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montre le résultat d'une fatalité générale, d'une loi et non d'un accident. L'accident tient plus de place que la loi dans Aurélien, et la thèse que l'auteur a voulu soutenir devrait, même avec la discrétion d'une cuvre littéraire, ressortir davantage. Le romancier a trouvé le moyen d'intercaler un plaidoyer de M. Jules Favre sur la question juridique et historique du célibat des prêtres. Je trouve M. Lavalley trop modeste. Le discours que l'abbé Aurélien rencontre dans un vieux journal, était parfaitement approprié aux juges et à l'auditoire auxquels il s'adressait; mais l'auteur du livre pouvait supposer une cause imaginaire, et au plaidoyer réel en substituer un qui allåt mieux à son but. Le juriste, dans l'auteur d'Aurélien, a trop de timidité, au moment où le romancier se fera peut-être reprocher son audace.

Il faut bien qu'il y ait quelque chose dans l'air qui porte la littérature à reprendre, à des degrés divers, l'œuvre de Jocelyn et à demander aux sentiments tendres ou aux passions orageuses du prêtre, des sujets de roman. Voici, en effet, que la grave Revue des Deux-Mondes donne résolument à une petite histoire de cette nature un titre qui marque d'avance le caractère religieux du héros. L'abbé Daniel, de M. André Theuriet', est, comme on nous l'annonce, a une étude de la vie de campagne » si l'on regarde au cadre, mais, si l'on regarde au tableau, c'est celui d'un amour défendu par un devoir et un état d'exception.

L'abbé Daniel a quitté le grand séminaire, parce qu'il aimait sa cousine Denise; mais comme la cousine en épouse un autre, pendant les vacances, il revient au seminaire, pour étouffer sa passion sous le froc qu'il avait jeté aux orties. Cette passion reste vivace dans son coeur et est l'âme de toute sa vie, sans lui faire oublier un instant ses devoirs. Denise meurt et laisse une fille à l'éducation de laquelle l'abbé se consacre, en retrouvant en elle une trop chère image. Lui-même, pour tromper son besoin d'amour et de famille, a élevé un pauvre orphelin, sur lequel il verse toute sa puissance d'affection. Il parvient à faire de ce fils adoptif l'époux de Denise; et l'heureuse union que Dieu n'a pas voulu permettre entre lui et la personne aimée, il la voit s'accomplir entre leurs enfants.

1. Livraison du 1er norembre 1863.

Cette donnée originale est traitée avec beaucoup de délicatesse. Les premières scènes d'amour timide entre le séminariste et sa cousine sont d'une grâce ravissante. Je voudrais citer la scène de la rose cueillie au prix d'une égratignure, et où un simple serrement de main dit tant de choses que ces enfants « s'enfuient chacun d'un côté, effrayés de leurs témérités. » Toute l'histoire de l'abbé Daniel est écrite avec un grand soin; elle est, surtout dans les premières pages, comme parfumée de poésie, et les paysages de la Touraine et du Poitou l'entourent d'un cadre gracieux.

La vie cléricale avait déjà été choisie, il y a plus de deux ans, comme sujet particulier de peinture, par M. Ferdinand Fabre, auteur du roman les Courbezon, trèsbien accueilli de toute la presse. Le livre portait un second titre, titre général et à la façon de Balzac : Scènes de la Vie cléricale. Il s'annonçait comme la « première partie » d'une cuvre plus considérable. M. Ferdinand Fabre, pressé d'enrichir sa galerie de nouveaux tableaux, fait paraître, sous le même titre général, un roman plus court, Julien Savignac. Ce second volume est, pour l'auteur, l'occasion de rapporter tous les jugements bienveillants dont son premier roman ecclésiastique avait été l'objet, et de s'expliquer lui-même sur ses intentions qui paraissaient avoir été plus applaudies que bien comprises. Jusqu'ici la littérature du roman s'étaitemparée de toutes les situations

sociales, comme de son domaine, et personne ne lui avait contesté le droit de les étudier et de les peindre. La vie du prêtre, mise en scène seulement d'une façon accidentelle, offrait des régions inexplorées; désormais, « elle appartient aux romanciers : c'est un fait accompli. o

Toutefois, en prenant spécialement le prêtre pour héros de roman, M. Ferdinand Favre s'efforce de garder les mé. nagements particuliers qu’une mission exceptionnelle dans la société semble imposer. Il veut peindre le clergé tel que la vie réelle nous le montre; mais ses peintures, plus vraies que complètes, s'arrêteront toujours à la limite tracée par un sentiment de haute convenance. Les Scènes de la Vie cléricale ne seront jamais ni un pamphlet, ni un plaidoyer; elles ne fourniront pas même des matériaux ou des armes à ceux qui voudraient écrire l'un ou l'autre. Appelé par le premier de nos critiques, M. Sainte-Beuve, a un fort élève de Balzac, » M. Ferdinand Fabre se défend de prendre pour guide, dans la peinture de la vie cléricale, aussi bien Balzac que Stendhal. « L'auteur de Rouge et Noir, dit-il, déteste le prêtre; l'auteur du Curé de Tours incline à l'aimer. » Il ajoute qu'il ne se sent a nila force qui entretient les haines vivaces, ni le génie qui allume les sublimes enthousiasmes; » il s'est proposé de faire, en France, ce qui a été fait avec tant de succès en Angleterre, par George Eliot, devenu, par une série d'études sur la société ecclésiastique de son pays, le rival des Thackeray et des Dickens.

