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dix-huitième siècle'. L'auteur avait déjà donné sur cet artiste, il y a cinq ans, uc premier travail dont nous avons rendu compte ; c'est ce travail qui, grossi, accru grâce à de nouvelles recherches et à un plan plus large, forme aujourd'hui une monographie substantielle, remplie de faits et de vues judicieuses. Le livre se divise en quatre parties répondant à quatre grandes périodes de la vie privée ou · artistique de J. Vernet. La première le montre en Provence, puis à Rome, où il commence une série de travaux que se disputent les amateurs de toutes les nations, et surtout les Anglais ; il s'y marie, il s'y fixerait au sein d'une honorable aisance, si une commande importante de Louis XV ne le rappelait chez nous. La seconde partie est le récit de l'odyssée pittoresque de l'artiste et de sa famille le long des côtes de France et la description des Vues des ports, dont le Louvre possède les originaux.

Moins biographique qu'artistique, la troisième partie nous fait voir le peintre objet des critiques passionnées des uns, des éloges enthousiastes des autres, de Diderot surtout. L'artiste vieillit au Louvre, où il est établi et où il ne cesse de produire ces innombrables tableaux qui peuplent les galeries les plus célèbres; nous assistons à la fin de cette carrière si bien remplie, de cette vie heureuse qui s'éteint au milieu d'une nombreuse famille, dans une position de fortune noblement acquise : c'est la quatrième partie.

L'appréciation de ce talent, d'une facilité et d'une fécondité qui deviendront héréditaires dans la famille des Vernet tient une place convenable dans le livre de M. L. Lagrange; elle suit pas à pas le récit même de cette vie illustre que les détails puisés dans les papiers domestiques de Vernet font ressembler parfois à un roman bourgeois. Ces papiers, sous le titre de Livrés de raison, formeront un appendice

1. Didier et Cie, in-18, vi-504 p. 2. Voy. t. I de l'Année littéraire ; p. 392-393.

volumineux, complément justificatif des assertions de l'auteur : les amateurs, artistes, érudits, collectionneurs, y trouveront, avec les faits les plus intimes de la vie de Joseph Vernet, des renseignements nouveaux sur les principaux personnages du dix-huitième siècle qui ont eu à faire à l'artiste, soit comme artistes eux-mêmes ou critiques, soit comme grands seigneurs ou amis et protecteurs des beauarts. Ces détails de ménage ont offusqué quelques puritains de la critique, mais pourquoi ne pas savoir gré au contraire à M. Lagrange de nous avoir fait connaître l'homme sans sacrifier l'artiste. Pour nous faire goûter celui-ci, il analyse fidèlement les ouvres et en met suffisamment en relief les caractères et les qualités. Il lui arrive quelquefois, à propos des tableaux, de composer lui-même des scènes qui ne manquent pas de charme. D'autres fois, il encadre avec bonheur la prose étincelante de Diderot, à laquelle il faudra toujours revenir pour avoir une idée de toute la vivacité de sentiment que l'art peut inspirer à la critique. Que de pages, dans Diderot, comme celle-ci !

Vingt-cinq tableaux, s'écrie-t-il, vingt-cinq tableaux! et quels tableaux! c'est comme le créateur, pour la célérité ; c'est comme la nature, pour la vérité. On dirait de Vernet qu'il commence par créer le pays, et qu'il a des hommes, des femmes, des enfants en réserve dont il peuple sa toile, comme on peuple une colonie ; puis il leur fait le temps, le ciel, la saison, le bonheur, le malheur qu'il lui plait. C'est le Jupiter de Lucien, qui, las d'entendre les cris lamentables des humains se lève de table et dit : « De la grêle en Thrace » ; et l'on voit aussitôt les arbres dépouillés, les moissons hachées et le chaume des cabanes dispersé : « La peste en Asie, » et l'on voit les portes des maisons fermées, les rues désertes et les hommes se fuyant : « Ici un volcan; » et la terre s'ébranle sous les pieds, les édifices tombent, les animaux s'effarouchent, et les babitants des villes gagnent les campagnes : « Une guerre là ; » et les nations courent aux armes et s'entr'égorgent : « En cet endroit une disette; » et le vieux laboureur espire de faim

sur sa porte. Jupiter appelle cela gouverner le monde, et il a tort; Vernet appelle cela faire des tableaux et il a raison.

