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je voulais commencermes travaux. François aurait désiré que ce fût par la Franciade ou le jardin ; mais il se rendit en pensant aux bons fruits que nos arbres nous donneraient si nous les empêchions de périr : des pêches, des pommes, des poires, et surtout des cerises ne lui étaient rien moins qu'indifférentes. Il consentit donc à m'aider plutôt que d'aller à ses tas de pierres, et à soutenir les arbres à mesure que je les relevais et queje les butais autour des racimes; il alla ensuite couper des roseaux pour les attacher. Il y était à peine , que ses cris attirèrent mon attention : « Papa, papa, il nous arrive de je nesais où une grosse caisse, renez vite la recevoir ! » Je courus, et j'aperçus en effet la caisse que nous avions rue flotter sur la mer et que nous avions rise de loin pour une chaloupe; les vajues l'avaient amenée jusqu'à notre baie, lle s'était engagée dans les roseaux qui y roissent abondamment, et me parut même 'être enfoncée dans le sable. Il m'aurait été mpossible de la tirer de là, seul avec mon

petit François, et malgré notre curiosité de savoir ce qu'elle contenait, il fallut attendre le retour de mes deux autres fils. Nous continuâmes à soigner nos arbres, et notre ouvrage était bien avancé, quand le chariot,chargé de bambous, arriva avec deux conducteurs harassés de faim et de fatigue. Il fallut commencer par manger notre oie en nous reposant , et pour notre dessert quelques goyaves et des glands doux, échap. pés à l'orage, que mes fils avaient apportés. Fritz avait aussi tué dans le marais un très gros oiseau, que je pris d'abord pour un jeune flamand, qui n'avait pas encore sa belle couleur pourpre; mais c'était un jeune casoar (1) , le premier que j'eusse vu dans

(1) Le casoar, oiseau des Indes, trouvé depuis aut terres australes, est appelé Emé par les naturels d. pays. Cet oiseau, ou plutôt ce bipède, car il marche plutôt que de voler, est plus grand que l'autruche, ave qui il a cependant plusieurs rapports ; mais ses jambes et son cou étant moins longs, sa forme est plus élégant et plus gracieuse. Ainsi que l'autruche, ses ailes son très courtes; ses plumes sortent deux à deux d'un tuya notre ile. Cet oiseau est remarquable par sa grosseur extraordinaire , et par son singulier plumage, si court , si délié qu'il ressemble plutôt à du poil qu'à des plumes. J'aurais fort désiré de l'avoir en vie pour en orner notre basse-cour; il était d'ailleurs assezjeune pour espérer de pouvoir l'apprivoiser, mais le coup de fusil du grand tireur Fritz était lâché, et le bel oise au sans vie. Il est très rare en Europe. Je voulus le faire voir à ma femme, et je défendis qu'on y touchât. Debout sur ses pieds membraneux, comme ceux des amphibies, il pouvait avoir quatre pieds de hauteur. Tout en mangeant, nous parlâmes de la

très court attaché à sa peau. Elles ont les barbes dures, pointues, clair-semées, noires, luisantes, et ressemblent plus à du crin qu'à des plumes ; celles du cou et de la tête sont si courtes et si claires que la peau se voit à découvert ; on remarque au bout des ailes cinq piquans de différentes grosseurs, courbés en arc et dans les mêmes proportions que les cinq doigts de la main. Sa tête porte une crête rouge en forme de casque , qui fait portion du crâne. Cet animal est très difficile à atteindre, par la rapidité de sa course.

caisse échouée ; la curiosité de savoir ce qu'elle contenait l'emporta sur la faim ; on se hâta d'avaler et de courir au bord de la baie.Je regrettai mon canot, qui aurait aidé à la prendre ; il fallut nous mettre à moitié dans l'eau, et nous eûmes bien de la peine à la débarrasser des herbes, du limon, et à la pousser sur la grève. A peine y était-elle, que Fritz, armé d'une forte hache, fit sauter les planches clouées qui la fermaient, et les uns sur les autres,nous nous hâtâmes de regarder de quoi elle était remplie. Fritz aurait voulu de la poudre et des armes ; Jack, qui était un peu petit-maître et visait à l'élégance, aurait voulu des habits, et sur-tout du linge plus fin et plus blanc que celui que tissait sa mère; si Ernest avait été là , il aurait réelamé des livres; moi, je désirais des graines d'Europe, et sur-tout du blé, et mon petit François aurait aussi aimé à y trouver les pains d'épices dont sa grand'mère le régalait en Europe, et qu'il avait souvent regrettés. Mais comme alors sesfrères l'appelaient petit gourmand, il n'osait pas le dire, et nous assurait que, pour lui, il ne désirait rien au monde qu'un beau couteau de poche avec une petite scie; et ce fut lui qui eut ce qu'il demandait.Lacaisse,jetée au hasard, comme cela arrive dans les tempêtes, se trouva remplie des bagatelles européennes,qui,par leur brillantouleur utilité, peuvent tenterlessauvages, et deviennent des moyens d'échange : beaucoup de verroteries et de quincailleries de toute espèce, des grains en couleur, de grosses perles fausses, des épingles, des grosses aiguilles , beaucoup de miroirs, quelques joujoux d'enfans pouvant servir de modèles, tels que de petits chariots, et des outils de différentes espèces, parmi lesquels il s'en trouva qui pouvaient nous être utiles à nous-mêmes, comme des haches de fer , des scies, des rabots, des forets et plusieurs autres objets trop longs à détailler, entre autres, beaucoup de couteaux, parmi lesquels François eut le choix, et des ciseaux, qui furent mis à part pour la maman; les siens commençaient à s'user; et moi, j'eus le plaisir de trouver au fond bon nombre de clous

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