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percer ces arbres et les réunir solidement; nous n'avions aucun outil de fontainier propre à cet usage, ni tarière , ni boîtes en fer. J'avais, il est vrai, établi une petite fontaine à Falkenhorst, près demon châteaud'arbre ; mais le ruisseau était très près, et mon sagoutier avait suffi , lorsque je l'eus vidé et partagé , pour conduire l'eau près de chez nous dans notre écaille de tortue. Ici , la distance était plus grande , le terrain inégal, et pour avoir l'eau pure et fraîche, des tuyaux defontaine souterraine étaient ce qu'il y avait de mieux. J'avais eu l'idée de prendre de nos grands bambous, Fritz me fit remarquer qu'il y avait des nœuds et qu'il serait difficile de les réunir solidement. « Crois-tu, lui dis-je, que ce sera beaueoup plus facile avec tes arbres ? — Laissez-moi faire, mon père , me répondit-il ; j'ai vu fabriquer des fontaines en Suisse, et j'espère y parvenir; commençons toujours par établir la galerie. Oui, cela va très bien ; allons vite , que chacun

fasse un creux, je vais chercher les bambous que nous voulons y placer. » , o .. ! • Il en apporta douze, qu'il choisit parfaitement égaux pour la hauteur etl'épaisseur. Lorsqu'ils furent plantés en ligne, à cinq pieds de distance, ils formaient une colonnade très agréable à l'œil et très régulière ; nous les assujettimes fortement en terre, et cet ouvrage, assez long et pénible, termina notre journée. François courait du haut en bas de la galerie, et l'appelait le palais de maman. « Et c'est moi pourtant , qui l'ai inventé, » disait-il en se pavanant.Ses frères rabattirent son petit orgueil en vantant leurs deux pavillons et leurs fontaines comme le principal ornement de la galerie. · « Elles ne coulent pas encore , répondait François, et mes colonnes sont déjà debout. » Pour terminer ce petit débat de vanité, je donnai le signal du départ. François monta l'âne, Fritz son Leichtfus, Jack son buffle, et moi je conduisis la vache et le taureau , qui traînaient le chariot, Nous fûmes obligés d'altérer un peu la vérité en rendant compte à ma femme des travaux de la journée. Quoique nos mensonges fussent très innocens, je n'aimais pas à donner cet exemple à mes fils et à leur apprendre qu'on peut transiger avec la vérité, aussi je me hâtai de couper court aux questions, en en faisant à mon tour sur les lectures d'Ernest, auxquelles ma femme prenait chaque jour plus de goût; jusqu'alors, toujours occupée de son ménage et de sa nombreuse famille, elle avait eu peu de temps à donner à la lecture et à l'étude. La petite bibliothèque de notre ancien capitaine était très bien composée; outre beaucoup de voyages sur mer, qui l'intéressaient vivement , il y avait aussi quelques bons historiens et quelques ouvrages de poésie pour laquelle Ernest avait du goût et même du talent. Il Iisait bien et pouvait expliquer à sa mère ce qu'elle ne comprenait pas ;leur amour-propre à tous deux en était flatté, Ernest était fier de montrer sa science,et ma femme d'avoir un fils savant, aussi se plaisaient-ils beaucoup ensemble. Cependant

Ernest demanda la permission de venir avec nous à Zeltheim le lendemain, et j'admirai le bon cœur de François, qui tenait si fort à la construction de sa galerie, et qui offrit tout de suite à son frère de le remplacer auprès de maman ; mais qui sait s'il n'y avait pas aussi là-dessous un peu d'amour-propre? On peut toujours en découvrir dans les meilleures actions des hommes. Il était bien aise que son frère Ernest vît sabelle inven- . tion de la Franciade, et lui donnât, à son retour, les éloges qu'il pensait lui être dus. Quoi qu'il en soit, Ernest accepta, et le lendemain je me mis en marche avec lui ; Fritz et Jack avaient encore pris les devans. Pendant la promenade du dimanche, ses frères lui avaient raconté leurs projets, et sa curiosité était excitée ; mais en même temps je vis qu'il éprouvait un sentiment pénible de n'être pour rien dans les surprises que ses frères préparaient à leur mère. « Ce n'est pas ta faute, lui dis-je pour le consoler, et tu n'es pas en arrière avec ta bonne maman ; tu soignais ses maux, tu cherchais à

l'en distraire pendant que tes frères lui ménageaient des surprises; et ne lui as-tu pas fait un chapeau de paille ? — Vous m'y faites penser, me dit-il; la forme n'en est pas gracieuse, je veux lui en faire un autre qui lui plaira davantage ; j'irai moi-même demain matin choisir des paiIles.» Tout en discourant, nous arrivâmes à Zeltheim. Depuis que nous en approchions, nous entendions un bruit singulier, qui se répétait en écho contre les rochers, cessait quelquefois tout-à-fait, et recommençait ensuite.Je n'aurais pu définir ce que c'était; mais j'en connus bientôt la cause. Dans une anfractuosité du rocher , j'aperçus un feu ardent sur lequelJack, armé d'un petit bambou, soufflait sans cesser, pendant que Fritz tournait et retournait sur les charbons une barre de fer ; lorsqu'elle était rouge, il la posait sur une enclume quej'avais apportée du vaisseau; chacun d'eux, à l'envi, frappait dessus avec un marteau pour l'appointir. « Bravo! mes apprentis forgerons, m'é

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