M. Léon Lagrange ne prétend point à cette verve, à cet éclat, mais toute son étude sur Joseph Vernet n'en atteste pas moins beaucoup de goût, un esprit juste et un talent agréable.

Nous arrêterons ici nos excursions à travers les études théoriques ou appliquées de la littérature d'art où plusieurs autres ouvrages cependant se présentent pour nous retenir. Les doctrines philosophiques que la rencontre de certaines exagérations métaphysiques nous a fait traiter assez irrévérencieusement, s'offriraient naturellement à nos discussions à propos de la réimpression du Cours d'esthétique, de Th. Jouffroy', ce philosophe d'une pensée si indépendante, et qui abordait tous les problèmes avec un sentiment personnel si profond. Si nous voulions remonter à l'art antique et à la forme par excellence que les Grecs ont donnée à la beauté, nous pourrions prendre pour guide M. Beulé, dont le Phidias, drame antique ? est la mise en cuvre des connaissances les plus sûres et des appréciations les plus justes sur l'âge d'or de l'art athénien.

La gravure sur bois, qui peut être un art elle-même, est surtout pour les autres arts un instrument de popularité; on conçoit que M. A.-F. Didot ait écrit avec soin un Essai typographique et bibliographique sur l'histoire de la gravure sur bois : pour permettre d'en mieux étudier les destinées et les services. La reproduction par l'image des événements, des lieux, des personnages, ne fournit pas seulement des documents à l'histoire, mais peut-être l'objet elle-même d'une histoire à part. C'est ce qu'on peut

1. Hachette et Cie, in-18, 2-6 édition, XV1-486 p. 2. Même librairie, in-12, 328 p. 3. F. Didot et Cie, in-8.

voir par l'Histoire de l'art pendant la Révolution, considéré principalement dans les estampes, æuvre posthume de M. J. Renouvier. C'est ainsi que les différentes parties du domaine de l'esthétique ou de la critique d'art sont tour à tour explorées, et que presque toutes les périodes de l'histoire de l'art, chez les anciens, chez nous ou à l'étranger, sont représentées chaque année par des travaux qui mériteraient une étude approfondie ou au moins l'hommage d'un souvenir.

1. Veuve J. Renouard, 1 vol. in-8 en deux parties.

ÉRUDITION. – PHILOLOGIE.

La grande cuvre du Dictionnaire de la langue française.

M. E. Littré.

L'année 1863 comptera dans nos annales philologiques. A partir de ce jour, la langue française va enfin avoir, à son tour, son dictionnaire. Ce que les Estienne ont fait pour la langue grecque, les Forcellini pour le latin, les Grimm pour l'allemand, les Jobpson pour l'anglais, une main savante et laborieuse a entrepris de le faire pour le français. Nous aurons nous aussi le véritable trésor, le thesaurus de notre langue : trésor plus précieux, pour les souvenirs historiques, que ceux qui se conservent avec un soin jaloux dans nos antiques églises ou s'amassent dans nos musées. La langue d'un peuple, c'est une partie de son àme, l'écho de toute sa vie, le témoin constant ei fidèle de ses destinées. Un dictionnaire d'une langue, faisant à l'histoire des mots une juste part à côté de leur acception présente, est le plus complet des monuments : les idées, les usages, les institutions y laissent leur trace, et la philosophie n'a pas moins de profit à y faire que la grammaire.

Qui nous donnera ce dictionnaire historique de notre langue ? Sera-ce l'Académie française, instituée, en partie, pour cela ? On sait qu'elle y travaille ou qu'elle est sensée le faire depuis plus de soixante ans. Nous avons vu com

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