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· CHAPITRE XXXVIII.

Le coup de foudre et le conducteur.

Je montai rapidement notre escalier tournant et j'entrai dans notre chambre aérienne, trempé d'eau, au pied de la lettre, ainsi que Fritz , comme si nous sortions de la mer. Je trouvai ma pauvre Elisabeth bien agitée : « Vous voilà , dit-elle , le ciel en soit béni ! Mais Jack , où est-il ? Ce téméraire a voulu vous aller chercher , et...Le voilà ! s'écria-t-il en entrant , aussi sec que s'il ne vous avait pas quittée, grâce au manteau et aux bottes de caoutchouc de papa, que je viens d'ôter là-bas pour ne pas vous faire peur ; ils m'ont pris pour un animal extraordinaire , un rhinocéros tout au moins, et si M. Fritz avait eu son fusil, je ne serais pas ici à vous conter mon histoire. »

Tranquille sur lui, la bonne mère s'inqui était sur moi, sur Fritz, et ne voulut pas permettre que nous approchassions d'elle avant d'avoir quitté nos vêtemens mouillés. Pour la contenter, nous passâmes dans un petit réduit que j'avais pratiqué entre deux grosses branches au-dessus de l'escalier , pour y loger nos caisses de linge , d'habillemens et nos provisions. Notre toilette fut bientôt faite ; nous suspendîmes nos habits mouillés, et je revins auprès de ma compagne, qui souffrait de son pied, et plus encore d'un mal de tête affreux. Elle avait une fièvre ardente : je jugeai que la saignée était ce qu'il y avait de plus pressé;je commençai cependant parapaiser la soif qui la tourmentait , avec du citron mêlé d'eau et de sucre, qu'elle parut boire avec plaisir; j'ouvris ensuite la caisse d'instrumens de chirurgie.

Le jour étant très-sombre et déjà avancé, je m'approchai de la grande ouverture au levant qui nous servait de fenêtre, quoiqu'elle ne se fermât que par une pièce de toile que j'y avais clouée, et qui se relevait à volonté avec de la ficelle; dans ce moment,

elle était entièrement relevée, tant pour

donner un peu d'air à notre malade que pour contenter mes enfans, qui s'extasiaient en regardant l'orage. Les grosses vagues qui venaient se briser contre les rochers qui bordent le rivage, les châteaux de nuages sombres que des éclairs brillans et scintillans paraissaient entr'ouvrir, le roulement majestueux et presque continuel du tonnerre , étaient pour eux le plus beau des spectacles auxquels ils étaient accoutumés dès leur plus tendre enfance.Nous avions aussi, dans nos montagnes de la Suisse et sur le bord de nos lacs, des orages menaçans, mais superbes à contempler lorsqu'on est à l'abri ; et comme , selon moi , il faut se familiariser avec ce qu'on ne peut éviter, j'avais accoutumé par mon exemple ma femme et mes enfans à voir non-seulement sans effroi , mais encore avec admiration , ces grands chocs des élémens et ces convulsions de la nature. Le vent qui agitait lamer intérieurement ne soufflait pas encore sur la terre; la pluie tombant par torrens, mais perpendiculairement, n'avait point encore atteint notre asile , et les éclairs vus au tra vers des nappes d'eau , présentaient quelquefois les couleurs du prisme ou de l'arc en-ciel. J'avais décloué la caisse, et l'attention

de mes fils se porta sur les outils que j'en tirais. Les premiers s'étaient un peu rouillés et ne pouvaient me servir : je les donnais à mesure à Ernest, qui, après les avoir examinés, les posait , l'un après l'autre, sur une planche qui formait une espèce de tablette intérieure au devant de l'ouverture. J'étais occupé à chercher une lancette en bon état, quand tout-à-coup un éclat de tonnerre, tel que je n'en avais entendu de ma vie, semblable à la détonation d'une forte batterie, nous donna un effroi ou plutôt une commotion siterrible, qu'elle nous fit presque tomber sur le plancher. Ce coup de foudre n'avait été annoncé paraucun éclair, mais deux immenses colonnes de feu en zigzags prolongés l'accompagnaient, et sem

blaient arriver du ciel à nos pieds. Nous avions tous jeté un cri, même la pauvre malade ; mais le silence de la terreur avait suivi et semblait le silence de la mort.Je me relevai bientôt , et je courus auprès du lit de ma femme ; elle était sans connaissance , et ne s'aperçut pas même que je la soulevais dans mes bras. Elle retomba comme un corps privé de vie ;je fus convaincu qu'elle n'existait plus, et, dans cet affreux moment, mon seul sentiment fut le désespoir de l'avoir perdue. J'aurais vu, je crois, notre habitation en flammes avec indifférence ;je n'avais même aucune idée distincte de ce qui venait de se passer. La voix de mes fils me tira de cette espèce de stupeur; ils parlaient tous à-la-fois et vivement; alors je me rappelai que je n'avais pas encore tout perdu, et qu'il me restait et des liens et des devoirs. « Oh! mes enfans, m'écriai-je en leur tendant les bras , venez , venez consoler votre malheureux père; venez pleurer avec lui la meilleure des femmes et des mères ! » Ils s'avançèrent avec un effroi que la vue de la pâleur de

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