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volumineux, complément justificatif des assertions de l'auteur: les amateurs, artistes, érudits, collectionneurs, y trouveront, avec les faits les plus intimes de la vie de Joseph Vernet, des renseignements nouveaux sur les principaux personnages du dix-huitième siècle qui ont eu à faire à l'artiste, soit comme artistes eux-mêmes ou critiques, soit comme grands seigneurs ou amis et protecteurs des beauxarts. Ces détails déménage ont offusqué quelques puritains de la critique, mais pourquoi ne pas savoir gré au contraire à M. Lagrange de nous avoir fait connaître l'homme sans sacrifier l'artiste. Pour nous faire goûter celui-ci, il analyse fidèlement les œuvres et en met suffisamment en relief les caractères et les qualités. Il lui arrive quelquefois, à propos des tableaux, de composer lui-même des scènes qui ne manquent pas de charme. D'autres fois, il encadre avec bonheur la prose étincelante de Diderot, à laquelle il faudra toujours revenir pour avoir une idée de toute la vivacité de sentiment que l'art peut inspirer à la critique. Que de pages, dans Diderot, comme celle-ci I

Vingt-cinq tableaux, s'écrie-t-il, vingt-cinq tableaux! et quels tableaux 1 c'est comme le créateur, pour la célériië; c'est comme la nature, pour la vérité. On dirait de Vernet qu'il commence par créer le pays, et qu'il a des hommes, des femmes, des enfants en réserve dont il peuple sa toile, comme on peuple une colonie; puis il leur fait le temps, le ciel, la saison, le bonheur, le malheur qu'il lui plait. C'est le Jupit-r de Lucien, qui, las d'entendre les cris lamentables desfrumams se lève de table et dit: « De la grêle en Thrace »; et l'on voit aussitôt les arbres dépou 11. s, les moissons hachées et le chaume des cabanes dispersé : « La peste en Asie, » et l'on voit les portes des maisons fermées, les rues désertes et les hommes se fuyant : t Ici un volcan; » et la terre s'ébranle sous les pieds, les édifices tombent, les animaux s'effarouchent, et les habitants des villes gagnent les campagnes : « Une guerre là; » et les nations courent aux armes et s'entr'égorgent: < En cet endroit une disette; * et le vieux laboureur expire de iaun sur sa porte. Jupiter appelle cela gouverner le monde, et il a tort; Vernet appelle cela faire des tableaux et il a raison.

M. Léon Lagrange ne prétend point à cette verve, à cet éclat, mais toute son étude sur Joseph Vernet n'en atteste pas moins beaucoup de goût, un esprit juste et un talent agréable.

Nous arrêterons ici nos excursions à travers les études théoriques on appliquées de la littérature d'art où plusieurs autres ouvrages cependant se présentent pour nous retenir. Les doctrines philosophiques que la rencontre de certaines exagérations métaphysiques nous a fait traiter assez irrévérencieusement, s'offriraient naturellement à nos discussions à propos de la réimpression du Cours d'esthétique, de Th. Jouffroy ', ce philosophe d'une pensée si indépendante, et qui abordait tous les problèmes avec un sentiment personnel si profond. Si nous voulions remonter à l'art antique et à la forme par excellence que les Grecs ont donnée à la beauté, nous pourrions prendre pour guide M. Beulé, dont le Phidias, drame antique * est la mise en œuvre des connaissances les plus sûres et des appréciations les plus justes sur l'âge d'or de l'art athénien.

La gravure sur bois, qui peut être un art elle-même, est surtout pour les autres arts un instrument de popularité; on conçoit que M. A.-F. Didot ait écrit avec soin un Essai typographique et bibliographique sur l'histoire de la gravure sur bois' pour permettre d'en mieux étudier les destinées et les services. La reproduction par l'image des événements, des lieux, des personnages, ne fournit pas seulement des documents à l'histoire, mais peut-être l'objet elle-même d'une histoire à part. C'est ce qu'on peut voir par l'Histoire de l'art pendant la Révolution, consideri principalement dans les estampes ', œuvre posthume de M. J. Renouvier. C'est ainsi que les différentes parties du domaine de l'esthétique ou de la critique d'art sont tour à tour explorées, et que presque toutes les périodes de l'histoire de l'art, chez les anciens, chez nous ou à l'étranger, sont représentées chaque année par des travaux qui mériteraient une étude approfondie ou au moins l'hommage d'un souvenir.

