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LA MÈRE. Qu'appelles-tu une ressource , cher ami ?Tu ne pensais pas sans doute à la possibilité qu'il échouât comme le nôtre et à en tirer parti ? LE PÉRE. Non certainement ; mais je songeais, en cas de malheur , au moyen de pouvoir sauver l'équipage, et dans le cas contraire à retourner tous ensemble en Europe. LA MERE. Oh ! pour cela je m'y opposerai autant que je pourrai. Il faudra bien t'obéir si tu le veux absolument; mais je déclare que ce sera bien malgré moi que je quitterai cette île où nous avons un si bon établissement ;où rien ne nous manque à présent que j'ai du lin , du coton et un rouet ; où nos fils mènent une vie active, simple , à l'abri des tentations, des vices, des mauvais exemples, et sans être obligés de nous quitter pour aller se perdre dans le monde. Et pourquoi retourner en Europe, si toutefois nous évitons les dangers d'une longue navigation qui me fait frémir, si nous ne sommes pas jetés encore sur quelque ile

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habitée par des anthropophages, tandis que dans cette chère île que le bon Dieu a faite tout exprès pour nous,nous en sommes bien à l'abri, puisque depuis quatre ans il n'en a pas paru un seul ? Et que trouverons-nous dans cette Europe où il faut tant d'argent pour vivre ? La misère , les guerres, et rien de tout ce que nous avons ici en abondance. FRANçoIs. Nous y retrouverions grand' ma... » Il s'arrêta tout à coup, se rappelant ma défense de parler de sa grand'mère;mais ma pauvre femme l'avait compris à demi mot, et ses yeux se remplirent de larmes. « Tu as bien raison, mon cher petit,lui ditelle,c'est le seul regret que j'aie, le seul motif qui pourrait me décider à retourner dans notre patrie ; et qui sait encore si je retrouverais cette bonne mère ! Elle était âgée, maladive , et sans doute elle habite à présent le ciel, et veille sur nous dans cette île comme en Europe. Il n'y a plus ni distance ni séparation pour les âmes bienheureuses , et j'ai souvent pensé que notre Dieu , qui est si bon , accorderait aux bonnes mères d'être les anges tutélaires des enfans qu'elles ont laissés ici-bas , et que la mort même ne me séparera pas des miens. FRANçoIs. Je veux donc être bien sage, puisque ma grand'maman me voit, pour ne pas la chagriner. » Ma femme embrassa tendrement son fils bien-aimé. Ce commencement d'entretien l'avait si fort agitée, que craignant le retour de la fièvre, je m'approchai et lui fis prendre une potion calmante d'éther et d'eau de fleur d'oranger que je trouvai dans la caisse, puis je continuai mon récit , comme on le verra dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XL.

Suite de l'entretien ; voyage de Fritz et de Jack.

JE vois , chère amie, dis-je à ma femme, quandelle fut remise, que tu n'as nulle envie de quitter notre île; tes fils pensent comme toi,du moins Fritz m'a tenu exactementlemêmelangage:Jacket François n'ont point encore de volonté , et sont bien partout avec nous ; Ernest est le seul qui désirerait peut-être de retourner au pays des sciences ; mais encore la paresse et son attachement pour nous l'emporteront, et il aimera mieux rester où il est.

LA MERE. Et toi, mon ami, tu ne me dis pas ce que tu préfères ?

LE PERE. Tout ce qui peut faire le bonheur de ceux que j'aime ; tout ce que mon Dieu veut de moi ; le lieu où il m'a placé dans sa bonté , et sans doute c'est ici qu'il veut que nous restions. Il n'y a nulle apparence que le capitaine Johnson ait hasardé avec une telle tempête de s'approcher d'une côte remplie de récifs et d'écueils ; pourvu encore qu'elle ne lui ait pas été fatale , et que son vaisseau ballotté par les vents ne se soit pas brisé;je suis impatient de savoir si Fritz n'en a vu nulle trace ; c'est là, c'est au rivavage de Zeltheim que lui et Jack ont passé la nuit.

LA MÈRE. Et ils ont bien fait, ces courageux enfans ; ils auraient pu au moins donner quelques secours aux naufragés, les placer dans notre maison des rochers ; peut-être qu'ils y sont tous à l'abri ; nous en aurions bien soin , n'est-ce pas ?

—J'aime à te voir ce sentiment d'humanité, qui l'emporte même sur la faiblesse maternelle.Tu es plus courageuse que moi, chère Élisabeth ;j'ai passé la nuit entière à gémir du danger de mes fils ; et toi , femme vraiment chrétienne, tu ne penses qu'au service qu'ils pouvaient rendre à leurs semblables. »

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