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il y a quatre ans , pour la première fois, qui est mon ouvrage et celui de tes enfans, et qui va te conduire à présent dans ta jolie et solide maison de Zeltheim, où tu n'auras point d'escalier à monter et à descendre ? Nous en sommes bien près , n'es-tu pas tentée de la revoir ? Et ton jardin ? Il faut que tu juges si nous l'avons refait à ton gré, et que tu donnes ta bénédiction aux jeunes plantes. — Comme il te plaira, cher ami, me dit-elle ;je suis si bien dans mon panier filial , que je ferai , si l'on veut , le tour de notre île ;je serais charmée de voir mon jardin et notre maison ; elle doit être brûlante en cette saison ;mais nous n'y resterons pas long-temps.

FRITz. Il faudra pourtant y dîner, bonne mère ;il est trop tard pour retourner dîner à Falkenhorst, et cela serait d'ailleurs trop fatigant.

LA MÈRE. Je le veux bien, mon enfant ; mais avec quoi dîner ? Nous n'avons rien de prêt, aucune provision ; vous courez risque d'avoir grand'faim.

JACK. Qu'est-ce que cela fait, pourvu que vous dîniez avec nous ? A la guerre comme à la guerre ! Je vais vite pêcher quelques huîtres, on ne meurt pas de faim avec cela. Et mon petit drôle mit son buffle au galop. — Et toi , mon fils, dis-je à Fritz , tu prendras quelques harengs dans un tonneau. —Oui, mon père , me dit-il ; et il partit , comme l'éclair, sur son Leichtfus. LA MÈRE. Oh! si nous avions seulement un vase pour prendre de l'eau du ruisseau , car nous ne trouverons à Zeltheim que de l'eau de la mer , et notre dîner sera bien salé. — Je ne vais jamais sans ma gourde , dit Ernest en sortant de son sacune calebasse en bouteille ;je mets rafraîchir mes plantes là dedans, et je vais la remplir pour notre dîner. » Je riais , en pensant aux deux fontaines coulantes qu'elle allait trouver dans sa demeure. «Et n'avons-nous pas aussi , dit François, le lait de notre vache ? Nous n'avons qu'à la traire. » , Nous continuâmes notre route. Après deux mois de retraite, ma femme jouissait délicieusement de tout ce qu'elle voyait, et m'assurait qne la tempête n'avait fait aucun mal. Dans ces climats favorisés du ciel , avec cette terre neuve et fertile, tout est bientôt réparé. Enfin nous arrivâmes devant la galerie ; ma femme resta muette d'étonnement et croyait rêver. « Où suis-je ? et que vois-je? s'écria-t-elle enfin. FRANçoIs. Ta Franciade , maman ; cette belle galerie, de l'invention de ton François, pour te garantir de la chaleur ; tiens , lis cet écriteau: François à sa bonne mère. Puisse cette galerie , qui se nomme Franciade , étre pour elle le temple du bonheur ! A présent , maman, appuie-toi sur moi , et viens voir les présens de mes frères, bien plus jolis encore que les miens ; puisque tu as commencé par le cadet , continuons en remontant ; » et il la mena au pavillon de Jack , qui y était , à côté de son joli bassin de coquilles. Il en tenait une à la main ou 1l puisa de l'eau ; il l'avala en disant : « A la santé de la reine de l'ile : puisse-t-elle n'avoir plus d'accident, et vivre autant que ses enfans ! Vive la reine Elisabeth , la meilleure des mères, et qu'elle vienne tous les jours à Jackia boire à son fils Jack , qui la chérit ' » Je soutenais ma femme, et je n'étais guère moins ému qu'elle ; elle pleurait , priait, tremblait de joie , de surprise et d'attendrissement. « Viens, Ernest , dit Jack , entrelaçons nos mains et portons ma mère à Fritzia, où Fritz nous attend. » Ils firent un siégc de leurs mains, elle s'y assit en passant chacun de ses bras autour du cou de ses fils. Francois nous suivait , et nous arrivâmes ainsi à l'autre bout au pavillon de Fritz, où la même scène de tendresse et de reconnaissance recommença. « Votre premier-né, lui dit-il , désire que vos jours, aussi limpides que cette eau , s'écoulent au milieu de vos enfans, et ne soient plus troublés par aucun malheur. Acceptez ce pavillon, cette fontaine, et que Fritzia vous fasse penser à Fritz ! » La pauvre mère était trop émue pour pouvoir exprimer ses sentimens ;ses fils vinrent l'embrasser tour à tour ;elle mit une nuance de plus de tendressc avec Ernest ; il ne lui avait rien dit, son nom ne se trouvait pas dans les hommages de ses frères, elle n'aurait pas voulu qu'il crût qu'elle en était blessée : elle loua beaucoup son chapeau suisse, s'étendit sur le plaisir qu'il lui faisait , but avec délices de l'eau de ces brillantes fontaines, qu'elle ne pouvait se lasser d'admirer, et revint s'asseoir au milieu du festin, qui fut aussi l'objet de son admiration et de sa tendre reconnaissance. Chacun offrit les mets qu'il avait fournis ; elle mangea peu , mais goûta de tout, et nous dit que de sa vie elle n'avait fait un meilleur repas : je dis de même. Au dessert · jeservis à la ronde, dans des coquilles, mon vin de Canarie; alors Ernest se leva, et, de sa belle voix de ténor, il chantales couplets suivans , en les adressant à sa mère , sur l'air: Avec les jeux dans le village.

Honneur à la mère chérie !
Bénissons à jamais ce jour !
Le ciel nous conserva sa vie ,
Le ciel la rend à notre amour,

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