Images de page
PDF
ePub

le talent vigoureux de George Sand, comme penseur et comme écrivain, je ne crois pas que Mademoiselle La Quintinie vaille beaucoup mieux, comme roman, que le livre de M. Octave Feuillet. De part et d'autre, le fond fait tort à la forme, les doctrines à l'action.

Ici, l'enseignement qu'un homme veut nous donner est trop puéril; là, celui qu'une femme nous offre est trop fort. M. Octave Feuillet devait trouver beaucoup de lecteurs ou plutôt de lectrices dans le monde de la dévotion à la mode; il avait pour lui toutes les élèves des Sacrés-Cœurs. Mais quels seront les lecteurs de George Sand? Comment at-elle pensé, à l'heure qu'il est, attacher par ses idées les habitués du roman. Il faut avoir une grande foi dans h raison humaine, pour la conduire au combat dans des conditions si défavorables; il faut bien du talent pour mettre le succès du côté de tant d'audace.

Un des personnages de George Sand rappelle un mot du sage Éditue en l'Ile-Sonnante: « Vous noterez que par le monde, il y a beaucoup plus d'eunuques que d'hommes, et de ce vous souvienne! » Et elle lui fait ajouter : « Ne te fais pas d'illusion; n'espère pas éviter la destinée; sois eunuque et engraisse, ou sois homme et lutte : il n'y i pas de milieu. » Voilà les maximes, la règle de conduite de son héros, de son amoureux, de son jeune premier; avouez qu'il n'a guère les qualités de l'emploi, et que donner la victoire à l'amour par la victoire longtemps disputée de la raison, c'est un étrange ressort d'intrigue romanesque. Les gens sérieux n'iront guère chercher les thèses éloquentes de George Sand dans Mademoiselle La Quinlir.ù. les lecteurs frivoles seront offusqués de les y rencontrer. Ces thèses suffisaient seules à l'intérêt d'un livre sérieui. éloquent, passionné. Elles l'ont déjà fourni, et le rom»2 d'aujourd'hui n'est au fond que l'ancien manifeste de M. Michelet, le Prêtre, la femme cl la famille, mis en action. Ëtait-il opportun de le reprendre sous cette forov , avec le taJeDt propre à notre illustre romancière? Mais aurait-elle été capable de nous donner, sous une forme plus libre, les Paroles d'un croyant de la philosophie contemporaine?

Le roman de la vie ecclésiastique. MM. G. Lavalley, A. Theuriet, F. Kabre et l'abbé ***.

La littérature, soumise aux influences qui agitent en sens divers la société elle-même, a ses courants qui répondent au flux et reflux de l'opinion publique. Ils se font particulièrement sentir dans le roman devenu la forme littéraire de prédilection de notre époque. Il serait intéressant de suivre dans toutes ses phases le mouvement qui entraine la littérature de ces dernières années vers les questions religieuses, l'en détourne ou l'y ramène. Il y a eu toute une guerre de romans religieux, au milieu de laquelle le combat singulier des auteurs de l'Histoire de Sibylle et de Mademoiselle La Quintinie se détache comme un épisode des batailles homériques. Aujourd'hui le roman laisse dormir les controverses théologiques, il néglige les œuvres de conversion et de propagande, mais il met volontiers en scène les ministres du culte eux-mêmes, pour les exposer, comme hommes, aux orages des passions, et aux souffrances particulières de la vocation sacerdotale. Les uns ne prennent qu'un côté de la vie ecclésiastique, celui qui, de tout temps, a prêté au drame; d'autres l'embrassent tout entière, comme un sujet inépuisable de peintures, comme le fond même d'un long drame, d'un éternel martyre.

On sait les débats des philosophes et des jurisconsultes sur un point délicat de discipline ecclésiastique, le célibat des prêtres. De temps en temps, quelques affaires judiciaires les raniment et posent de nouveau devant le public une question de droit, agitée chaque année dans toutes les conférences des avocats stagiaires. Il n'est pas étonnant que les écrivains, les jeunes surtout, la reprennent parle sentiment et soient tentés de rendre sans cesse à un vieux sujet quelque chose de leur propre jeunesse.

C'est ce que vient de faire M. Gaston Lavalley, dans son Aurélien, auquel il donne pour second titre et plus significatif: le Ce nie du prêtre, et pour épigraphe l'antique parole du Seigneur Dieu: « Il n'est pas bon que l'homme soit seul. » Nous avons devant nous une thèse à la fois et une étude de passion. La thèse qui a pour objet le danger du célibat ecclésiastique, ss dissimule assez discrètement pour ne pas nuire au roman. L'auteur argumente peu et jamais en son propre nom. Il se garde de traiter la question ex professo ; il l'en faut louer, surtout dans un livre de début, où l'on est toujours pressé de se mettre tout entier. Autre point louable, il évite, dans un sujet scabreux, jusqu'à l'ombre du scandale. Point de raillerie, point de persiflage, nul souvenir des petites guerres du dix-huitième siècle. Ce qui ressort du livre, c'est le ravage d'une passion qui naît involontairement, grandit de même, et, condamnée par une situation spéciale, ne conduit qu'à la souffrance. Elle ne tue pas le sentiment du devoir, elle l'atteste par ses révoltes mêmes et aboutit enfin à une expiation terrible.

