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Ma modeste compagne repoussa mes éloges. « Je n'ai pas, comme toi , me dit-elle , entendu toute la nuit mugir les vents et la mer, je dormais paisiblement pendant que tu étais en proie aux plus cruelles angoisses; et c'est pour moi , pour ne pas me quitter que tu n'es pas allé toi-même à leur secours. Quand je vois là mes quatre fils pleins de vie, il m'est facile d'approuver leur témérité ; toi tu ne voyais que leur danger. » François était allé auprès d'eux ;illes réveilla, et bientôt ils vinrent nous joindre. « Eh bien ! mon fils, dis je à l'aîné, racontemoi où et comment tu as passé cette terrible nuit. Mais d'abord sais-tu quelque chose du vaisseau et de la chaloupe ? FRITz. Rien, mon père ;mais il me paraît impossible qu'ils aient pu résister à la fureur des vagues, qui s'élevaient comme des montagnes. JAck. Et ces montagnes-là ne restent pas à leur place comme les autres, elles arrivaient au galop pour engloutir le grand Fritz, le petit Jack et leur beau canot d'écorce.

—Grand Dieu ! s'écria ma femme dont tout le courage s'évanouit à cette image, malheureux enfans, vous hasarder ainsi de nuit sur une mer en fureur ! LE PERE. Fritz , je vous l'avais défendu. FRITz. Mais vous m'aviez dit aussi : Faites aux autres ce que vous voudriez qu'il vous fût fait à vous-méme. Quel bonheur c'eût été pour nous, quand notre vaisseau échoua de voir arriver un canot ! JACK. Et deux hommes courageux venant à notre secours. ERNEST (riant). Deux hommes ! pauvrepetit Jack, dis plutôt un homme et demi. JACK. Bah ! cette demie vaut bien un troisquarts , paresseux. On est mieux , n'est-ce pas , sur un bon matelas et sous une couverture que sur le lit de la mer et sous la vague ? » Ernest rougit de colère ; il allait frapper son frère , mais je le retins : « Paix, paix ! m'écriai-je, il n'est pas bien à toi , Jack, d'insulter ton frère , blessé et souffrant , et qui, malgré son mal, voulait à toute force vous allerjoindre. » Alors Jack, dont le cœur est excellent, s'approcha d'Ernest pour l'embrasser ; mais celui-ci le repoussa en l'appelant polisson. Jack allait répliquer. « Allons , qu'on setaise, dis-je de ma grosse voix ; et toi, Fritz , prends ton histoire depuis le commencement, au moment où vous m'avez quitté. FRITz. Nous allâmes d'abord droit aux rochers où croissent les karatas , pour les distinguer pendant qu'il faisait encore un peu de jour ;mais il pleuvait tellement , et l'eau rendait les longues herbes si glissantes , que Jack tombait à chaque instant. Enfin nous arrivâmes aux rochers ; iljeta son manteau , grimpa comme un singe sur le roc , et cueillit des karatas, qu'il me jetait à mesure, et que je mettais dans le sac que nous avions apporté. Si seulement ces bonnes feuilles n'avaient pas trois diables d'épines au bout ! Le pauvreJack avait tous les doigts en sang, mais cela ne l'arrêta pas. » Ernest alors s'avança et tendit sa bonne

main à son frère avec un touchant regard

d'amitié et de reconnaissance, et la paix fut rétablie. La mainde Jack portait en effet des traces d'égratignures récentes. Fritz continua sa narration ;je pensai que ce n'était pas sans dessein qu'il avait fait mention des épines, et je lui en sus gré. FRITz. « Quand notre sac fut rempli, nous continuâmes notre route le long du rocher, pour gagner Zeltheim ; les saillies avancées nous mettaient un peu à l'abri de la pluie, que le vent chassait du côté de la mer, sur laquelle s'avançaient des vagues effrayantes. De cette hauteur, je cherchai à découvrir si je n'apercevais pas le vaisseau ; mais il faisait trop nuit et je ne pus rien distinguer. Une fois seulement, je crus voir dans un grand éloignement une lumière fixe qui ne me parut être ni une étoile ni un éclair : souvent elle disparaissait, et puis reparaissait à peu près à la même place. Nous arrivâmes à la nuit presque close à la cascade, que nous entendions de loin malgré le bruit de l'orage, ce qui nous fit juger qu'elle était fort grossie par la pluie qui tombait sans relâche : en effet, elle l'était au point que les grosses pierres qui nous aidèrent à passer le ruisseau étaient entièrement cachées par uIIe écume bouillante. J'aurais peut-être entrepris de le franchir si j'avais été seul, mais avec Jackc'était impossible; je ne voulus pas même essayer de le prendre sur mes épaules comme il en avait envie. JACK. C'est que j'aurais été là comme dans un observatoire, et j'auraispu passer le ruisseau sans mouiller mes jambes. FRITz. Oui , et tomber au milieu du torrent en m'entraînant peut-être ; il est heureux que je sois plus prudent que toi.Je pris donc le parti le plus lent, mais le plus sage, celui de suivre le cours du ruisseau jusqu'au pont de Famille. Nous y parvînmes avec bien de Ia peine, la terre remuée depuis peu pour nos plantations et nos semailles, détrempée par la pluie , enfonçait sous nos pieds, et nous y étions quelquefois jusqu'aux genoux ; mais arrivés au pont , jugez de notre consternation !... LE PERE. Mon pont détruit! impossible! des

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