1. Hachette et C", in-18, 2-' édition, xvi-486 p.

2. Même librairie, in-12, 328 p.

3. F. Didot et C", in-8.

1. Veuve J. Renouard, 1 vol. in 8 en deux parties.

ÉRUDITION. — PHILOLOGIE.

La grande œuvre du Dictionnaire de la langue française.
H. E. Littré.

L'année 1863 comptera dans nos annales philologiques. A partir de ce jour, la langue française va enfin avoir, à son tour, son dictionnaire. Ce que les Estienne ont fait pour la langue grecque, les Forcellini pour le latin, les Grimm pour l'allemand, les Johnson pour l'anglais, une main savante et laborieuse a entrepris de le faire pour le français. Nous aurons nous aussi le véritable trésor, le thésaurus de notre langue : trésor plus précieux, pour les souvenirs historiques, que ceux qui se conservent avec un soin jaloux dans nos antiques églises ou s'amassent dans nos musées. La langue d'un peuple, c'est une partie de son âme, l'écho de toute sa vie, le témoin constant et fidèle de ses destinées. Un dictionnaire d'une langue, faisant à l'histoire des mots une juste part à côté de leur acception présente, est le plus complet des monuments : les idées, les usages, les institutions y laissent leur trace, et la philosophie n'a pas moins de profit à y faire que la grammaire.

Qui nous donnera ce dictionnaire historique de notre langue? Sera-ce l'Académie française,instituée, en partie, pour cela? On sait qu'elle y travaille ou qu'elle est sensée le faire depuis plus de soixante ans. Nous avons vu comment les diverses commissions que l'Académie a nommées pour ce grand travail, avaient abouti, en 1858, à une première livraison d'un plan si vaste que, d'après des calculs vraisemblables, il ne fallait pas moins de six ou huit mille ans pour le mener à fin du même pas1. Cette livraison n'a pas encore été suivie d'une seconde, et ce n'est pas de ces hauteurs de l'horizon littéraire que descend aujourd'hui l'œuvre si désirée et si nécessaire d'un vrai dictionnaire de la langue française. Nous la devrons, comme nous le pensions, aux efforts individuels d'un seul homme, d'un savant énergique et modeste dont le nom se recommandai! jusqu'ici par des études rigoureuses et précises qui produisent plus d'estime que de gloire; aujourd'hui même, on l'a vu arriver à la renommée, non par l'immense travail dont il donne les prémices au public, mais par les violences dirigées contre lui par un des membres les plus éminents de l'épiscopat. On comprend que nous parlons de M. E. Littré, dont le Dictionnaire de la langut: française' restera une des œuvres capitales du siècle. Au moment où paraissaient les premières livraisons d'un travail annoncé et attendu depuis des années, M. Littré était présenté par quelques amis comme candidat à l'Académie française; une dénonciation solennelle de l'évoque d'Orléans, habilement lancée quelques jours auparavant celui de l'élection', signala le solitaire travailleur comme un professeur d'athéisme et d'immoralité, et sa défaite devint certaine.Elle fut bien vengée : l'éclat même de l'échec donna au nom do M. Littré une célébrité inattendue, et le principal dispensateur de la gloire littéraire de nos jours, M. Sainte-Beuve, consacra à sa vie et à ses travaux une notice qui restera

1. Voy. 1.1 de l'Année littéraire, p. 403-409. J. L. Hachette et C", gr. in-4 à 3 colonnes, livraisons 1-7 (A-DER) 1056 p. 3. Sous le tilre d'Avertissement aux pères de famille fin-8).

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