us ne font point de théorie ou ils en font juste ce qu'il en faut. Ils me produisent l'effet de maîtres tireurs qui nous apprennent à atteindre l'oiseau au vol, sans avoir besoin de faire un traité de balistique. Nos professeurs d'esthétique font le traité; ils raisonnent à perte de vue sur la force et le mouvement, sur la direction, la résistance des milieux et le reste; et ils manquent l'oiseau, et nous apprennent à le manquer. Mais qui pis est, ils nous font dédaigner la science, pour l'avoir employée hors de propos; ils nous font prendre en horreur la théorie, si utile à sa place; ils nous font peur de la philosophie, ce centre puissant des connaissances humaines.

Un mot sur l'impossibilité où je crois que nous sommes de définir le gracieux, le beau et bien d'autres objets plus importants de la pensée. N'est-ce point, dira-t-on, une humiliation pour la philosophie, et tous les efforts de ses nmis ne doivent-ils pas tendre à y mettre un terme? Je ne le crois pas. Il n'y a pas de honte à rencontrer pour limites de ses recherches les limites même de l'intelligible, et je n'applaudis pas aux efforts aveugles qui vont se briser contre la nature des choses. Il y a des objets essentiellement indéfinissables; ce sont les objets de nos idées premières ou simples et qui ne peuvent se ramener à d'autres idées. Le beau est précisément de ce nombre. Si le gracieux et le sublime ne sont que des degrés du beau, ils se définiront par lui; s'ils en sont distincts et d'une nature à part, ils seront, comme lui, indéfinissables.

Pourquoi rougir de ne pas tout définir en philosophie? Croit-on que les mathématiques, les sciences exactes par excellence, définissent toutes choses? On a proposé, an point de départ des définitions élémentaires et pour les écoliers, et plus tard on ne sent pas plus le besoin de les remplacer que de s'en servir. Telles sont les définitions de la "ligne droite, de la ligne courbe, et plusieurs autres. Les commençants les croient trouvées de temps immémorial; les demi-savants les cherchent encore, les vrais savants s'en passent. « Peut-être ferait-on mieux, dit d'Alembert, de ne point définir la ligne courbe ni la ligne droite, par U difficulté et peut-être l'impossibilité de réduire ces mots à une idée plus élémentaire que celle qu'ils présentent d'euxmêmes. » Quand le mathématicien renonce à définir la courbe, pourquoi le philosophe s'acharnerait-il à définir le caractère particulier qui la rend gracieuse? La philosophie du beau, l'esthétique, la critique d'art ne sont vraies, sérieuses et utiles, qu'autant qu'elles s'arrachent à ces discussions oiseuses d'une métaphysique impossible où elles s'attardent trop souvent.

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