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Le roman de Mademoiselle La Quintinie n'est pas seulement la contre-partie de l'Histoire de Sibylle par les doctrines, il l'est aussi par l'intrigue. Celle-ci est d'ailleurs des plus simples. Un jeune homme élevé par un père distingué dans toutes les idées qui constituent l'esprit moderne, est devenu amoureux d'une jeune personne d'une nature supérieure, mais fortement attachée par son éducation, par les traditions de son monde et de sa famille, par l'ascendant d'un directeur fanatique, à un esprit diamétralement opposé. Leurs belles âmes, leurs nobles caractères sont faits l'un pour l'autre; une sympathie rapide les rapproche et se fortifie par une estime profonde. Mais quelle barrière le seul dissentiment religieux élève entre la jeune dévote et le libre penseur! Que de luttes celui-ci doit soutenir contre celle qu'il aime, pour l'arracher à des doctrines arriérées et à toutes les influences qui les appuient! Le propre de toute lutte est d'être dramatique; mais ici, malheureusement, c'est moins une lutte de passions que d'arguments. On s'aime beaucoup, mais on raisonne davantage. Enfin, après bien des combats, des thèses posées, des objections résolues, des auxiliaires de toute sorte mis en fuite, ' la victoire reste au libre penseur, et le bonheur en sera le prix.

Je n'ai pas deux poids et deux mesures. L'Histoire de Sibylle, qui m'est antipathique par les idées auxquelles elle sert de cadre, ne m'avait pas moins déplu comme roman. Rien ne me paraissait moins convenir à une euvre d'imagination que ces petits miracles de la grâce accomplis par l'influence d'un enfant. Sibylle convertissant ses amis, sa famille et plus tard son amant, convertissant son curé luimême, et faisant d'un bon prêtre de campagne un ascète, m'avait paru plus propre à être l'héroïne d'une légende mystique que celle d'une histoire d'amour. Tout est faux dans un pareil plan et les idées et les jeux de l'imagination auxquels elles se mêlent. Malgré toute ma sympathie pour le talent vigoureux de George Sand, comme penseur et comme écrivain, je ne crois pas que Mademoiselle La Quintinie vaille beaucoup mieux, comme roman, que le livre de M. Octave Feuillet. De part et d'autre, le fond fait tort à la forme, les doctrines à l'action.

Ici, l'enseignement qu'un homme veut nous donner est trop puéril; là, celui qu'une femme nous offre est trop fort. M. Octave Feuillet devait trouver beaucoup de lecteurs ou plutôt de lectrices dans le monde de la dévotion à la mode; il avait pour lui toutes les élèves des Sacrés-Cours. Mais quels seront les lecteurs de George Sand ? Comment at-elle pensé, à l'heure qu'il est, attacher par ses idées les habitués du roman. Il faut avoir une grande foi dans la raison humaine, pour la conduire au combat dans des conditions si défavorables; il faut bien du talent pour mettre le succès du côté de tant d'audace.

Un des personnages de George Sand rappelle un mot du sage Editue en l'Ile-Sonnante : « Vous noterez que par le monde, il y a beaucoup plus d'eunuques que d'hommes, et de ce vous souvienne! » Et elle lui fait ajouter : « Ne te fais pas d'illusion; n'espère pas éviter la destinée; sois eunuque et engraisse, ou sois homme et lutte : il n'y a pas de milieu. » Voilà les maximes, la règle de conduite de son héros, de son amoureux, de son jeune premier ; avouez qu'il n'a guère les qualités de l'emploi, et que donner la victoire à l'amour par la victoire longtemps disputée de la raison, c'est un étrange ressort d'intrigue romanesque. Les gens sérieux n'iront guère chercher les thèses éloquentes de George Sand dans Mademoiselle La Quintinie; les lecteurs frivoles seront offusqués de les y rencontrer. Ces thèses suffisaient seules à l'intérêt d'un livre sérieux, éloquent, passionné. Elles l'ont déjà fourni, et le roman d'aujourd'hui n'est au fond que l'ancien manifeste de M. Michelet, le Prétre, la femme et la famille, mis en action. Etait-il opportun de le reprendre sous cette forme

avec le talent propre à notre illustre romancière ? Mais aurait-elle été capable de nous donner, sous une forme plus libre, les Paroles d'un croyant de la philosophie contemporaine?