Le roman A'Aurélien a trois parties: « Réveil, Nature, Mysticisme. » Dans la première, l'âme du jeune prêtre s'ouvre presque à son insu à des sentiments inconnus; il sent fondre peu à peu le triple rempart de glace qu'une éducation austère a mis autour de son cœur. Une jeune fille, sa pénitente, que lui-même a distinguée, a conçu pour lui un amour timide et profond. Un de ces hasards que la passion ne manque pas d'amener, révèle l'état de son cœur au prêtre, au moment où elle va se marier our obéir à l'autorité paternelle. Alors naissent les troubles et les douleurs de la nature trompée dans ses plus vives aspirations. Cette partie du récit se complique d'événements tragiques auxquels je préfère les analyses des premières pages. Nous sommes dans le drame et, pour un instant, dans le drame à grands tableaux. Quand le malheureux prêtre a bien secoué la chaîne à laquelle il est rivé; quand ses efforts pour arriver au bonheur, malgré la loi civile et religieuse, malgré le monde, n'ont produit que des catastrophes, et qu'il est resté seul en présence de trois cadavres, il veut se retourner tout entier du côté de la foi, qui échappe à son tour, comme le bonheur, à son âme trop violemment ébranlée. Il doute de la religion dont il est victime et de Dieu lui-même; il a des moments de folie; il blasphème. Puis il revient à un sentiment de religion sombre et ardent comme sa passion, et il meurt de l'une et de l'autre.

Il nous a semblé que le livre de M. Gaston Lavalley, malgré une donnée peu nouvelle, méritait d'être remarqué. Il y a de la force et de la réalité dans les peintures. Celle de la grand'mère du prêtre, au début du livre, est extrêmement originale par le mélange de vieilles habitudes voltairiennes et de tendresses délicates pour ce cher petit-fils voué à des idées qu'elle ne partage pas. L'analyse des sentiments ne manque pas de profondeur, la mise en scène a du mouvement, la passion, de l'éclat; et jusque dans l'exaltation et la folie, le style reste simple et vrai. Le chapitre d'introduction pourtant offrait une affectation et une bizarrerie de forme qui faisait craindre pour la suite; mais, heureusement elle ne donne pas le ton du livre.

Celui-ci, d'ailleurs, promet moins un penseur, malgré les prétentions préliminaires, qu'un bon romancier. C'est le récit d'un fait, et l'on a dit : « Un fait ne prouve rien. » Cela dépend, du moins, de la manière de le présenter. Uu cas isolé ne vaut en faveur d'une thèse qu'autant qu'on y montre le résultat d'une fatalité générale, d'une loi et non d'un accident. L'accident tient plus de place que la Ici dans Aurèlien, et la thèse que l'auteur a voulu soutenir devrait, même avec la discrétion d'une œuvre littéraire, ressortir davantage. Le romancier a trouvé le moyen ^intercaler un plaidoyer de M. Jules Favre sur la question juridique et historique du célibat des prêtres. Je trouve M. Lavalley trop modeste. Le discours que l'abbé Aurèlien rencontre dans un vieux journal, était parfaitement approprié aux juges et à l'auditoire auxquels il s'adressait; mais l'auteur du livre pouvait supposer une cause imaginaire, et au plaidoyer réel en substituer un qui allât mieux à son but. Le juriste, dans l'auteur à'Aurèlien, a trop de timidité, au moment où le romancier se fera peut-être reprocher son audace.

11 faut bien qu'il y ait quelque chose dans l'air qui porte la littérature à reprendre, à des degrés divers, l'œuvre de Jocelyn et à demander aux sentiments tendres ou aux passions orageuses du prêtre, des sujets de roman. Voici, en effet, que la grave Revue des Deux-Mondes donne résolument à une petite histoire de cette nature un titre qui marque d'avance le caractère religieux du héros. L'abbé Daniel, de M. André Theuriet1, est, comme on nous l'annonce, * une étude de la vie de campagne » si l'on regarde au cadre, mais, si l'on regarde au tableau, c'est celui d'un amour défendu par un devoir et un état d'exception.

L'abbé Daniel a quitté le grand séminaire, parce qu'A aimait sa cousine Denise; mais comme la cousine en épouse un autre, pendant les vacances, il revient au séminaire, pour étouffer sa passion sous le froc qu'il avait jeté aux orties. Cette passion reste vivace dans son cœur et est l'âme de toute sa vie, sans lui faire oublier un instant ses

1. Livraison du 1" norcmbrc IS63.

« PrécédentContinuer »