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La critique d'art par les impressions personnelles.
M. Ch. Perrier.

Le goût et l'intelligence des arts sont quelquefois l'apanage de jeunes gens d'une nature très-distinguée, pour lesquels le présent n'a que des joies, l'avenir que des promesses, et que la mort jalouse enlève à leurs travaux favoris au moment où commencent à se réaliser les espérances de leur début. Leur premier et dernier livre est un livre posthame, formé par la main pieuse de leurs amis avec des fragments épars, des notes, des débris. J'ai été l'un des premiers à signaler ici même, il y a trois ans, tout ce qu'il y avait de pur et d'exquis dans les essais de critique artistique du jeune Tonnelle, dont la fin prématurée était digne de tant de regrets1. Je dois aujourd'hui un souvenir semblable aux Études sur les beaux-arts en France et à l'étranger, de M. Charles Perrier J. Ce jeune critique, mort en 1860, dans sa vingt-sixième année, s'était fait remarquer parmi les meilleurs collaborateurs de l'Artiste. Il avait donné à ce Moniteur de l'art élégant, dirigé alors par M. Edouard Houssaye, une série d'articles très-remarquables sur l'exposition universelle. Plus tard, il fournit d'autres études à la Revue contemporaine, où son goût délicat et ses fortes connaissances le firent également distinguer. Un voyage en Allemagne achevait cependant son éducation esthétique, et le séjour de l'Italie, où il se rendit en 1859 avec le titre d'attaché à l'ambassade de Rome, lui promettait de faciles études et de vives jouissances. Ce fut au milieu de cette patrie des arts qu'une maladie mortelle l'atteignit, et il revint mourir en France.

1. Voy. le t. II de T Année littéraire, p. 418-427.

ï. Hachette et C'% in-8, Vii-388 p., avec portrait gravé de l'auteur.

Ce rapide aperçu de la vie du jeune Charles Perrier fait comprendre comment l'artiste, le critique, s'étaient formés en lui. Toutes les formes du beau lui étaient familières; il avait étudié à loisir toutes les écoles; il avait eu le bonheur, au moment où son goût pour la critique s'éveillait, de rencontrer une circonstance singulièrement propre à élargir l'horizon de son esprit: c'était l'exposition universelle ce Paris, en 1855. Tandis que toutes les familles de l'industrie humaine s'étaient donné rendez-vous dans les vastes nefs de pierre, de fer et de cristal des Champs-Elysées, les arts de tous les pays s'étaient vu ouvrir un assez grossier palais de bois, où vinrent se placer les œuvres les plus célèbres de la peinture et de la sculpture contemporaine. Là, toutes les formes du goût, toutes les traditions artistiques des diverses nations se rencontrèrent. Là, autour des œuvres éclectiques de l'art français, se groupaient: l'art italien, avec ses souvenirs de la beauté extérieure: l'art allemand, avec ses pages de métaphysique en peinture; l'art hollandais, avec ses merveilles de patience; l'art belge, flottant entre l'histoire et le genre; l'art anglais enfin, le moins connu de nous jusque-là, et qui fut si remarqué pour le fini et l'expression. M. Charles Perrier eut le sentiment de tous les caractères propres à chacune de ces formes do l'art moderne, et fit ressortir mieux que personne l'unité et la diversité de ce grand spectacle, de cette belle fête offerte par l'exposition française au monde entier.

Capable de comprendre les types principaux des maîtres français les plus opposés, des Ingres, des Delacroix, des Delaroche, des Scheffer, il eut surtout, ce qni éuii plus rare, une intelligence très-nette et un sentiment trèsvif des œuvres étrangères. Il faut voir de quelle manière large et indépendante il juge les grands maîtres de l'Allemagne, à commencer par leur chef, l'illustre Cornélius; il goûte surtout de ce dernier les œuvres qui ont un car«ctère particulièrement germanique, les illustrations de Faust, de Gœtz de Berlichingen et des Niebelungen. Selon lui, ces compositions, qui ne sont pas irréprochables au point de vue plastique, ont le mérite de traduire avec une exactitude et un bonheur parfaits le sentiment germanique qui domine dans ces légendes et dans les œuvres littéraires qui en sont tirées. « Personne, dit-il, n'a plus contribué que Cornélius à donner à l'art moderne allemand un sens national; il a continué avec génie les traditions d'Albert Durer, et son esprit, d'une allure franche et vigoureuse, l'a presque toujours préservé du danger de substituer, comme Overbeck, aux fadeurs mythologiques les fadeurs mystiques. » M. Charles Perrier est en revanche assez sévère pour les grandes pages grecques et païennes, exécutées par Cornélius à la Glypothèque de Munich. La théogonie d'Hésiode et les héros d'Homère, dit-il, vont moins bien à sou génie que les rudes mythes Scandinaves. « Le ciel de la Germanie, tristis et asper, dit Tacite, n'était pas propre à inspirer un nouveau chantre des brillantes divinités du mont Olympe. » Malgré des éloges bruyants, malgré des beautés partielles, les travaux de Cornélius à la Glypothèque ne paraissent à M. Charles Perrier qu'un travestissement de l'Iliade.