Le roman de la vie ecclésiastique. MM. G. Lavalley, A. Theuriet,

F. Fabre et l'abbé ***.

La littérature, soumise aux influences qui agitent en sens divers la société elle-même, a ses courants qui répondent au flux et reflux de l'opinion publique. Ils se font particulièrement sentir dans le roman devenu la forme littéraire de prédilection de notre époque. Il serait intéressant de suivre dans toutes ses phases le mouvement qui entraine la littérature de ces dernières années vers les questions religieuses, l'en détourne ou l'y ramène. Il y a eu toute une guerre de romans religieux, au milieu de laquelle le combat singulier des auteurs de l'Histoire de Sibylle et de Mademoiselle La Quintinie se détache comme un épisode des batailles homériques. Aujourd'hui le roman laisse dormir les controverses théologiques, il néglige les æuvres de conversion et de propagande, mais il met volontiers en scène les ministres du culte eux-mêmes, pour les exposer, comme hommes, aux orages des passions, et aux souffrances particulières de la vocation sacerdotale. Les uns ne prennent qu'un côté de la vie ecclésiastique, celui qui, de tout temps, a prêté au drame; d'autres l'embrassent tout entière, comme un sujet inépuisable de peintures, comme le fond même d'un long drame, d'un éternel martyre.

On sait les débats des philosophes et des jurisconsultes sur un point délicat de discipline ecclésiastique, le célibat des prêtres. De temps en temps, quelques affaires judiciaires les raniment et posent de nouveau devant le public une question de droit, agitée chaque année dans toutes les conférences des avocats stagiaires. Il n'est pas étonnant que les écrivains, les jeunes surtout, la reprennent par le sentiment et soient tentés de rendre sans cesse à un vieux sujet quelque chose de leur propre jeunesse.

C'est ce que vient de faire M. Gaston Lavalley, dans son Aurélien, auquel il donne pour second titre et plus significatif: le Cercle du prêtre, et pour épigraphe l'antique parole du Seigneur Dieu : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul. » Nous avons devant nous une thèse à la fois et une étude de passion. La thèse qui a pour objet le danger du célibat ecclésiastique, se dissimule assez discrètement pour ne pas nuire au roman. L'auteur argumente peu et jamais en son propre nom. Il se garde de traiter la question ex professo; il l’en faut louer, surtout dans un livre de début, où l'on est toujours pressé de se mettre tout entier. Autre point louable, il évite, dans un sujet scabreux, jusqu'à l'ombre du scandale. Point de raillerie, point de persiflage, nul souvenir des petites guerres du dix-huitième siècle. Ce qui ressort du livre, c'est le ravage d'une passion qui naît involontairement, grandit de même, et, condamnée par une situation spéciale, ne conduit qu'à la souffrance. Elle ne tue pas le sentiment du devoir, elle l'atteste par ses révoltes mêmes et aboutit enfin à une expiation terrible.

Le roman d'Aurélien a trois parties : « Réveil, Nature, Mysticisme. » Dans la première, l'âme du jeune prêtre s'ouvre presque à son insu à des sentiments inconnus; il sent fondre peu à peu le triple rempart de glace qu'une éducation austère a mis autour de son cæur. Une jeune fille, sa pénitente, que lui-même a distinguée, a conçu pour lui un amour timide et profond. Un de ces hasards que la passion ne manque pas d'amener, révèle l'état de son cæur au prêtre, au moment où elle va se marier our obéir

à l'autorité paternelle. Alors naissent les troubles et les douleurs de la nature trompée dans ses plus vives aspirations. Cette partie du récit se complique d'événements tragiques auxquels je préfère les analyses des premières pages. Nous sommes dans le drame et, pour un instant, dans le drame à grands tableaux. Quand le malheureux prêtre a bien secoué la chaîne à laquelle il est rivé; quand ses efforts pour arriver au bonheur, malgré la loi civile et religieuse, malgré le monde, n'ont produit que des catastrophes, et qu'il est resté seul en présence de trois cadavres, il veut se retourner tout entier du côté de la foi, qui échappe à son tour, comme le bonheur, à son âme trop violemment ébranlée. Il doute de la religion dont il est victime et de Dieu lui-même; il a des moments de folie; il blasphème. Puis il revient à un sentiment de religion sombre et ardent comme sa passion, et il meurt de l'une et de l'autre.

Il nous a semblé que le livre de M. Gaston Lavalley, malgré une donnée peu nouvelle, méritait d'être remarqué. Il y a de la force et de la réalité dans les peintures. Celle de la grandmère du prêtre, au début du livre, est extrêmement originale par le mélange de vieilles habitudes voltairiennes et de tendresses délicates pour ce cher petit-fils voué à des idées qu'elle ne partage pas. L'analyse des sentiments ne manque pas de profondeur, la mise en scène a du mouvement, la passion, de l'éclat; et jusque dans l'exaltation et la folie, le style reste simple et vrai. Le chapitre d'introduction pourtant offrait une affectation et une bizarrerie de forme qui faisait craindre pour la suite; mais, heureusement elle ne donne pas le ton du livre.

Celui-ci, d'ailleurs, promet moins un penseur, malgré les prétentions préliminaires, qu'un bon romancier. C'est le récit d'un fait, et l'on a dit : « Un fait ne prouve rien. » Cela dépend, du moins, de la manière de le présenter. Ua cas isolé ne vaut en faveur d'une thèse qu'autant qu'on y

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