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par examiner son pied , et j'eus bientôt vu que c'était une entorse assez forte. Avant de m'en occuper , elle me pria de regarder aussi sajambe , dont la douleur augmentait de moment en moment. Je le fis, et l'on peut juger de mon effroi quandjem'assurai qu'elle était cassée au-dessous du mollet ; mais la fracture bien décidée me parut franche , sans esquilles , et facile à guérir. J'envoyai Fritz en toute hâte chercher deux morceaux d'écorce d'arbre , entre lesquels je plaçai la jambe, après l'avoir, avec l'aide de mon fils, étendue assez pour rapprocher les deux parties de l'os cassé, et l'avoir serrée fortement avec des compresses de linge. J'attâchai ensuite les écorces autour de la jambe, de manière à ce qu'elle ne pût faire aucun mouvement. Je passai ensuite au pied foulé, qui donna plus de peine;je mis autour une bande très-serrée, en attendant que j'eusse de l'eau vulnéraire, que je devais trouver dans la caisse. Ma pauvre patiente souffrit ces opérations avec un courage inoui, s'efforçant de m'en donner à moi-même. Quand

j'eus fini de panser la jambe et le pied , je m'occupai de la tête, où, Dieu soit béni , elle n'avait reçu aucun coup; mais le vertige qu'ellem'assurait avoir été la cause de sa chute devait en avoir une antérieure. D'après le pouls et la rougeur du teint, je l'attribuai à une plénitude de sang; il me parut essentiel de commencer par lui en tirer quelques onces, surtout après une chute et beaucoup d'émotions ; car cette chère amie m'avoua que mon absence inattendue et prolongée l'avait si fort alarmée, qu'elle s'était décidée à aller , ainsi que ses fils, me chercher de tous côtés; la crainte rendait sa marche tremblante, et c'est ce qui, joint au vertige, l'avait fait tomber. Voilà ce que je compris par le récit des enfans : cette excellentefemme voulait à peine convenir que j'en fusse en rien la cause; mais elle me demandait sans cesse où javais été si long-temps, et pourquoi j'étais sorti sans rien dire. LE PERE. Je tele conterai une autre fois ,

chère amie ;tu vois que je suis revenu sans accident : le plus pressé à présent est d'em-/

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pêcher les mauvaises suites du tien. Tu veux bien, n'est-ce pas, me prendre pour ton médecin et ton chirurgien, et tu auras assez de confiance en mon habileté pour te laisser faire une petite saignée ? LA MERE. Tout ce que tu voudras, mon ami, pourvu que tu ne nous quittes plus Sans me le dire. LE PERE. Eh bien , je te dis que je cours à Zeltheim , avec Fritz, chercher la boîte aux médicamens et celle du chirurgien , où je trouverai des lancettes. Sois tranquille en attendant; nous serons bientôt de retour. LA MERE. Oh ! je te le promets, je ne pourrais pas bouger, lors même quelessauvages arriveraient. LE PERE. Les sauvages ! à quoi penses-tu ? Tu n'en as plus peur, j'espère ? ERNEsT. Et d'ailleurs ne suis-je pas là pour vous défendre ? Je tire aussi bien que M. Fritz ; je les arrangerais comme mon kanguroo. JACK. Et moi donc , comme mon porcépic ; pif paf sur la tête du premier qui voudrait approcher de maman. FRANçoIs. Et moi je la cacherais ainsi (et il mettait sa jolie tête blonde sur le visage de sa mère); et puis n'ai-je pas mon arc et

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chère amie , tu n'as rien à craindre'avec une si bonne garde; et nous serons bientôt de retour , je te le promets. » Cela dit , je sortis avec Fritz, qui quittait sa mère à regret, et la recommanda à ses frères avec sa manière brusque et despotique, leur disant qu'ils auraient affaire à lui, si, pendant notre absence , elle manquait de la moindre chose. « Ne feriez-vous pas plus prudemment , mon père, me dit-il. de me laisser près d'elle et de prendre avec vous un de ces polissons, quipeuvent, aussi bien que moi, porter la caisse ? — Polissons ! s'écria Jack ; quand il s'agit de soigner maman, il n'y a plus de polissons ; nous nous en acquitterons mieux que toi , qui ne saisfaire que du tapage avec

ton éternel fusil ; tu le tirerais contre les moustiques si tun'avais pas d'autre gibier.

— Ou contre toi, dit Fritz, si tu ne te tais. Belle manière de soigner une malade que de crier à lui fendre la tête ! »

Jack se tut, mais de son air mutin.Je me hâtai d'emmener mon brusque Fritz, que je moralisai sur sa rudesse envers ses jeunes frères, me réservant de donner aussi une leçon à Jack sur sa mutinerie. Je passaiensuite à l'article essentiel, et j'étonnai beaucoup mon fils en lui racontant l'aventure du matin , la visite que j'avais eue et celle que j'attendais le lendemain. A peine pouvait-il me croire ;il s'imaginait que c'était une manière de le sonder sur ses projets pour l'avenir. « Une chaloupe , un vaisseau ici , tout près de nous, répétait-il en riant : mon père c'est impossible !

LE PERE. Etcependant rien n'est plus vrai. Que vois-tu là d'impossible ? J'ai pris ma lunette à longue vue , et peut-être de Zeltheim pourrons-nous apercevoir le vaisseau

en rade à quelque distance. »

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