Il généralise, et soutient que les Allemands, sauf de rares exceptions, n'ont pas l'esprit antique; que, les premiers du monde pour interpréter l'antiquité au point de vue littéral, ils ne sont pas disposés par la nature de l'esprit germanique à en rendre le sentiment. Les esthéticiens de l'Allemagne professent le contraire et soutiennent que la culture intellectuelle de leur pays relève à la fois de l'antiquité et du christianisme, unissant à la beauté grecque de la forme la profondeur de l'idée moderne. M. Charles Perrier pense que les fresques de Cornélius suffisent pour rabattre ces prétentions; et autant il applaudit à l'art prussien qui reste prussien, autant il blâme le contre-sens perpétuel d'uue pastiche grec qui trahit sans cesse une main germanique.

L'école anglaise est traitée par M. Charles Perrier d'une façon moins savante. Les artistes de cette école n'ont pas les mêmes prétentions; ils restent volontiers dans leur originalité propre. AI. Charles Perrier a senti très-vivement cette qualité. Ses études sur MM. Landseer, Mulready, Webster et quelques autres, font revivre la popularité dont ces artistes jouirent tout d'un coup chez nous, eo 1855. Nous y retrouvons exactement les qualités qui furent alors si appréciées. Quelques analyses de tableaux sont des tableaux elles-mêmes. Ce que le jeune critique fait ressortir, ce sont les sentiments des personnages, même quand ces derniers sont des animaux. 11 est heureux de voir les peintres qui s'attachent le plus à la perfection de la forme porter dans les moindres sujets l'expression de la vie morale. L'intelligence de celle-ci est le trait distinctif de la critique de M. Charles Perrier, dans ses •■impies notes détachées, comme dans ses études plus t tendues. Qu'il s'agisse des maîtres du passé, devenus classiques, ou des artistes contemporains, il se rattacha toujours à la tradition idéaliste, qui sera toujours celle de tous les esprits élevés; mais il se défend des rêveries froides du mysticisme ou de la métaphysique et de ses nuageuses profondeurs.

Les monographies d'artistes. M. L. Lagrange. — Livres tliyer* de philosophie et de critique artistiques.

Une des dernières et intéressantes publications de critique d'art de l'année est l'étude considérable de M. LéoD Lagrange sur le chef d'une illustre famille de peintres, les Vernet; elle s'intitule Joseph Vernet et la peinture au dix-huitième siècle1. L'auteur avait déjà donné sur cet artiste, il y a cinq ans, un premier travail dont nous avons rendu compte *; c'est ce travail qui, grossi, accru grâce à de nouvelles recherches et à un plan plus large, forme aujourd'hui une monographie substantielle, remplie de faits et de vues judicieuses. Le livre se divise en quatre parties répondant à quatre grandes périodes de la vie privée ou artistique de J. Vernet. La première le montre en Provence, puis à Rome, où il commence une série de travaux que se disputent les amateurs de toutes les nations, et surtout les Anglais; il s'y marie, il s'y fixerait au sein d'une honorable aisance, si une commande importante de Louis XV ne le rappelait chez nous. La seconde partie est le récit de l'odyssée pittoresque de l'artiste et de sa famille le long des côtes de France et la description des Vues des ports, dont le Louvre possède les originaux.

Moins biographique qu'artistique, la troisième partie nous fait voir le peintre objet des critiques passionnées des uns, des éloges enthousiastes desautres, de Diderot surtout. L'artiste vieillit au Louvre, où il est établi et où il ne cesse de produire ces innombrables tableaux qui peuplent les galeries les plus célèbres; nous assistons à la fin de cette carrière si bien remplie, de cette vie heureuse qui s'éteint au milieu d'une nombreuse famille, dans une position de fortune noblement acquise : c'est la quatrième partie.

L'appréciation de ce talent, d'une facilité et d'une fécondité qui deviendront héréditaires dans la famille des Vernet tient une place convenable dans le livre de M. L. Lagrange; elle suit pas à pas le récit même de cette vie illustre que les détails puisés dans les papiers domestiques de Vernet font ressembler parfois à un roman bourgeois. Ces papiers, sous le titre de Livres de raison, formeront un appendice

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