Julien Savignac ne répond pas aussi exactement que les Courbezon à ce programme. L'abbé François Savignac n'est pas le héros principal, ni le centre de l'intérêt et de l'intrigue. La vie de presbytère n'est, par rapport à l'action, que l'objet d'une peinture accessoire. Un excellent curé de vilJage a pris chez lui un mauvais sujet ou plutôt un écervelé de quatorze ans, son neveu, qui a fait, par son étourderie et ses escapades d’écolier, le désespoir de sa famille. Il

vient presque à bout d'en tirer quelque chose, à force de douceur, d'affection, de soins réguliers. Mais le bambin, entre deux passages du Cornelius Nepos, s'amourache de la jeune fille du sacristain déjà fiancée à un de ses anciens ca. marades de collége, plus âgé, plus grand, plus fort et, sous tous les rapports, meilleur que lui. Il conçoit contre le jeune homme une jalousie atroce. Elle se manifeste par des scènes puériles et qui manquent plusieurs fois d'être tragiques. Le dénoûment le devient tout à fait. L'enfant amoureux, en servant la messe de mariage, incendie avec son cierge la pauvre jeune fille, au milieu de ses voiles blancs, et sa passion si précoce a pour résultat la mort, le désespoir ou la folie des êtres les plus sympathiques.

L'histoire de ce petit frénétique, si triste dans ses conséquences, est très-bien développée. La vérité des détails rend intéressantes des choses qui, par elles-mêmes, manquent d'intérêt. Les personnages ont une physionomie assez marquée, sans exagération aucune. Le curé d'Octon est un bon prêtre de campagne, ni au-dessus ni au-dessous de la nature, pi trivial, ni emphatique, ni ridicule, ni sublime; il a tous les sentiments que son genre de vie comporte, et seulement ceux-là. Il ne comprend pas grand chose aux mystères du ceur où l'amour se mêle; mais il ne rappelle que de loin la figure si caractéristique du fameux abbé de Madame Bovary; il est traité par une main qui a peur des effets violents, d'une façon moins réaliste, mais non moins réelle. Le type de la bonne de curé appartient de droit au peintre des Scènes de la Vie clericale. M. Ferdinand Fabre l'a esquissé avec justesse et a mis suffisamment en relief ce mélange de respect et d'autorité familière qne produisent les longues années d'un dévouement pour lequel gouverner est devenu la meilleure manière de servir. Julien Savignac est, en définitiva, une ceuvre sérieuse et de talent sans prétentions. Sans croire qu'elle mette ou soutienne l'auteur des Courbezon au rang que des critiques lui ont assigné, elle annonce également un artiste consciencieux, un observateur exact, un écrivain capable de pénétrer dans les sentiments par l'analyse, de les mettre en scène d'une façon intéressante et de leur faire parler une bonne langue.

Mais ce n'est ni dans les analyses patientes des Courbezon ou de Julien Savignac, ni dans les riants tableaux de l'Abbé Daniel, ni dans les pages agitées d'Aurélien que nous aurons eu le vrai roman de la vie ecclésiastique. Nous les trouverods, et largement, dans un des livres de l'année qui auront fait le plus de bruit, dans le Maudit de l'abbé ***?, Il y a un rapprochement assez curieux à faire entre ce roman anonyme et le livre de critique de M. Renan, la fameuse Vie de Jésus, relativement à l'accueil que l'un et l'autre auront reçu auprès du public. Objets des mêmes anathèmes, dénoncés aux rigueurs du pouvoir comme ébranlant les bases mêmes de l'ordre établi, ils prouvent au moins l'un et l'autre la place que les questions religieuses ont reprise tout d'un coup dans les préoccupations du jour. L'Eglise qui avait élevé de telles plaintes, quand il s'agissait des principes mêmes de la foi chrétienne, s'est encore vivement émue en voyant porter la main sur les traditions de sa discipline. Un cardinal, dans le premier corps de l'Etat, a réclamé contre la liberté laissée à la littérature de se porter à de telles hardiesses. On a presque sommé le bras séculier de venir, comme autrefois, en aide aux censures ecclésiastiques. Le gouvernement, pour toute réponse, à excusé son inaction, en rappelant la somme de liberté qui s'est introduite dans les sociétés modernes et avec laquelle tout pouvoir doit compter désormais. Ainsi le Maudit, quelle qu'en soit la valeur ou la faiblesse littéraire, marchera au succès sous une

1. « La voix commune nomme l'abbé Michon. » Correspondance littéraire du 25 janvier 1864.

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