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leur mère et ses yeux fermés augmentèrent encore ; ils se jetèrent sur elle, en l'appelant avec un accent déchirant. Seulement alors, je m'aperçus que mon petit cadet François n'y était pas ; un frisson mortel me saisit à l'instant, et la plus affreuse idée se présente à mon imagination : la foudre l'a frappé.. Je regarde en frémissant la place où j'avais vu tomber le tonnerre, craignant de voir tout en feu, et mon pauvre enfant consumé. O surprise ! je ne vis ni feu ni flamme, ni rien qui annonçât ce que je redoutais. Les éclairs brillaient encore de tous les côtés de l'horizon ; le tonnerre se faisait entendre sans relâche ; une forte odeur sulfureuse était répandue dans l'atmosphère et dans notre tente aérienne, mais rien n'annonçait un incendie. A peine en remerciaije inté

rieurement la Providence ; mon cœur était déchiré par des douleurs bien plus vives

que la destruction de notre demeure, et,

dans mon égarement, j'étais près de

murmurer. Ingrat que j'étais ! je mécon

naissais les bienfaits de la miséricorde di

vine, au moment où elle me rendait les objets chéris que je croyais avoir perdus. François, plus effrayé de l'orage que ses frères, était allé se cacher dans le lit de sa mère, pendant que je cherchais les outils de chirurgie, sans que je m'en fusse aperçu, et s'était endormi sous la couverture. La terrible détonation l'avait réveillé;mais, ne sachant ce que c'était, et si les sauvages auxquels il pensait souvent n'étaient pas venus, il n'osait bouger : enfin, entendant la voix de ses frères, inquiets aussi de ne pas le voir, il sortit sa tête blonde , et croyant sa maman endormie , il jeta les bras autour de son cou, en disant : « Maman, maman, réveille-toi ;nous sommes tous là, papa, mes frères, et l'orage aussi, qui est bien beau, mais qui me fait peur : ouvre les yeux, maman , regarde ces beaux éclairs, et baise ton petit François. » Soit que cette voix chérie pénétrât dans son cœur maternel et lui rendît ses facultés, soit les soins de ses fils aînés, qui ne cessaient de lui frotter les mains, les tempes, et de lui faire respirer

des citrons et des oranges, elle fit un léger mouvement, entr'ouvrit lesyeux, et balbutia quelques mots. qui devinrent bientôt plus distincts. Elle m'appelait ; je me hâtai d'aller auprès d'elle. J'étais hors de moi en voyant cette résurrection inespérée, et le saisissement de la joie faillit m'être plus fatal que celui de la douIeur ; je ne pouvais pas prononcer un mot, mais j'embrassais cette chère amie avec transport ; mon âme entière se répandait alors en actions de grâce envers l'Étre tout bon et tout-puissant qui me la rendait. Mes enfans étaient aussi dans un délire de joie qui devenait trop bruyant; je leur fis signe de se taire et de s'éloigner.Je pus alors regarder à mon aise ma chère ressuscitée , et m'assurer non-seulement qu'elle existait, mais encore qu'elle était réellement mieux qu'au moment de notre arrivée. Le pouls était calme, le regard meilleur ; ses joues avaient repris une légère teinte, bien préférable au rouge pourpre qui les colorait ; sa peau n'avait plus de sécheresse : elle était très-faible et très-acca

blée, mais n'offrait plus de symptômes alarmans. J'ai souvent remarqué qu'une émotion violente, qui occasione un grand ébranlement des nerfs,est favorableau malade quil'éprouve, et remet , après une crise, les humeurs en équilibre.D'après l'état actuel de ma femme, je jugeai que la saignée pouvait être renvoyée ;je fus doublement aise ; j'avais encore un tremblement général , qui aurait rendu cette opération très-difficile et dangereuse. Je me bornai donc à lui faire préparer par ses fils une boisson composée de jus de citron, d'orge et de tamarin, ce dont ils s'acquittèrent à l'entière satisfaction de leur mère : j'ordonnai de plus à Fritz d'aller dans notre basse-cour tuer une de nos poules, de la plumer et de la faire bouillir,pour que notre malade eût à-la-fois un bouillon rafraichissant et une nourriture saine et légère. Après avoir donné mes ordres à mon fils aîné, je lui dis de prendre un de ses frères , pour l'aider dans cette opération de ménage, auquel il ne s'entendait guère. ll ne s'agissait pas là d'un coup de f . Jack et Francois, qui remplissaient souvent l'office de marmitons auprès de leur mère , s'offrirent avec joie ; Ernest seul restait assis sur un banc et ne se mettait pas en mouvement : j'attribuais à sa paresse ordinaire ce peu d'empressement , et je lui en fis honte. « Ernest , lui dis-je, tu n'es guère jaloux de servir ta mère ; on dirait , à te voir là sans bouger, que la foudre t'a paralysé. — Elle m'a mis du moins hors d'état pour le moment d'être utile à ma bonne mère, » me dit-iltranquillement ;et, sortant sa main droite , qu'il tenait cachée sous sa veste , il

me la montra. Elle était complètement noire

et brûlée d'une manière effrayante. Certes, au lieu de le gronder, il fallait rendre pleine justice à son courage et à sa sensibilité ; ce cher enfant , qui devait souffrir horriblement, n'avait pas laissé échapper une plainte dans la crainte d'alarmer sa mère ; il me faisait signe de parler tout bas , ou de ne rien dire. Elle commençait à s'assoupir, et tomba bientôt dans un doux sommeil qui me permit de soigner mon pauvre Ernest et de le

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